Chloé Delaume | Ma maison sous terre


Photo Dany Jung


La réalité, c’est ce qui ne disparaît pas quand on arrête d’y croire
- Philip K.Dick, cité page 155.

Ma maison sous terre, Chloé Delaume

Sur son site, Chloé Delaume explique qu’il lui faudra trouver un autre mot qu’autofiction pour définir son travail d’écriture. Car le mot à force de se frotter à la demande impatiente des journalistes ou des lecteurs, pour savoir ce qui fait fiction ou pas, a subi de l’usure. L’autofiction vient aussi justifier bien des tentatives d’écriture paresseuses qui n’osent plus le mot de témoignage.
Alors le mot est amputé de sa force expérimentale qui pourtant nourrit les écrits de Chloé Delaume. Elle se veut ailleurs. Hors des chemins connus. Expérimenter plutôt qu’exploiter et, c’est sur cette voie que nous aimons la suivre. Pour y être surpris, dérangés...
Qu’elle nous fasse signe quand le nouveau mot aura été trouvé.

Avec Dans ma maison sous terre, c’est le rapport à la mort qui est questionné avec une grande liberté de ton. Et paradoxalement avec beaucoup de quiétude, car ce qui étonne c’est le paisible du lieu où nous entraîne la narratrice : un cimetière. Même si la question posée en ce lieu est d’une terrible violence. Presque insensée : peut-on tuer avec les mots ?

J’écris pour que tu meurs. Puisque tu es vivante, encore tellement vivante que c’en est indécent. Ce qu’il faut à présent c’est que tu lises ces lignes et qu’enfin tu crèves […]

C’est posé. C’est dit à la troisième page du roman (le livre ainsi nommé sur la couverture). On est là avec la femme ou plutôt l’enfant puisqu’elle est assise sur la tombe de sa mère.
Là où les morts reposent en paix comme le veut l’expression. Mais Chloé Delaume sait que les corps pourrissent là-dessous et continuent à hanter la mémoire des vivants.

Mon corps est l’habitacle des morts de ma famille. Des morts et des fantômes, je ne guérirai pas. Je voudrais que ça cesse, que je sache qui je suis. Toutes les nuits, le même rêve : dans mon crâne, ils habitent, une maison de poupée coupée par tronçonneuse, une scène de dîner et la putréfaction.

Exprimer la haine pour celle qui est restée vivante, la grand-mère. La mère de la femme morte. De la femme assassinée. La haine comme fil conducteur du texte, comme sujet de conversation avec Théophile, énigmatique personnage qui l’accompagne dans ce lieu des morts. Un double qui permet au texte d’échapper à la plainte, et d’explorer de saines contradictions :

Mes plaies, je les ai pansées sur du marbre. Mais je ne souffre plus : j’ai choisi le pardon. Peut-être parce pour moi tout est trop tard, alors ça facilite, le pardon. Moi aussi j’ai commis des abominations pour assouvir ma faim qui n’était que vengeance. Pour l’avoir vécu, moi-même subi, en vérité je vous le dis : ma colère, un gosier sans fond.

Dialogue pour un livre qui offre une exploration bien plus large (comme souvent dans les livres de Chloé Delaume) de notre société. D’abord l’état des lieux de la littérature où sans pleurnicher sur la fin supposée du livre, l’auteure rapporte quelques faits concernant la République bananière des Lettres (terme qu’elle affectionne), pour tenter d’imaginer ensuite ce que pourrait être l’avenir du livre numérique. S’adressant à Théophile celui qui l’accompagne dans cet étrange voyage immobile, elle fait preuve d’un réalisme sec mais juste :

Vous savez, être poète, c’est devenu de nos jours un sacré handicap. On vous raille, vous maltraite, vous enferme sur place baptisée en Marché.

Chloé Delaume est joueuse, et truffe le livre de références, de clins d’œil à des auteurs que l’on peut s’amuser à reconnaître ou pas. Ainsi un J’apprends vient saluer l’écrivain Brigitte Giraud et l’on pourra lire dans une interview du Matricule Anges n°100, son attachement à ce livre.

Intertextualité, métatextualité. Pas étonnant que l’outil internet séduise celle qui nous impressionne par sa connaissance de la littérature. Mais à peine le temps d’être impressionnée, qu’elle partage avec nous page 180, une blague sur Bakounine qui peut faire rire le lecteur à voix haute.

Sans se soucier d’une quelconque cohérence de forme, elle ouvre un chapitre Témoignages car il est temps d’insérer la parole d’anonymes se souvenant de situation tragicomique lors de l’enterrement d’un proche. Laisser une place aux morts des autres. C’est à lire comme ça. Une liste qui nous incite à faire notre propre inventaire de quelque drame ou mesquinerie autour d’une tombe ou d’un cadavre. Et nous voilà acteur du livre. Singulier décidément.

Chloé Delaume prend des risques c’est ce qui plaît au lecteur. D’ailleurs elle le proclame. Elle le défend. Elle s’y colle. Corps et âme. Elle n’a rien à perdre. Elle a déjà tant perdu.

Pendant ma lecture, j’ai souvent pensé à un autre livre qui agita mes nuits de rêves lourds et étranges : La Mastication des morts de Patrick Kerman dont parle François Bon sur tierslivre.. Pour continuer à dialoguer avec l’au-delà de nos mémoires.

Ma maison sous terre, Chloé Delaume - ed. Fiction & Cie, 2009

Lire le texte d’Eric Pessan sur Remue.net ici

La bio sur Autofiction.

Fabienne Swiatly - 19 mars 2009