La concordance des temps


La concordance des temps a lieu dans l’exposition Dans La Maison Vide dont Michel Herreria donne sur son site un document visuel
duquel j’ai extrait et recopié l’image ci-dessus « La Très Grande Bibliothèque », (63/74 du “livre-diaporama”/ Dans la maison vide.)
Les deux peintres cités dans ce quatrième et dernier épisode du Petit Chose dans l’espace quatre sont
Maya Andersson (Voir le site de Maya Andersson)
et Alexandre Delay (Voir le site de Alexandre Delay).
Les ricochets de porcelaine blanche sont ceux de l’installation vidéo de Marjorie Thébault
Les autres références sont documentées au sein du texte et entre parenthèses.

Cf. Le Petit Chose dans l’espace quatre
Préambule
premier épisode
deuxième épisode
troisième épisode


Le Petit Chose dans l’espace quatre
Épisode n° 4 La concordance des temps
« Tu te relèveras et tu creuseras davantage. »

À l’heure où j’écris ces lignes le Petit Chose est malade, le Petit Chose va mourir. Je ne prends pas le masque de gaieté contrainte qu’on se colle au visage pour rassurer les moribonds. Je l’accompagne dans un échange horizontal à travers l’espace quatre de la maison vide : le lit, la chambre, l’atelier, la cabane. Emmitouflé avec l’édredon pourpre de son petit divan coffré contre-plaqué, il ne porte pas de sous-vêtements. Il a essayé d’enfiler sa chaussette gauche. Le contact avec la laine tricotée lui semblait monstrueusement raboteux sur sa peau enflammée d’urticaire. Maintenant la chaussette côtoie une autre chaussette (la droite ?) dans une bassine de plastique rose posée près du lit en cas de vomissements. La lumière de mars est froide dans la maison vide, elle cogne les murs de la chambre et fait un trou en rebondissant sur le mur en face du lit. Le Petit Chose a un trou dans la vie. Il est en train de regarder le trou [looking]. Son regard au-dedans ne lui montre rien qu’une action continue, soutenue, un « séminaire de nu(e)s » (A D) avec deux modèles. En vrai, il ne voit pas ce qu’il regarde fixement. L’aura du contexte vacille, il est seulement regardant [les qualités du verbe et les qualités de l’adjectif]. Son œil désincarné part à la rencontre de l’œil avisé des spectateurs qui regardent par la fenêtre comme si ça existait des fenêtres pour regarder. Entre visite d’atelier et visite d’exposition, la maison vide est ébranlée. De pièce en pièce les regards sur les œuvres provoquent des ricochets d’images complexes. Un faisceau mouvant de grands moments traverse La Maison Vide. Il faut beaucoup de temps et beaucoup de concordance pour mettre au/à jour la concordance des temps à l’intérieur de la maison de deux peintres.

« Reste couché Petit Chose, je vais dire aux visiteurs que tu n’es pas bien. » Les plumes de l’édredon s’envolent en papillons devant les yeux du malade qui tentent d’effectuer des opérations de dénombrements des choses non hiérarchisées de la maison. Mais elle est vide, la maison, et le seul objet-qui-reste-quand-il-ne-reste-rien est le lit. Énumérer-les-lits-dans-lesquels-on-a-dormi, c’est le seul inventaire possible. Il fait si chaud dans le dernier lit de la liste [ceci doit être lu sans intonation]. L’humidité à la fois tiède et glacée de son corps enfiévré lui rappelle les bords du gave de Pau l’été où il faisait des ricochets avec des galets de porcelaine blanche. Il répétait sans cesse les mêmes gestes amples au dessus du torrent calmé. C’était à l’endroit même (c’est ce qui est dit) de la découverte du corps noyé d’un historien d’art suicidé par les monstres du monde.
Reconnaître sur la petite route de la montagne verte les vaches aux taches blanches et chocolat au lait Suchard ; distinguer le chat noir Mollo, les hortensias, la nappe rouge ; différencier la Table carrée blanche, la Table rose, la Table rose avec miroir, la Table à roulette, la Table de Peinture, La Théorie des Tables et la petite table pour écrire ; identifier l’image pyramidale du pic du Cervin, l’oiseau noir du mont de Matt, la chose rouge d’un week-end à Bouliac ; classer des images dans sa boîte crânienne, un classeur à feuillets mobiles duquel il est toujours possible de retirer une feuille ; retrouver toutes ces choses qui ne sont pas représentées par imitation mais plutôt par là où elles font signes, comme le dit le peintre elle-même, ragaillardit le Petit Chose. C’est le passage d’une forme donnée à une autre vraiment différente qui le fait revivre. Il entend à nouveau le mince filet d’eau qui coule de la douche et qui ne permet pas de très bien se rincer. Il sent l’odeur si particulière des serviettes quand la fenêtre de la salle de bain est ouverte et que le vent souffle de l’Est. Comme le rouge-gorge du jardin en mouvement, il dessine son territoire jusqu’à la cabane. En chemin il rencontre 711 dames nues.

À grands sujets, grands corps, ainsi le veut la rhétorique. Avec les personnages nus rencontrés sur le chemin qui mène à la cabane, la réciproque est vraie. Le peintre a une collection de cartes postales de tableaux représentant un ou plusieurs personnages nus. Toutes sont peintes en blanc en ménageant, détourant la ou les personnages nus. Il les recadre. Il maîtrise la composition du nouveau tableau où la figure occupe la place centrale et toujours à la même échelle par rapport au cadre. Il y a là une double action : celle du choix d’une figure (que, dès lors, il peut faire hors cartes postales) et celui de son déplacement. (Retranscription d’un texte écrit par le peintre). La maison est vide mais les artistes sont vivants.
À la fin Petit Chose ne dit plus rien, pourtant il demande encore aux peintres : « Vous me parlerez longtemps des moments de peinture ? » [ceci doit être lu avec l’intonation du désir]. L’art est souvent l’expression d’un désir. L’homme-enfant se croit artiste dans les ateliers dépouillés de tout ce qui ne sert pas immédiatement la joie des peintres. Une grande toile tourne le dos contre le mur, elle préserve son secret. Une Grande Figure sans doute qui sera plus ou moins tôt révélée par des mots. La maison a deux ateliers comme l’amande philippine. Des paroles traversent horizontalement la maison d’un atelier à l’autre. Elles passent devant la chambre du poète, un énoncé en profite pour monter dans le langage : « Je mets l’intention de faire amuser et de créer des surprises. » (Emmanuel Hocquard, Ma Haie, [“Les dernières nouvelles de la cabane”, n°23, 24 août 2000], P. O. L. 2001, p. 541.)
Le Petit Chose interrompt alors sa visite d’atelier. Il replie un geste sur un autre. Il accomplit ce que les peintres peignent. Il reste maître de la " composition " de sa vie. Il n’y a qu’un pas entre le grand tableau vertical et caché et l’affaissement horizontal et visible de son petit corps. Il franchit ce pas au-delà.

À l’heure où j’écris ces lignes, donc il y a longtemps, c’est le début du printemps en ce moment dans la campagne bordelaise. Le Petit Chose est [presque] mort. Avec beaucoup d’efforts, il glisse hors du petit divan coffré contre-plaqué sur des ondes lumineuses préexistantes jusqu’au bas de l’escalier encaustiqué à la cire d’abeille jaune. La maison a repris des formes. Reconstruction. Dans la “cabane” du poète, grâce à la lumière de la baie vitrée, il voit la petite table pour écrire. Il tombe sur elle. Il ne fait pas semblant de vouloir écrire pour mieux voir, sa tête tombe la première. Toute une vie à quatre temps l’appelle à sortir du temps et jouir du moment présent : « Devant la porte de la cabane la glycine a fini par former une tonnelle ajourée. Elle sert aussi de planque pour observer les oiseaux sur l’Antéfixe. Tous les matins Alexandre, l’air déterminé, traverse le champ d’observation pour se rendre à son atelier par le jardin. » (Extrait de : Juliette Valéry, Notes à Bouliac, en cours d’écriture, « Fait à cinquante exemplaires pour être un peu avec vous Dans la maison vide le 10 janvier 2009 ».)
Certaines lectrices [resp. lecteurs] qui savent mes vieilles amoures oulipiennes pensent que j’ai voulu faire avec “le Petit Chose dans l’espace quatre” une « 4-ine » (ou Catherine). Cela n’est pas tout à fait faux. Mais tout cela à quoi ça rime ? Le vide est fait dans la maison d’avant, la maison d’après est pleine de choses. Le Petit Chose ne vit plus. Il reste une petite table pour « écrire sur » et une “petite chose” sur la table qui jaillit de moi par l’effet du choc frontal de la tête. Mais « écrire sur » c’est facile et pas tellement intéressant, dit en écho la voix du lieu. Sur ce, avec une chose pointue et raide et d’un air recueilli, la Petite Chose creuse des lettres dans le bois de merisier (autrement appelé « cerisier des oiseaux ») de la petite table. En dépit de la résistance du bois à la compression, à la traction et à la flexion, elle écrit : What a life !

Catherine Pomparat - 10 mars 2009