Martine Drai | De Paris 9

Le vendredi 13 mars à 11h30, Martine Drai lira son récit Celle qui avait mal à son ombre au Salon du livre (stand R63).


  21 septembre 2008
  — Je suis à la recherche d’un euro…
  J’ai été accostée en ces termes, tout à l’heure, avenue d’Italie, par un grand jeune homme assez beau, très propre, bons vêtements confortables, sport. Je suis à la recherche d’un euro. … Ça vous a quand même une autre gueule que le T’as pas cent balles d’il y a trente ans… Je suis à la recherche d’un euro indique clairement le projet, la délibération, l’anticipation… La recherche, avec tous ses avatars, ne peut qu’inspirer le respect. Voire l’admiration. La formule vaudrait d’être généralisée. Je suis taraudée depuis une demi-heure par l’idée d’aller le luidire. C’est honteux. Il penserait que je me moque. Alors que non. Je le pense vraiment.
  Ça n’excuse rien. C’est honteux.

  27 octobre
  Une partie de l’après-midi consacrée à la découverte d’un nouveau lieu, c’est au 104 rue d’Aubervilliers, je m’y suis rendue le dernier jour de la FIAC, j’y ai trouvé l’ambiance de foire prévisible, les œuvres présentées là coexistent comme elles peuvent, j’ai pensé qu’une fois de plus je ne retiendrais rien de ce que je verrais, je me trompais, j’ai vu un cul d’éléphant réalisé dans un subtil textile gris plissant beau et serti par un cadre doré, la queue courait très longue au sol, les visiteurs devaient l’enjamber pour circuler. Ce cul réinventé valait bien le déplacement, et j’allais repartir bien contente, quand j’ai remarqué non loin de moi un homme de ménage noir appuyé sur son balai, visiblement très étonné par le petit personnage posé au sol à un mètre de lui… Il m’a vu le regarder, a hoché la tête, s’est approché de moi et m’a murmuré, avec un mouvement de menton vers la créature : J’attends que quelqu’un le touche… je croyais que tu allais le faire…
  Il voulait donc qu’on touche à sa place le bonhomme assis en tailleur, de la taille d’un nain, pourvu d’une tête surdimensionnée à l’effigie de George Bush, vêtu d’un costume gris anthracite et de chaussettes dont l’imprimé évoquait un drapeau américain brouillé. Paupières closes, mains sur les genoux, paumes dirigées vers le haut, doigts rassemblés dans la position de méditation, pouces annuaires et médiums joints, peau humaine parfaitement imitée, silicone sans doute. L‘homme de ménage et moi regardons de concert, maintenant, les visiteurs qui ralentissent le pas devant la chose, je sens en lui un suspens chaque fois que quelqu’un se penche… Mais personne ne touche, et chaque fois l’homme de ménage émet un petit rire confus. Car il se trouve lui-même confondu par l’enfance de son désir… Aussi je finis par lui dire : Mais allez-y vous-même, après tout !... Allez toucher !...
  Il me regarde comme si je lui ouvrais, d’un coup, les portes d’un paradis insoupçonné, je lui réitère mon injonction, il regarde autour de lui, je suppose qu’il n’aimerait pas que déboule à l’instant le chef des hommes de ménage, je lui dis : Si vous voulez, je vous garde votre balai… Il me fait signe que non, que le problème n’est pas là… Mais finalement il se décide, s’approche lentement, à pas de crabe latéraux, du petit homme, se penche, et d’une main furtive, rapide comme une langue de caméléon, immédiatement retirée, touche. Puis tout de suite s’éloigne, revient vers moi : C’est mou… me dit-il.
  — Mais oui, évidemment, c’est un genre de plastique…
  — Non… Non. C’est mou comme nous…
  — Comme un être humain, vous voulez dire ?
  — Oui mais… mais… c’est mou.
  — Vous voulez dire que c’est plus mou ? plus mou que l’être humain ?
  — Oui, mais…
  Il rit, en secouant un peu son balai. Il n’arrive pas à dire ce mou particulier. Il me donne presque envie de toucher. Mais je m’en abstiendrai. D’abord parce que je crois connaître déjà ce toucher, ensuite parce que de toute façon j’ai depuis longtemps dépassé ce que cet homme vient d’éprouver, la candeur dans l’attente, l’émerveillement, et ce délice enfin de se voir buter sur l’innommable mou.
  Quand je suis sortie le jour baissait déjà, il n’était pas encore cinq heures, j’ai longé le canal de l’Ourcq, un homme promenait son chien sur le quai en face, mais sur le mien personne, reflets d’argent mauve sur l’eau, flaques rouges des néons du MK2, deux mouettes volaient en rond, très bas, en décrivant de grands cercles silencieux, j’attendais leur cri qui ne venait pas. Arrivée au bout du canal, une pensée pour mon copain Tom comme chaque fois que je suis dans les parages de Stalingrad, là je me rappelle que la dernière fois que j’ai pensé à lui c’était en Corse, je venais d’entendre dire que Calvi se vidait de ses habitants, Tom m’avait dit quelques jours auparavant que Paimpol se vidait des siens.
  Je vis, moi, dans une ville qui ne se videra jamais. Paris n’a pas besoin de moi, Paris n’a besoin de personne en particulier.
  Assise dans le métro, la tête appuyée contre la vitre qui ouvre sur le noir, je rêve. Je rêve comme ce doit être bon, même si très rude, de vivre dans une ville qui ne se vide pas, pas encore, mais qui en court le risque, et d’y tenir, d’y rester, de faire partie de ceux qui restent pour qu’elle reste, de se savoir indispensable à son maintien, à sa survie et à sa vie. Ce doit être bon et fort, au jour le jour, se dire : cette ville me doit, nous doit, de n’avoir pas encore sombré dans la partition inégale voulue par le tourisme, huit mois de sommeil, quatre mois de parade commerciale...
  Peut-être qu’à vivre dans une capitale, à se savoir continuellement un parmi tant d’autres, un non indispensable, un très facilement remplaçable, on perd quelque chose d’essentiel à la vie, à l’aventure que ce peut être, une vie humaine. Peut-être que c’est ce qui, depuis trente-cinq ans, m’inquiète ici beaucoup.
  Enfin oui : je rêve, je rêve, je rêve... Je fais ma Bovary de Paris.

  2 novembre
  Après un temps de maladie où je n’en voyais plus grand-chose, et où je me proposais d’y faire des choses mirifiques et nouvelles quand je pourrais à nouveau y sortir librement, j’ai commencé de revoir Paris en août dernier, et de constater qu’elle continue de changer lentement, par plaques, mutation perpétuelle comme dans toutes les grandes villes, mais avec une constante : son air. L’air de Paris je ne sais ce que c’est, mais il me semble qu’on pourrait me lâcher n’importe où, dans un quartier que je ne reconnaîtrais pas, à une croisée de rues qui n’aurait rien de typiquement parisien, et je le reconnaîtrais. C’est peut-être bien olfactif, après tout. Ou bien c’est une question d’hygrométrie ?... Ou c’est du côté des oreilles… cette rumeur en basse continue, où que l’on soit… ?

  18 novembre
  Avenue d’Italie, devant le magasin de meubles en face du métro Tolbiac, un sdf a installé côte à côte, par ordre de taille, trois figurines - un Père Noël, un ourson plus petit, et un autre ourson encore plus petit logé dans une boîte à sucre. Dans la soucoupe posée devant le Père Noel on ne voit que des pièces roses, comme si l’enfance évoquée par les poupées ne pouvait attirer d’aumônes qu’enfantines - les piécettes, les petits centimes, les aumônes pour rire

  27 novembre
  Un tour dans le Marais cet après-midi. Rue des Rosiers, j’ai remarqué tout d’un coup les grilles de fer à la porte et aux fenêtres de chez Goldenberg, et sur les murs couverts d’une petite faïence jaune clair des restes d’affiches arrachées, le tout respirant un air de vétusté, de magasin vendu depuis un certain temps… Je me suis dit : tiens, Goldenberg aurait vendu ? Goldenberg va fermer ?… Goldenberg !... cette institution ! ce temple du gefilte fisch !... J’en étais réellement troublée, au point de m’arrêter et de tourner sur moi-même plusieurs fois avant de me décider à entrer chez le pâtissier d’en face.
  — Juste un renseignement, monsieur, s’il vous plaît… Goldenberg a fermé ?
  Sourire étonné des deux clientes qu’il servait, et lui me répond d’un air doux, celui exactement qu’on prend pour répondre aux idiots : ça fait cinq ans, madame… ça fait cinq ans qu’il est fermé, Goldenberg…
  Les deux clientes hochent la tête, avec le même air doux.
  Que s’est-il passé ? Je suis allée au moins dix fois rue des Rosiers depuis cinq ans et n’ai pas vu fermé Goldenberg, et pas vu non plus l’augmentation effarante des boutiques de mode très chères sur la petite portion de rue précédant l’arrivée chez Goldenberg. Je ne saurai jamais ce qui a bien pu se passer.
  Il s’est passé du temps et tu ne l’as pas vu.
  D’accord. Tant pis. C’est bien de moi. Avançons.
  Rue des Hospitalières-Saint-Gervais, juste avant d’entrer chez Muji, où je compte acquérir le seul article abordable qu’on y trouve, à savoir le carnet à 1€, j’entends un jeune homme clamer d’une voix forte : Je la COLLE, tu comprends, je la COLLE autant que je peux, j’veux m’en débarrasser, et je sais que c’est le seul moyen, alors chsui collant chsui collant… Mais pour le moment ça marche pas…
  Ce qui vaut, je le sens, que je m’arrête et l’encourage :
  — Il faut vous obstiner ! je lance.
  — Vous croyez, madame ? me fait, rieur, le beau gosse.
  — Et comment, je lui rétorque, et comment !... C’est même le seul moyen infaillible ! Le seul !... Je l’ai beaucoup, beaucoup utilisé !... ça marche à tous les coups !... Mais il faut de la patience, de l’endurance… de l’abnégation…
  Son copain rit, lui aussi - le fossé des générations, sur une aussi vitale question, n’existe pas, c’est évident… Et en rentrant chez Muji je m’avise qu’après tout, c’est ça aussi, peut-être, l’air de Paris. Ce genre d’échange. Vouloir que ça existe, s’y efforcer, y travailler, y croire... Avec obstination, abnégation… etc.
  Au 55, rue des Francs-Bourgeois, je remarque pour la première fois – ce que c’est que l’effet régénérant d’une longue maladie sur le regard – littéralement ça vous rince l’œil – je remarque donc le Crédit Municipal. Je pénètre sous le porche et demande à la loge, au gardien : le Crédit Municipal, c’est bien ce qu’on appelait autrefois le Mont-de-Piété ?
  Le gardien me fait signe qu’à cause du bruit des voitures il n’entend pas, que je dois approcher, répéter ma question. Ce que je fais. Alors lui, content, et avec un bel accent hispanique : Exactement, Madamé…lé Monttt-dé-piété… ou encorrrré : Lé clou… ou encorrré : Chez ma tannté…
  Air de Paris encore, le hasard me répond encore, ce qui ne me surprend qu’à moitié. L’acquisition de l’argot, pour tous les exilés, marque une étape importante, dont on s’enorgueillit, je l’ai vu là une fois de plus, ce gardien disait « Chez ma tante » de façon plus enjouée, plus inspirée, plus gouailleuse qu’un de ces Auvergnats ou de ces Bretons ou de ces Normands qui forment les quatre-vingts pour cent de la population de Paris – c’est-à-dire, somme toute, qu’il se trouvait à même de représenter devant moi ce fameux « titi parisien » dont la plupart des Parisiens se fichent bien désormais. Et qu’il en était fier. Consciemment ou inconsciemment, je ne sais – mais c’était patent.

  10 décembre
  Je tombe en arrêt vers midi devant l’installation du sdf devant son marchand de meubles : manquent le petit Père Noël et un des deux ours en peluche. Il ne reste plus que le plus petit, assis dans sa boîte à sucre. Le sdf est appuyé à la balustrade de l’entrée du métro, il me tourne le dos, il se trouve agréablement occupé à fumer et à dévisager d’un air rieur ceux qui remontent à la surface, et je suis sur le point de m’en aller, quand il se retourne et me sourit. Alors je me décide :
  — Qu’est-ce qui s’est passé ? … vous en avez eu marre des deux autres ?
  — Non… On me l’a volé…
  — Lequel ? il en manque deux…
  — Le Père Noël, on me l’a volé… L’autre c’était un emprunt, il a fallu que je le rende…
  — Dommage…
  — Je suis bête, aussi, moi, j’aurais pas dû le laisser, ce père Noel… tout le monde s’y est mis, cette année… c’est devenu autant dire comme un outil de travail…
  Ce qui est exact. C’est la nouveauté de l’année. Les sdf, ici et là, font leur petit commerce avec le Père Noël décliné sous toutes ses formes. On se demande pourquoi cette année. On se demande pourquoi pas avant. On ne sait ni d’où ça vient, ni de quelle manière ça a cheminé avant d’être visible. Mais c’est là. C’est le vrai mystère de ce Noël 2008.

  18 décembre
  Il l’a remplacé, son Père Noël volé, et en voyant large : il en a pris deux. Un grand qui joue du violon, et un petit qui fait tourner des anneaux dorés autour de ses bras. Mais rien ne change du côté des piécettes. Pas une pièce sérieuse, toutes à moins de dix centimes. Il faudrait enquêter auprès des autres. Savoir si c’est général, si l’installation des petites poupées implique systématiquement les piécettes roses uniquement, les aumônes pour du beurre…
  Mais je ne crois pas. Je crois que ça tient à lui. Il a une face ronde et un peu enfantine, on n’y voit pas de fatigue malgré l’âge, quarante-cinq ans au moins, et il se marre continuellement, le spectacle des gens remontant du métro le fait marrer, c’est plus fort que lui, je crois. Donc on ne le prend pas au sérieux. Ou peut-être même qu’on le punit. La misère se doit d’être grave… Ou alors où va-t-on ?...

  24 décembre
  Soleil inattendu, je suis descendue au Jardin des Plantes, j’ai visité pour la première fois la grande galerie de l’Évolution, et je l’ai quittée avec la certitude que le plus étonnant, dans cette visite, ce que vraiment il ne faut pas rater, c’est l’homme. L’homme multiplié, les longues grappes d’hommes, leurs lentes déambulations parmi les espèces autres, et leurs visages reflétés dans les vitrines s’agrègent aux visages animaux, et ils s’émerveillent et chantent haut la merveille pour les enfants qu’ils accompagnent… Pour moi, qui suis là sans l’excuse de l’enfant ni le devoir de chanter, je peux me contenter d’admirer le tout très silencieusement. Au troisième étage, celui des espèces disparues, l’émerveillement se teinte d’une nuance de consternation, puis de contrition, devant les inscriptions des grands panneaux et leurs précisions quant au caractère « pas toujours bénéfique » du rôle colonisateur de l’homme. Les yeux sont tristes dans tout l’étage, les miens comme ceux des autres. J’aurai connu ce temps de bascule. En redescendant vers le rez-de-chaussée j’en viens tout naturellement à penser que le statut des écrivains lui aussi a changé : nous sommes tout à fait certains, maintenant, que désormais nous n’écrivons plus pour l’éternité.
  Mais dehors dans le jardin, un arbuste de viorne, avec son éclatante floraison de décembre, semble me dire : l’éternité l’éternité… l’éternité mon cul…

  27 décembre
  La Courneuve. Je me dirige vers une maison de banlieue perdue au bout d’une longue pelouse incongrue dans ce paysage de tours et de barres HLM. La maison est abandonnée, cinq artistes – dont l’amie à qui je rends visite - en ont fait leur atelier de travail avec le consentement du maire. Je n’avais pas vu la banlieue depuis plus d’un an, je la retrouve avec plaisir, et le jardin derrière la maison me rappelle quel extraordinaire exotisme c’était, pour moi, il y a quarante-cinq ans, alors que nous arrivions d’Algérie, de découvrir l’espace pavillonnaire du Bourget, où nous étions hébergés par une de mes tantes. Une rue calme qui donnait sur un terrain vague, de part et d’autre de la rue des maisons plutôt modestes, mais chacune avait son jardin, certaines en avaient deux, celui de devant et celui de derrière, c’était le cas chez ma tante, et les voisins, pour rejoindre nos assemblées familiales, passaient par un trou ménagé dans le grillage du jardin de derrière. J’avais neuf ans, et jamais connu auparavant que l’espace très minéral d’Oran et de ses plages - bitume chaud, port, sable, mer… Dans ces petits jardins de banlieue je me sentais donc comme en Chine.
  À la Courneuve aujourd’hui subsistent des maisons de deux siècles, des pavillons d’un demi, des immeubles des années soixante, des barres de HLM, des tours. Tous les âges urbanistiques coexistent, et plusieurs niveaux de classes sociales. On est très loin de la moindre tentative d’homogénéisation. Et - mauvaise fille que je suis - j’aime ça. C’est absolument laid, d’une laideur excitante. L’œil travaille des focales différentes, à toute vitesse. Et c’est bon pour lui.

  28 décembre
  Noël est passé, nous n’allons pas tarder à voir les jours rallonger, et je sais maintenant que l’homme jeune qui continue de venir s’asseoir face à la boulangerie est mi-allemand mi-roumain, qu’il est serveur de son métier, qu’il garde sur lui deux photos de ses enfants, et que les suppléments protéinés que j’avais gardé de ma période de maladie et que je lui remets par packs de quatre lui font du bien. Il ne parle qu’à peine le français, mélange avec des mots d’anglais, d’allemand, de roumain, mais a compris tout de suite le mot protéines, et a parlé tout de suite aussi d’essayer de rester élégant.
  Élégant, il répétait le mot en tâtant sa veste élimée.

  4 janvier 2009
  Un dimanche. Les porteurs de lunettes qui portent également le bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils et l’écharpe remontée jusque devant la bouche ont, par temps vraiment froid, une vision très embuée du monde, ce matin je distinguais à peine mon marchand de poulets rôtis, mais je lui dis quand même, parce que je suis une bonne cliente : Vous avez bien du courage, dites, vous les maraîchers…
  À quoi il me répond : C’est les poissonniers, surtout, qu’en ont… les mains dans la glace, toute la journée…
  Alors, justement, et comme pour illustrer le propos, le poissonnier arrive et tend son large dos vers les broches tournantes… puis il tend les mains… puis encore le dos… Il sourit de toutes ses dents, une goutte tombe de son nez sur son tablier, le rôtisseur sourit de même, visiblement satisfait de pouvoir donner de son bon feu… Et je souris comme eux, moi, dans mon écharpe et ma buée, très contente de participer à une scène des plus archaïques… Parce que c’est évident, ça doit bien avoir quelques siècles, ça, que le poissonnier va se réchauffer chez le rôtisseur… Mais pourquoi est-ce que ça me fait tant plaisir ?

  12 janvier
  Je ne vois plus depuis déjà plus d’une semaine l’homme jeune qui s’asseyait devant la boulangerie. Il n’aura pas épuisé mes suppléments protéinés.

  2 février
  Ce matin la neige était encore là, une couche épaisse pour Paris, près de vingt centimètres devant nos portes. On le sait d’ailleurs dès l’éveil, avant même de voir, la lumière produite par la réflexion de la neige sonne plus clair sur n’importe quel mur, n’importe quel plafond. Et le silence est différent.
  Nous entamons l’année du Buffle. Au Parc de Choisy, les corbeaux marquent l’épaisseur blanche de traces assez profondes en forme de flèche nette.

  18 février
  Hier en remontant du métro Quai de la Râpée, je pensais, comme chaque fois, à cause du boulevard Bourdon qui se trouve juste en face, à la première phrase de Bouvard et Pécuchet. Cette phrase accompagne toujours mes visites à la Maison Rouge, ce qui m’offre, de façon invisible pour autrui, des déflagrations esthétiques enchanteresses. Hier, après le vernissage, je gardais en mémoire les chevelures interminables des femmes-chevaux de Mika Rottenberg, leurs longs gestes pour les peigner se lovaient dans la nuit du port de la Bastille, et quelque chose tintait doucement au niveau de l’eau, et interminablement, inoubliablement : Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.

  22 février
  J’ai revu l’homme jeune mi-allemand mi-roumain, il est revenu s’asseoir devant la même boulangerie. Il a peut-être été malade. Je n’ai pas osé le lui demander. Je lui ai rapporté de mes suppléments protéinés, il a toujours l’air de les apprécier. Ce qui me console un peu de n’avoir reçu aucune réponse des centres d’accueil parisiens auxquels je les ai proposés. Explication : ça n’entre pas, sans doute, dans leurs plans comptables. Ou bien : n’entre pas dans leurs plans comptables de répondre par mail à ce genre de proposition. Enfin. Une imbécillité de plus. Pas grave, en l’occurrence, puisque cet homme en a besoin et qu’il ne les trouve pas mauvais. Mais ça énerve, ça énerve, plus ça va plus ça énerve.

  23 février
  Souvent, j’aimerais quitter Paris. Pour savoir ce que c’est d’y avoir vécu trente-six ans et l’avoir quittée. Savoir comment elle se développe, en moi, une fois que je l’aurai quittée. Comme les êtres qu’on quitte ou qui vous quittent se développent en vous de façon imprévue. Parfois révélatrice. Parfois leur absence se manifeste comme un envers de leur présence. Et on découvre que cet envers était le plus important.

1er mars 2009