Pierre Senges | L’espion infiltré

« L’espion infiltré »

Cette façon de regarder de près ce monde qui, au nom de son infinie bonté, s’offre à notre intelligence, invite à observer les interstices et les non dits. Quelques jours d’interrègne entre un Léon IV et un Benoît III ont suffit pour que la rumeur publique y insinue la Papesse Jeanne. Le recours aux archives est indispensable, parce que là, le monde est détaillé, et multiplié, compliqué, creusé, etc., là se multiplient les interstices, non seulement par une description objective du monde, mais par les erreurs et les mensonges, et les fables volontaires. Le recours aux archives invite aussi à ce déplacement qui me libère de ma propre culture (ma propre crétinerie) : l’exotisme ou l’étrangeté est salutaire ; on sait que l’estrangement, une description de notre ordinaire par les yeux d’un étranger ou d’un enfant loup, donne de meilleurs résultats qu’un reportage à la langue pauvre.

Le recours aux archives : l’histoire (au sens d’Histoire et Géographie) et la littérature (comme bibliothèque entière) est aussi l’endroit où nous autres puisons nos mythologies : Papesse Jeanne, Fantômas et Wiston Churchill.Le grand écart chez Senges entre les sources, entre les types de sources utilisées et confrontées, tient aussi de cet « esprit de métaphore, sans retenue ni limite », et d’une admiration joyeuse de la complexité du monde (et de la bibliothèque-monde). Mais non d’un « truc » de petit malin, d’un nivellement virant au kitsch : cet acharnement ne ment pas, il est revendication de divergence, forcenée, salutaire. Mais la question alors se pose, dans un afflux de sources qu’on imagine (puisque les sources appellent les sources, comme la langue appelle la langue jusqu’à faire écrire des livres), de la résistance du jet lui-même, de l’écriture en tant que geste en lui-même fécond, dans un travail où lectures et relectures prennent une place telle :
En dehors des textes courts (des nouvelles de quelques pages ou de quelques lignes), le recours aux sources est nécessaire : je suis bien conscient qu’il y a là une perversion. Disons que, tantôt l’étude des sources l’emporte, et cavale devant le texte, tantôt le texte cavale, et les sources rattrapent. Et parfois, la lecture d’un document (un seul mot peut-être) incite sur-le-champ à l’écriture d’un épisode. A un moment donné, à force de travail, les sources sont plus ou moins bien assimilées, et je me sens parfaitement dans le bain : l’espion infiltré.

Guénaël Boutouillet - 25 mars 2004