Bacchante égarée à Mantoue

Texte étrange que ce dernier livre de Marie Cosnay [1] - on attire l’attention sur cette étrangeté en suggérant entre parenthèses qu’il pourrait s’agir d’un « (conte) » - texte fou, aimerais-je dire, au sens où une folie divine, de celles qui inspiraient les suivantes de Dionysos, anime l’héroïne d’un récit éclaté et fragmentaire dont toute la force insolite vient précisément de son inachèvement comme aussi du caractère onirique de la plupart des situations et des actes qui le traversent.
Cette héroïne n’a pas de nom, elle est « elle » ; souvent elle est présentée du point de vue de ceux qu’elle croise, qui l’escortent, qu’elle aime dans de fugitives étreintes, ou qui la pourchassent ; mais aussi on l’entend souvent parler en son nom, parler ses rêves, ses angoisses, lâcher par bribes des lambeaux d’une histoire tragique qui l’obsède.
Elle n’a pas de nom, certes, et pourtant, au tournant d’une phrase [2], l’air de rien, elle est dite « la folle, la Ménade, courant les collines, la région ».
La référence mythologique, si fréquente chez Cosnay, que les tragiques grecs, qu’elle traduit, hante toujours, apparente bien la fugitive aux Bacchantes, aux suivantes de Dionysos.

Et pourtant il y a bien un ancrage dans le réel, un effet de réel, dans ce livre qui suit longtemps la voie conforme d’un roman policier, avec cadavres mutilés, recherches d’indices, commissaire de police, doutes et errance d’une enquête qui n’aboutit pas, dont la coupable présumée est la Ménade, qui toujours échappe ; il donne des dates, inscrit le récit dans le temps, le nôtre, entre 2007 et 2008, précise les lieux, le Palais du Té, les environs de Mantoue, les Alpes proches qu’il a fallu traverser, les lacs, donne des noms propres aux autres acteurs de l’histoire…

Il y a bien aussi un passé du personnage, des drames, de ceux que seule une famille peut inventer, incestes, prostitution, tout cet « impardonné impardonnable » [3] qui fonde les interdits et les névroses et sans doute aussi la malédiction, « combien de haines l’une après l’autre calculées(…), pour en arriver là – une famille en somme. » [4] Ces thèmes sont récurrents dans les livres de Cosnay.

Cela dit, ces marqueurs banals d’une enquête policière, ces quelques clés discrètes pour une « psychologie » de l’héroïne n’auraient pas de véritable intérêt hors de la dimension fantastique qui donne au livre son identité, sa vraie saveur : les lieux eux-mêmes du reste sont pleins d’étrangeté et d’énigmes, ne serait-ce que ce Palais du Té sur lequel travaille, comme architecte, Remi, l’amant, l’ami, le plus fidèle ; palais construit au début du 16ème siècle sur l’île Tejeto, au milieu d’un lac, avec ses fresques aux scènes mythologiques (banquet olympien, salle des géants, des chevaux), et ses grottes, ses écuries immenses au dehors… Tous contrepoints aux obsessions de la Ménade – à sa démesure, à ce côté inspiré, ou mieux, à son caractère de « femme possédée », comme le dit justement le mot Ménade, son goût immodéré du vin, son physique presque animal, cette manière qu’elle a de courir pieds nus, habitant les bois, les arbres, le bord des lacs, son rapport animal au corps – du dégoût assez souvent – à son propre corps, à celui des autres, aux bêtes, vivant une sorte de « devenir animal », comme dirait Deleuze, mais sans jamais trouver le pli où s’abriter : en fuite, au contraire, toujours vers le dehors, le grand ouvert …

L’écriture de Cosnay trouve dans cet environnement la meilleure chance de satisfaire à sa pente naturelle : à la fois l’éclatement de la forme en brèves séquences discontinues, en tout petits chapitres de deux ou trois pages, en même temps qu’elle inscrit le récit dans ce mouvement de halètement, de reprises, de ressassement plutôt, une poétique de la rupture en quelque sorte, en coïncidence parfaite avec ce qui peut être dit de ce monde étrange où finalement les êtres finissent par se perdre, se dissoudre.
Monde qui échappe cependant toujours à la parole, et c’est peut-être l’inquiétude qui mine en toile de fond ce récit, à moins, sombre perspective en vérité, que la voix d’un vieil homme, Elio, se risque à parler, mais comme en pure perte…

Elle veille dans les bras d’un vieil amour, après les neiges, après les questions. Un vieil amour posé sur ses jambes brindilles, le plus souvent allongé, se hissant sur les coudes, nu de vieillesse et dont la parole raccommode le monde entier alors même qu’il n’en a pas la force.

Pour le reste, c’est la « visiteuse solitude » qui clôt l’une après l’autre les expériences : elle « prend place prend ses aises sur le fauteuil de la chambre fauteuil grenat aux larges manches aux bras solides, la visiteuse solitude s’installe et me regarde ironique [5] ».
Il semble qu’on ne puisse en sortir. Sous le foisonnement de ce livre, je sens vibrer la mélancolie, je me dis que c’est elle qui pousse à écrire. Et qui pousse au poème.

J’ai perdu Elio qui veillait sur mes derniers voyages. Il s’est volatilisé dans la déclivité abrupte du terrain. Il écrivait puis n’écrivait plus. Le désespoir fait bon ménage avec tout. Avec le souvenir de la jeunesse, avec la jeunesse elle-même et le désir de peser sur le monde. On regarde derrière, on voit la poussière que nos plus fortes passions deviennent. Elio est plus vieux que tu ne crois. La mort ne lui fait pas peur. Il est fort des pages empêchées. Maintenant si je suis malade c’est de plusieurs maladies. Les pages celles qui sont écrites et celles qui ne le sont pas je les porte avec moi. Elles grignotent [6].

Jean-Marie Barnaud - 15 mars 2009

[1Noces de Mantoue Editions Laurence Teper, février 2009. Paraît aussi chez le même éditeur Entre chagrin et néant - audience d’étrangers.
La langue maternelle paraîtra en 2010 chez Cheyne éditeur.

[2p. 110.

[3p.129.

[4p. 53.

[5p. 104.

[6p. 154.