Camille Laurens ⎜ Le grain des mots

Le Grain des mots paraît chez POL

L’année précédente, c’est Jean Rouaud qui s’y était collé. Chaque jeudi, Camille Laurens a tenu dans L’Humanité un registre de mots. Sous forme de chronique, une incroyable descente active dans la langue, outils (étymologie, citations, et regard soudain braqué sur le monde au présent) en mains.
Qui a suivi de livre en livre le parcours de Camille Laurens sait qu’il y a eu un à-pic. Un bref récit qui s’appelle "Philippe", est un cri et non pas une fiction, un morceau brut d’écriture à partir duquel il aurait pu ne plus y avoir écriture.
Après "Philippe", récit de la mort absude d’un enfant, la reconstruction est passée par "Quelques-Uns". Les mots qui permettaient de renouer la vie à la langue (le livre est dédié à une petite fille), on les décortiquait, on descendait à l’intérieur d’eux jusqu’à trouver cette résurgence de la vie, à laquelle on pouvait enfin emprunter.
"Quelques-Uns" est un manuel très bref de quelques mots essentiels. Dans "Le Grain des mots", bien heureusement, cette tâche est derrière. Mais plus de cinquante fois, on va se laisser s’en refaire le processus, et l’appliquer à des mots qui semblent comme appelés par la démarche elle-même. Les mots qui comptent, parce qu’ils sont ceux qui font marcher la langue, conditionnent sa matière même, sa frontière avec les choses, d’humanité à aventure, ou sa logique : même le petit "et" aura sa page.
Parce que "Quelques-Uns" nous est un livre infiniment précieux (qu’on relise la variation de Camille Laurens sur le "Oui" tragique que Racine prend en incipit d’Andromaque...), "Le Grain des mots" a aussitôt rejoint notre bibliothèque.
En même temps que Leslie Kaplan publie, chez POL aussi, ses "Outils", le mot pourrait convenir à ce qui nous est offert...
Depuis un an, le site POL reprenait sur sa page d’accueil un de ces "Grains des mots" : combien avons-nous été à les recopier à mesure ? En voilà deux, pour saluer l’auteur...
remue.net

A noter : Camille Laurens fait la Une du Matricule des Anges (mars 2003) avec un long entretien de fond




Encore

On nous explique depuis des siècles que les enfants, dès qu’ils accèdent au langage plus ou moins articulé, disent d’abord " Papa " et " Maman ". Sornettes ! Je connais personnellement une petite fille dont le tout premier mot, prononcé impérieusement en brandissant une cuillère, a été sans nul doute possible : encore ! Encore de la compote, encore des guilis, encore des bisous ! Et combien d’entre nous n’ont pas encore quitté et ne quitteront jamais cette période de l’enfance, le stade de l’encore ? Car encore est le cri du corps, une façon que nous avons de demander, nous autres hommes, non pas un supplément d’âme (on verra plus tard) mais un supplément de jouissance. Jacques Lacan a consacré tout un séminaire à ce mot et à ce qu’il recouvre, à l’en-corps. C’est le mot du jamais-content, du jamais-comblé : " L’amour demande l’amour. Il ne cesse pas de le demander ; il le demande... encore et encore. Cependant, encore n’exige pas tant des quantités que du temps - ou alors des quantités de temps. Le temps y est à l’ouvre : " Je me suis tu cinq ans, Madame, et vais encore me taire plus longtemps. " Dans encore, il y a or, du latin hora, l’heure. Dans encore, il y a l’heure dernière, cette heure qui dira " non, plus rien " quand nous crierons " encore ! ". Encore de la vie, encore de la lumière, encore plus, plus encore ! Encore, encore, ce cri sonore avant que sonne l’heure est arc-bouté contre la mort (" Une heure avant sa mort, il était encore en vie "). Il vise ni plus ni moins qu’à l’infini, à l’éternité : " je t’aime encore ", " je t’aime toujours " - si vous regardez bien, c’est la même chose ; encore et toujours, même combat : l’essentiel est que ça continue. Encore n’a pas de limites, par définition, il se bat corps à corps contre les bornes du plaisir et l’arrêt du sort. Il veut supprimer la mort (et puis quoi encore ?) Pour parvenir à ses fins ambitieuses, il s’est doté d’un autre sens : non content de signifier " plus ", il veut dire aussi " de nouveau " : " Je le ferais encore si j’avais à le faire. " Eternel retour du cycle des saisons, des actions, encore appelle la vie à cor et à cri. C’est le rocher de Sisyphe, bien sûr, mais le poids d’encore ne pèse rien dès lors qu’il s’agit de reconduire l’existence. Pourtant cet adverbe d’addition, d’abondance, peut aussi indiquer une restriction, une réserve (mais n’est-il pas normal que l’abondance crée des réserves ?) : " Les femmes croient souvent aimer, encore qu’elles n’aiment pas. " Encore reprend d’un côté ce qu’il avait affirmé de l’autre : " Je t’aime encore, tu sais " - très bien, mais que penser de " Je t’aime, tu sais, encore que..." Il faut donc se méfier un peu, encore que cela ne serve à rien. Toujours on est repris par encore, c’est la loi du plus fort, " et ça continue encore encore / C’est que le début d’accord d’accord ".

Maintenant

Si c’était un objet, ce serait un sablier de la forme d’un poing fermé sur l’inconnu : que tient la main qui tient serré ce mot de maintenant ? On ne sait. Le présent, dira-t-on : maintenant tient le temps dans sa main, pas longtemps, mais enfin... jusqu’à demain. Cependant, il a beau bien crisper sa paume, du sable en coule, qui la vide et ne retient rien. Maintenant mesure en effet cet instant idéal (une pure idée d’instant) entre le passé et l’avenir, ce rien de temps pas encore écoulé, mais si, déjà volé, déjà envolé ! Cet adverbe veut jouir du moment, ce participe prétend prendre part au présent, il sonne comme un ordre un peu rude : maintenant ! maintenant ! Et l’on devrait saisir l’occasion aux cheveux, y aller pas de main morte et pas demain la veille : maintenant ! Mais quoi, pendant ce temps, quoi ? Que reste-t-il dans cette poigne ferme, sinon du vent, du sang, et maint néant ? De quel côté du manche est-on, dans cet outil à mesurer le vide ? Est-on le tenant, le tenu, le pendant, le pendu, le perdu ou l’aboutissant ? A-t-on demain au bout des doigts : " Vous allez être heureux, maintenant ", ou jadis qui grince en sous-main : " Rapide,/ avec sa voix d’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois/ Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde ! " Mystère. La méfiance s’impose, maintenons la distance. Carpe diem, cueille le jour... Now ? Que non ! Le présent fait la carpe. Signes particuliers : néant. Accumulant soi-disant les matins et les dons, les mains tendues, les roses à peine écloses, maintenant envoie tout par le fond sous les rouleaux du temps : " Après mille serments appuyés de mes larmes,/ Maintenant que je puis couronner tant d’attraits,/ Maintenant que je l’aime encor plus que jamais (...)/ Pour jamais je vais m’en séparer. " Bérénice fait les frais de cet instant fatal, c’est un serrement de main dont les serments sont vains, étouffant les rêveurs qui attendaient son règne. Mot menteur, qui promet mille présents que l’on n’obtiendra pas : " C’est maintenant ou jamais ! " Mot qui tient à rien, ce qu’il détient n’est rien. Participe présent, éternel absent. Il croit fixer dans le temps un clou où accrocher l’avenir : " · partir de maintenant, je ne te quitterai plus. " Cependant, le planter dans ce mur est impossible, ça ne tient pas. Et même le formuler l’annule. Essayez sur-le-champ, dites : " Maintenant ", et regardez, ouvrez vos mains ; vous voyez, c’est déjà derrière, c’est déjà devant, maintenant vous ne tenez rien - ça n’existe pas. Maintenant, c’est jamais.
Maintenant, ce que j’en dis...

© POL / Camille Laurens