La réalité en fait trop, il faut la calmer ⎜Interview

La réalité en fait trop, il faut la calmer

Recueilli par Jean-Baptiste Harang 1999

Jean Echenoz, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions.
Ah ! Questions-réponses ? Bon, si vous voulez, mais je ne suis pas certain de bien m’en tirer, vous n’enregistrez pas ? Non, oui, c’est mieux, vous arrangerez tout cela. Non, je ne suis jamais allé au pôle Nord. Non, je ne pense pas être cardiaque, mais sur ces choses, je me suis documenté. Oui, du divorce, j’ai une petite expérience. Attendez, pas toutes les questions en même temps. Non, je ne pense pas écrire des romans policiers, oui, si vous voulez, dans Je m’en vais il y a une escroquerie, un vol et même un crime de sang, Le Flétan, s’appeler Le Flétan et finir congelé dans un camion frigo, c’est un nom que j’ai repêché dans une nouvelle, une nouvelle ancienne, si l’on peut dire, dont je n’ai conservé que ce nom. Et un policier, certes, Supin, mais là aussi, c’est pour le plaisir du nom, Supin, et pour parler de supination, page 164, la supination est le contraire de la pronation, reconnaissez que c’est assez difficile à placer dans un roman, non ? L’intrigue est résolue, à la fin, bien sûr, mais dans un roman policier, on saurait comment, là, il y a tellement d’ellipses qu’il faut pas mal de bonne volonté pour trouver cela vraisemblable, de temps à autre je donne un détail, un numéro d’immatriculation retenu dans la main d’un cadavre, mais il faut être fort comme Supin pour s’en tirer avec si peu. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de brouiller les pistes, il suffit qu’il y ait une adhérence possible avec la réalité pour que le lecteur se laisse embarquer, après, on accélère le mouvement, on peut sauter des épisodes.
Surtout que le livre s’éparpille un peu, vous avez remarqué, au début, entre les chapitres impairs et les chapitres pairs, il y a six mois de décalage, et parfois des milliers de kilomètres, et comme le livre s’étale sur exactement un an moins deux jours, il a fallu réajuster tout cela. Ça me fait plaisir d’apprendre que vous vous y êtes retrouvé sans problème, mais avouez... Un an, oui, comme mon livre précédent, ce sont deux livres indépendants, j’avais d’ailleurs le scénario de celui-ci avant d’écrire Un an, disons qu’ils se croisent, comme deux automobiles, ils se croisent et ne se reconnaissent pas.
Comme d’autres écrivent des romans historiques, j’essaie de faire des romans géographiques. J’étais à Madras, dans ce club que je décris dans les Grandes Blondes, je voulais écrire un livre qui soit tout le contraire, j’avais mes deux éléments (entre parenthèses, je suis entièrement d’accord avec ce qu’Alexakis vous a dit la semaine dernière, il faut deux choses pour faire un roman, comme pour tisser, la trame et la chaîne) : une histoire qui conjuguerait le Grand Nord (le blanc, le froid, un exotisme inversé) et le milieu du marché de l’art. Me manquait le Mc Guffin. Si... le Mc Guffin, vous savez bien, Hitchcock raconte que pour faire une histoire, il faut toujours un Mc Guffin : deux amis sont dans un train, il y a dans le filet du compartiment un étui, comme celui d’un instrument de musique, sur mesure, mais d’une forme très étrange, l’un questionne : « c’est quoi ? », l’autre : « c’est un Mc Guffin », l’un : « ah bon, et ça sert à quoi ? », l’autre : « c’est pour chasser le lion dans les montagnes d’Ecosse », l’un : « Mais il n’y a pas de lion en Ecosse ! », l’autre : « Alors, ce n’est pas un Mc Guffin ». Vous voyez, vous décrétez qu’un document ultrasecret a été volé au Pentagone, et hop, c’est parti, chacun s’engouffre dans l’histoire sans se soucier le moins du monde de ce que peut bien contenir ce document. Mon Mc Guffin était à la bibliothèque de ce club à Madras, en photo dans un vieux numéro du National Geographic : l’image échouée de la Nechilik, dans les glaces, avec les chiens de traîneau, j’étais aussi heureux de découvrir ça que Ferrer le sera dans le livre lorsqu’il retrouvera l’épave, j’ai recopié toute l’histoire dans mon carnet, j’aurais donné cher pour avoir copie de la photo (j’ai fini par me la procurer).
Tout ce qu’il y a dans le livre est exact, les caractéristiques de la Nechilik (un bateau de commerce long de 23 mètres, construit en 1942 et enregistré à Saint John au New Brunswick), les coordonnées de son échouage, celles du brise-glace Le Desgroseillers (13600 chevaux, 7,16 mètres de tirant d’eau) mais également toutes les Ïuvres d’art inuit existent réellement (elles n’ont évidemment pas été retrouvées dans la Nechilik, où ne restaient que deux lampes à pétrole que je cite), tout ce qui se passe dans les hôpitaux (je n’ai pas mon pareil pour distinguer un B.A.V., bloc auriculo-ventriculaire, de type Mobitz d’un Luchiani-Wenckerbach), dans les tribunaux ou les galeries, est vrai. Je me documente beaucoup, je rencontre des gens, je lis, je compile toute sorte de catalogues, je repère les noms des photographes, je vais les voir, j’enregistre, je retape tout ce que j’écris. Attention, ce n’est pas pour utiliser ces renseignements, c’est une sorte de garde-fou, j’en garde peut-être 1%, il n’y a jamais plus d’1% de la réalité qui soit pertinent en terme de romanesque, mais ces détails-là sont toujours plus romanesques que ceux que l’on pourrait inventer. Port-Radium existe (je l’ai légèrement déplacé vers le nord-est), vous vous rendez compte, Port-Radium ! et Desgroseillers, vous auriez trouvé un nom pareil, vous ? Parfois même la réalité en fait trop, il faut la calmer un peu, page 191 je donne le règlement d’un concours « de » gros légumes, j’avais lu cela dans la Creuse, l’affiche annonçait le concours « des » gros légumes, c’était exagéré. En vérité, je suis un assez mauvais voyageur mais j’aime bien cette partie du travail, le repérage, c’est à la fois travailler et ne pas travailler, c’est-à-dire qu’on ne travaille pas, on se met au service du travail, vous comprenez ? Non ? Je ne sais pas, à votre œil, on a l’impression...

C’est comme les noms propres, on ne sait pas d’où ils viennent, Rajputek Fracnatz, ceux-là tombent directement des touches de la machine, et comme j’ai quelques livres derrière moi, maintenant, j’ai des réserves, Eliseo Schwartz et Charles Estrellas étaient déjà deux artistes plasticiens dans Lac, en fait je crois qu’Estrellas était un type qui naguère essaya de me vendre un appartement que je n’ai pas acheté. Reparaz, je l’ai changé au dernier moment, je ne me souviens plus exactement mais son premier nom évoquait plutôt la démolition que la réparation, et puis, comment j’avais un prof de gym qui s’appelait De Reparaz, va pour Reparaz, « Il gagne énormément d’argent dans des affaires où il s’ennuie énormément, c’est qu’il n’est pas tous les jours exaltant d’avoir le monopole mondial du Velcro » (page 41). Mais pour les Inuits, non, je ne voulais pas être pris en faute, les Angoutretok, Napaseekadlak, Aputiarjuk sont des vrais gens de là-bas, et Tuktoyaktuk un vrai lieu, bon, ça tombe plutôt bien, ce sont des noms assez romanesques.

...J’ai passé des heures au centre spirituel de Roissy. Je ne sais pas trop pourquoi, et puis, voyez, il y a deux pages du livre qui s’y passent (111 et 112), qui se terminent, je vous le concède, par une tournure de phrase qui vous étonne, si vous voulez on peut la relire, c’est à propos d’un petit homme frêle et barbu, au physique éthiopien : « Ses yeux rouges exprimant l’horreur du vide, la peur du mal de l’air, avant d’embarquer il souhaitait recevoir le sacrement d’un prêtre qu’à contre-coeur Ferrer dut convenir n’être pas », non, je ne trouve rien à redire. Il y a cette autre phrase que vous critiquez, si, ne niez pas, vous la critiquez, page 217, mais je ne vois pas comment faire autrement : « Le juge était une juge aux cheveux gris, à la fois calme et tendue, calme car croyant avoir l’habitude d’être juge et tendue car sachant ne l’avoir jamais prise. » Dans ce livre, il y a trois phrases que je n’ai pratiquement pas écrites, je les ai juste un peu transformées, vous n’êtes pas tombé dessus, tant pis, page 210, on peut lire « Tous deux se tordent, la brise fraîchit », à un mot près, j’ai trouvé cela dans un des premiers livres que j’ai lus, c’est une didascalie d’Ubu-Roi, « tous se tordent », d’accord, mais « la brise fraîchit », ça ne se commande pas, la brise, mettre ça dans des indications de jeu, pour moi, c’était pure littérature. Page 196, vous avez reconnu ceci, extrait de la troisième partie, chapitre six, de l’Education sentimentale, « Il connut la mélancolie des paquebots (des restauroutes) les froids réveils sous la tente (les réveils acides des chambres d’hôtel pas encore chauffées), l’étourdissement des paysages et des ruines (des zones rurales et des chantiers), l’amertume des sympathies interrompues (impossibles) », non ? si !, vous me faites marcher. La troisième appartient à Beckett, c’est la première phrase de Murphy (« Le soleil brillait, n’ayant pas d’alternative, sur le rien de neuf ») qui devient, si l’on peut dire, « Les jours s’écouleraient ensuite, faute d’alternative, dans l’ordre habituel ». Oui, si vous voulez, ce sont des hommages.

...Beckett, je l’ai aperçu deux ou trois fois aux Editions de Minuit, je ne lui ai pratiquement jamais parlé, sauf une fois où j’ai peut-être bredouillé quelques mots. Mais ce fut une sorte de malentendu. C’était à l’automne 1983, le soir où j’ai reçu le prix Médicis, Jérôme Lindon a présenté à Samuel Beckett « ce jeune homme qui vient d’avoir le prix ». J’étais terrorisé, mort de trac, le sol se dérobait entre moi et cet homme immense que j’admire. Le soir Beckett a dit à Lindon, « Ça a l’air de l’avoir impressionné, Echenoz, le prix Médicis. »