Bougé (e) par Albane Gellé



Une tentative de rassembler des fragments de vie dans des fragments
de texte.
Une tentative de vivre. « Bougé(e) (s) – accepter
d’être. » écrit Albane Gellé. Vivre : naître, travailler,
engendrer, fuir, aimer, se mettre en colère. Et ne pas comprendre
exactement sa fureur et ce qui s’écrit dans la vie tant le poète
n’en fait qu’à sa tête et à son ventre.

Un choc,

Il y aurait d’abord un choc :

« le réel dehors, violent venu d’en
face et nos mains tendues devant
pour protéger le corps –la mort
dans le fossé mais dans la tête
des anges. »

C’est un choc fondateur si on se met à réfléchir, mais il vaut
mieux ne pas réfléchir parce qu’on se trompe, la vie est plus
complexe. Et tout ne découle pas de là ; c’est ce que l’on
voudrait : en revenir à un événement qui expliquerait la naïveté
(cette espèce d’abandon), la tristesse, et la colère.

Une colère,
Puis il y aurait la colère, régler ses comptes avec les « 
exploiteurs de fragilité » les « sales types ». Une colère pour
nous secouer nous-mêmes, nous bouger « Braves bêtes oui rentables
silencieuses et qui marchent dans le rang. Il est grand temps vous ne
croyez pas de se tenir ensemble pour de vrai devant la bêtise ».

Une tristesse,
« dans un effort de souffle pour
respirer plus large parce que jusqu’au
matin dans l’air il y a des
poids sans forme et sans visage
j’attrape des fantômes. »

Le livre est tout empreint de « ces affreuses sensations du vain et
du dérisoire » qui sont inhérentes au fait de bouger mais quand
bien même elle le sait, le poète s’en étonne, en souffre. Ça
bouge donc en dehors et en dedans. Et la position de celle qui écrit
est inconfortable, mais vivre et l’écrire est inconfortable voire
douloureux.

Une adresse,
écrire aux amis, aux enfants, aux parents, aux amours, leur dire
qu’on les aime. Faire le tri entre la famille et les traîtres, ceux
qui ont animé la colère parce qu’ils ont infiltré la famille et
n’en ont pas été dignes. Chercher les anges, gardiens de nos vies
dangereuses. Rendre hommage à ceux qui ont accompagné.

« plus âgés que nos âges tous debout
depuis la terre nous sommes restés
longtemps au chaud dans nos paniques
récitant des chagrins ici et là
appris par cœur sous une grande
pluie d’hiver avant de nous mettre
à chercher le soleil et ses fraîcheurs
et ses jardins : demain même si la
lumière demeure difficile nous
croirons enfin aux anges. »


Et cette adresse est celle d’une tentative de rassembler la famille,
comme irrémédiablement fauchée un dimanche soir dans l’accident
et la mort du père. Peut-être peut-on lire Abane Gellé en
observant ses mains qui voudraient réunir tout le monde, mais le
monde se dérobe et il manque toujours quelqu’un dans la liste
qu’on dresse. Alors elle « bouge » parce que le rassemblement de
la famille, parents enfants écrivains vieux et jeunes amis anciens
nouveaux oubliés ou fidèles, est incontrôlable malgré toutes les
tentatives jusqu’à en rassembler plusieurs dans un livre.
Rassembler n’est pas figer.
« les rejoindre pour qui pour quoi mais pour faire partie de la
famille pardi me blottir contre eux tous ces inconnus. »

Se rassembler soi-même en écrivant des fragments de formes bien
différentes, les ramener à soi « je rapatrie » ;écrire des
poèmes et des proses dans « la vigilance et le contraire, le
relâchement des attentions ».
La langue est violente avec ses prépositions et ses articles
disparus, sa ponctuation minimale pour aller au plus vite et se taire
ensuite ; comme cette langue que nous avions enfant et qui faisait
sourire les adultes qui y trouvaient, quand ils étaient doux et
attentifs, de la poésie.
Une façon de raconter : « je vous écris d’ici ». L’auteur
réfléchit et elle se promène, elle bouge d’un fragment à
l’autre.

Mais Albane Gellé n’est jamais aussi incisive (à nous faire
monter les larmes aux yeux) que lorsqu’elle écrit vif et généreux :

« béquilles ça et là va tremblante
la planète parmi des morts inou-
bliables et nous vivants de nos
amours allez debout on emmène
tout dehors il neige le monde
vacille le monde vacille. »

Cathie Barreau


Albane Gellé a publié, notamment :
« Aucun silence bien sûr » - éditions Le Dé Bleu - 2002
« Quelques » - éd. Inventaire-Invention - 2004
« Je te nous aime » - Cheyne éditeur - 2004
« Je, cheval » - éditions. Jacques Brémond - 2007