Jours d’été dans le Sud-Ouest

Récit de Lionel-Édouard Martin chez Arléa.


La villa est cossue mais vide. Parc trop grand, trop morne. Ici, on a oublié, comme un peu partout, d’épandre « au pied des hortensias du sang de bœuf, pour le violet des fleurs ». Le dernier habitant des lieux s‘en est allé début juin. C’était le beau-père du narrateur qui, vivant en Martinique, entreprend, quelques semaines plus tard, un voyage nécessaire (tant de choses à régler) au cours duquel il souhaite également donner libre cours à son insatiable curiosité, à ses envies de flâner avec lenteur au détour des routes de ce Sud-Ouest qu’il aime parcourir.

« La mort est un gouffre sous terre où, vaille que vaille, on modèle, on peint des effigies. Depuis Lascaux, Altamira, ces lieux profonds, habités par l’angoisse, nous n’avons, nous autres humains, rien inventé de bien original pour nous leurrer de l’illusion de survivance. »

Raison de plus pour vivre, respirer, peser, relativiser tout ce qui s’offre, y compris l’inévitable deuil. Qui débute un peu avant la mort. En fait dès l’agonie, dès le coup de fil annonciateur du pire. Pour se poursuivre dans une chambre d’hôpital avec, face à soi, « le grand silence du passé simple ». Le temps est d’un coup suspendu, arrêté. Il n’avance plus au même rythme que celui des autres. Chaque heure est synonyme de problèmes à résoudre : chambre à libérer, corps à transporter, cérémonie à préparer, crémation, choix de l’urne, ultime lieu où reposer restes et mémoire… Ce cheminement, à la fois réel et presque intemporel, Lionel-Édouard Martin l’insère au cœur de son livre, maniant l’humour (et décrivant quelques situations cocasses) pour atténuer la gravité du moment.

À ce récit (celui de la séparation) s’en ajoute un autre, celui de la vente de la villa. Avec, en personnage central, un nommé Bordenave, patron de l’agence immobilière du même nom, pêcheur, féru de décor marin et, accessoirement, vendeur de biens, qui passera, lui aussi, piteusement mais après avoir officié avec succès, de vie à trépas (par-dessus bord de son bateau) avant même la fin du livre.

En filigrane, se retrouvent, pêle-mêle, les routes sinueuses du Sud-Ouest, l’été brûlant, les pénombres salutaires et les virées en famille du narrateur, allant de Palud (où se dresse la villa) à Bazurche (où l’urne sera, acheminée par colissimo, finalement déposée) avec détour par Hasparren, occasion rêvée de visiter la tombe d’un plus vieux mort, celle de Francis Jammes qui y a commencé sa perpétuité le 1ier novembre 1938.

« Une tombe très simple, en ciment, et nue. Il n’y a rien dessus, pour honorer les morts ; juste un bouquet de fleurs artificielles, décolorées – minuscule, comme un bouquet de violettes ».

Dessous gît l’auteur de la Prière pour aller au paradis avec les ânes. Lionel-Édouard Martin lui rend un bref hommage, comme il le fait, plus longuement, plus intensément, à Gilles, le mort dont la figure hante ce récit, avec l’humanité et l’habilité qu’on lui connaît et qui traversaient déjà Deuil à Chailly et L’Homme hermétique, ses deux précédents ouvrages.

« Je crois que j’aimerais voir passer, furtivement, dans l’espace clos de l’ancien bureau sombre, un de ces longs chats, très lents, dont le dos requiert une caressante main d’homme pour se voûter en pont – reliant, entre deux rives, les vivants et les morts. »


Lionel-Édouard Martin : Jours d’été dans le Sud-Ouest, éd. Arléa.

Jacques Josse - 20 mars 2009