déplacements, en même temps que celui d’Antoine Emaz.

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Bougé (e) par Albane Gellé

Une tentative de rassembler des fragments de vie dans des fragments

de texte.
Une tentative de vivre. « Bougé(e) (s) – accepter

d’être. » écrit Albane Gellé. Vivre : naître, travailler,

engendrer, fuir, aimer, se mettre en colère. Et ne pas comprendre

exactement sa fureur et ce qui s’écrit dans la vie tant le poète

n’en fait qu’à sa tête et à son ventre.

Un choc,

Il y aurait d’abord un choc :

« le réel dehors, violent venu d’en

face et nos mains tendues devant

pour protéger le corps –la mort

dans le fossé mais dans la tête

des anges. »

C’est un choc fondateur si on se met à réfléchir, mais il vaut

mieux ne pas réfléchir parce qu’on se trompe, la vie est plus

complexe. Et tout ne découle pas de là ; c’est ce que l’on

voudrait : en revenir à un événement qui expliquerait la naïveté

(cette espèce d’abandon), la tristesse, et la colère.

Une colère,

Puis il y aurait la colère, régler ses comptes avec les « 

exploiteurs de fragilité » les « sales types ». Une colère pour

nous secouer nous-mêmes, nous bouger « Braves bêtes oui rentables

silencieuses et qui marchent dans le rang. Il est grand temps vous ne

croyez pas de se tenir ensemble pour de vrai devant la bêtise ».

Une tristesse,

« dans un effort de souffle pour

respirer plus large parce que jusqu’au

matin dans l’air il y a des

poids sans forme et sans visage

j’attrape des fantômes. »

Le livre est tout empreint de « ces affreuses sensations du vain et

du dérisoire » qui sont inhérentes au fait de bouger mais quand

bien même elle le sait, le poète s’en étonne, en souffre. Ça

bouge donc en dehors et en dedans. Et la position de celle qui écrit

est inconfortable, mais vivre et l’écrire est inconfortable voire

douloureux.

Une adresse,

écrire aux amis, aux enfants, aux parents, aux amours, leur dire

qu’on les aime. Faire le tri entre la famille et les traîtres, ceux

qui ont animé la colère parce qu’ils ont infiltré la famille et

n’en ont pas été dignes. Chercher les anges, gardiens de nos vies

dangereuses. Rendre hommage à ceux qui ont accompagné.

« plus âgés que nos âges tous debout

depuis la terre nous sommes restés

longtemps au chaud dans nos paniques

récitant des chagrins ici et là

appris par cœur sous une grande

pluie d’hiver avant de nous mettre

à chercher le soleil et ses fraîcheurs

et ses jardins : demain même si la

lumière demeure difficile nous

croirons enfin aux anges. »

Et cette adresse est celle d’une tentative de rassembler la famille,

comme irrémédiablement fauchée un dimanche soir dans l’accident

et la mort du père. Peut-être peut-on lire Abane Gellé en

observant ses mains qui voudraient réunir tout le monde, mais le

monde se dérobe et il manque toujours quelqu’un dans la liste

qu’on dresse. Alors elle « bouge » parce que le rassemblement de

la famille, parents enfants écrivains vieux et jeunes amis anciens

nouveaux oubliés ou fidèles, est incontrôlable malgré toutes les

tentatives jusqu’à en rassembler plusieurs dans un livre.

Rassembler n’est pas figer.

« les rejoindre pour qui pour quoi mais pour faire partie de la

famille pardi me blottir contre eux tous ces inconnus. »

Se rassembler soi-même en écrivant des fragments de formes bien

différentes, les ramener à soi « je rapatrie » ;écrire des

poèmes et des proses dans « la vigilance et le contraire, le

relâchement des attentions ».

La langue est violente avec ses prépositions et ses articles

disparus, sa ponctuation minimale pour aller au plus vite et se taire

ensuite ; comme cette langue que nous avions enfant et qui faisait

sourire les adultes qui y trouvaient, quand ils étaient doux et

attentifs, de la poésie.

Une façon de raconter : « je vous écris d’ici ». L’auteur

réfléchit et elle se promène, elle bouge d’un fragment à

l’autre.

Mais Albane Gellé n’est jamais aussi incisive (à nous faire

monter les larmes aux yeux) que lorsqu’elle écrit vif et généreux :

« béquilles ça et là va tremblante

la planète parmi des morts inou-

bliables et nous vivants de nos

amours allez debout on emmène

tout dehors il neige le monde

vacille le monde vacille. »

Cathie Barreau


Albane Gellé a publié, notamment :

« Aucun silence bien sûr » - éditions Le Dé Bleu - 2002

« Quelques » - éd. Inventaire-Invention - 2004

« Je te nous aime » - Cheyne éditeur - 2004

« Je, cheval » - éditions. Jacques Brémond - 2007