Benoît Vincent | végétal instin

Écrivain, interprète de territoire, botaniste, Benoît Vincent dessine des récits sur les chemins de fossiles, de ruines et de gesses. La rencontre avec Instin fait le lien entre la plante et l’écriture. Une actualisation du texte en chemin aura lieu à Sahune (Drôme) à la fin du mois : "D’un cimetière l’autre".
Depuis 1999, refait l’agencement du site AMBO(i)LATI. Voir aussi Trame sur publie.net.

Ce texte est accompagné d’images d’un autel végétal de Johnny Lebigot qui développe depuis plusieurs années un projet au titre pongien, la Table, retable païen, accumulation de centaines d’éléments : objets, graines, herbages séchés, images...



Les morts s’éloignent et restent : ils sont comme les arbres, on ne les voit plus que de temps en temps, mais ils prennent toute leur place, grandissent, se développent, avec une discrétion que les vivants devraient leur envier.
Antoine Emaz, Lichen, lichen


Laisser faire, laisser couler la sève. Laisser pousser. Laisser venir.
Lu-Qi, Traité des jardins et ornements


Un arbre entier représente une entité vivante si complexe, si ancienne et si plurielle qu’elle échappe simplement aux catégories de notre langage, de notre philosophie, de notre identité.
Un arbre avale un mur. Ne le restitue pas.
Un arbre, c’est une plante qui a réussi, qui s’inscrit dans le paysage et dans la saison comme une trace indélébile, et il faudra de la sueur, des machines horribles, avec leurs essences et leurs huiles, pour le mettre à terre, le réduire en miette.
Imaginer un texte, mais plus justement le processus du texte, opter pour une structure, une architecture, une mouture d’inspiration végétale ?
Carlos Futuna, La greffe du texte





pour Francis Hallé





Des passeurs, des pionniers, ont sillonné les étendues, ont planté des fanions ou des bornes, ont mesuré l’espace et ont décidé où serait le terroir. Romulus n’a pas fait autrement, dirigeant dans la terre du Palatin le soc de sa charrue. Et tous les autres rois mythiques (tous les rois sont mythiques – ils guérissent des écrouelles). On n’agit pas autrement pour écrire des livres. Mais la littérature n’est pas là. Que les livres. Que les noms sur les livres. Les noms d’auteurs. On veut plus. On veut moins. On peut moins. On hallucine le territoire qui s’offre à nous, on élucide les événements qui se présentent, on suspecte les parages. On essaie de s’extraire du paysage, de s’abstraire de ce soi-disant...






Qu’est-ce qui est commun ? Qu’est-ce qu’on partage ? Qu’est-ce qui est le général ? Ce qui ramène au genre, ce qui relie dans le genre, ce qui fait un arbre. Un arbre généalogique (l’arbre de la gens). Un arbre phylogénétique (l’arbre des genres). Ce qui aussi, étrangement, ramène à l’individu, au génie : l’arbre possède des feuilles, puis des fleurs et des fruits. Les fruits tombent : c’est le génie du lieu.

L’étrange association du général et de l’individu. De la tombe et du nom inscrit sur la tombe.

On sait que les racines des arbres n’ont pas le même génome que les rameaux les plus élevés. Deux individus à ce point partagés, intimes.



*




Sur une tombe, il n’y a rien. Ou presque rien. Une mousse, un lichen.

Ça commence comme ça, toujours, depuis toujours : par une mousse, par un lichen.

Puis un orpin.



*




Insatiable travail des mousses. Perpétuelle avancée des mousses, conquêtes, découvertes. Monde chatoyant des lichens, gravures sur les murs, sur les sols, sur les arbres même. Il y a un monde auquel nous n’avons aucun accès. Un ailleurs sous nos yeux. Une expérience – du tout autre.



*




Insatiable travail des mousses, des lichens.

    Rongeant le monde,
                    tournant l’inerte en grouillant,

aspiration lente, irrésolue, jamais repue,

pour creuser l’espace comme un ver,


atteindre jusqu’au souterrain, et (jusqu’à) ce que la terre dissimule, débris, cadavres, os ou cailloux.

Sur une tombe,
presque rien.

C’est dans le presque que se terre la vie.




*




Celui qui est mort, que devient-il ? Quel peut être le lien, si exigu soit-il, entre le nom d’une pierre tombale et les restes revenus à la terre, revenus aux lichens ou aux mousses ? Quels sont ces arbres couchés qu’on peut lire en déambulant dans un cimetière ? Tous ces noms, Olga, Lucien, Évariste ? Peu à peu, ils se détachent du réel, ils se détachent de la tombe, comme des fantômes, pour former un texte, une liste de noms perdus.

Qu’est-ce qu’un nom perdu ? Cela devient un poème.

Des titres de poèmes rendus au général. La mort, c’est la disparition du génie de la gens dans la généralité du genre.



*




Il existe un monde de fantômes. Tous les livres qu’on lit. Ce monde est un caveau, on le nomme bibliothèque.

Tous les livres sont faits du bois des arbres. Le livre, liber, vient de la partie vivante du tronc de l’arbre, appelée également liber. Le liber est sous l’écorce, comme les livres sous les couvertures des livres et les fantômes sous tous les mots.



*




Dans les cimetières on plante des arbres, des ifs si l’on peut, des cyprès ailleurs. On amène aussi des fleurs en pot, parfois véritables, le plus souvent en plastique. On confère au végétal la propriété de survivre en général. De dépasser la vie du genre (homo) par un genre supposé immortel.

Immortel ne signifie pas réellement immortel. Immortel signifie qu’on ne verra pas la mort. En soi, tout être est immortel. Pour deux raisons : 1. personne ne connaît sa mort, c’est une expérience inconnue de tous ; il n’y a aucun témoignage de la mort. 2. chacun (le genre) se noie dans la terre, le bouillon (le général).

On sait que les arbres sont immortels. Un if peut vivre plus de mille ans. Certains ifs en France ont connu Guillaume, dit le Conquérant, ou Charlemagne...



*




Le général, c’est l’anti-individu. Un arbre est plusieurs individus, à l’image d’une colonie de coraux. Un arbre est immortel et rejette, si on le coupe, des êtres qui peu à peu prennent leur indépendance. Un individu est indivisible (littéralement qu’on ne peut couper). Un arbre, s’il choit, repousse. L’arbre n’est pas un individu [1].

Le genre ne repousse pas s’il meurt ; le général pousse, lui, infiniment.



*




Sur les pierres tombales, on inscrit des noms propres. Ils sont comme des titres. Ils sont comme des poèmes. Ils ne sont plus les noms de ceux qui à leurs pieds se transforment. Ils deviennent des fantômes et, ce faisant, ouvrent les portes des légendes et des poèmes.


(Le général passe par les bouches (c’est la possession, la hantise) ou par les yeux (c’est le mirage : on voit les fantômes)).



*




Qu’est-ce qu’un poème ? La mise en texte de l’appétit de pousser, depuis la nuit des temps, du genre vers le général.

Qu’est-ce qu’une écriture végétale ? Une écriture qui laisserait de côté le genre, l’individu, le nom propre, pour se destiner au général, à la multiplicité, à la discontinuité et, comme on disait en d’autres temps, au nomadisme [2].



*




Les arbres sont comme les morts : on ne voit qu’eux. Le mort est toujours ce qui apparaît ; on ne remarque que le mort. On ne voit que l’absent.

On ne parle que de lui...

Il y a ce texte où seul ce qui parle et peut être tu apparaît. Il n’y a du blanc que s’il y a du noir, du silence que si la parole et le bruit peuvent cesser (Blanchot).



*




Un livre est immortel. Un livre immatériel, Internet, en tant que réseau, toile intriquée de relations, de brins et de nœuds entre ces brins [3], représente bien plus l’activité du végétal que ne le fait le livre de papier.



*




Que préfigure ce texte que, faisant, corps chancelant, tous mortels, en général, par le biais d’écrans minéraux, de machines végétales, composés des alliages les plus rares, nous nous disposons à devenir.

Des noms sur une pierre tombale.

Abandonnant au silence et pour toujours jusqu’à l’oubli très certain et très proche où nous jeter, nos terroirs, nos familles, nos caveaux, les graveurs de noms sur les tombes, nos noms et les écrivains.



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Général assidu de ses frontières.

Mais l’Empire est plus grand.
Mais l’Empire est bien trop grand.










C’est dans la terre que se presque la vie.















15 mars 2009

[1Un morceau écorcé du texte : Les forêts sont des colonies de colonies. Il y a des forêts de hêtres ou de chênes ; il y a des forêts de genévriers, et de thyms. Peu importe l’échelle. Les forêts font comme les cimetières, des allées hasardeuses bordées du visible, du visible général. La colonie se construit. Il n’y a pas de hasard, mais une structure. Observez le houppier des arbres : ils s’organisent selon une échelle bi-logarythmique. Si la cime est à 12 mètres, un palier se trouve à 6, un autre à 3, un autre à 1-2, un autre à 0,50-0,75. Essayez : vous verrez. De plus les arbres ne se « marchent pas sur les pieds » ; les branches se cherchent, tâtonnent, s’effleurent et lorsqu’elles rencontrent leur semblable, elles arrêtent leur croissance. Cela s’appelle la timidité.

Elles cèdent à la passion du général. Pour former le plus complexe polygone de rameaux et de feuilles destiné à intercepter le plus de lumière sur un maximum de surfaces imbriquées. Et la forêt devient ce qu’était l’arbre, colonie ; ce qu’est un individu : colonie ; ce qu’est une cellule : colonie ; ce qu’est une protéine : colonie. Sur tout cela et le reste, voir Francis Hallé, Éloge de la plante.

[2Les plantes migrent. Les plantes avancent. Ici j’observe : les plantes du sud se déplacent vers le nord, et celles du nord toujours plus au nord. La thèse est la suivante : oui, les animaux se déplacent, mais leur déplacement est une fuite ; ils n’assument rien et se réfugient. Les végétaux doivent composer avec leur environnement, tant est lent leur mouvement, ils ne peuvent pas fuir. Ce en quoi ils sont immanents là où les animaux sont transcendants (Hallé).

[3Tissu ! Ici d’accord avec D. Le livre c’est dieu, c’est l’homo, c’est l’individu. Il est absurde de donner à des textes sur écran des formes de livre, avec en-tête et pied de page, tous noms du corps humain. Le lien hypertexte, plutôt, l’agrégateur de flux, cela sonne tant soit plus.