Logique de l’argent et logique du pirate

Seuls les mauvais esprits remarqueront que le préjudice annuel total que causerait le piratage d’œuvres en France représente le même montant, 1,2 milliard, que ce que coûtera annuellement, à la société France Télévisions, la suppression de publicité récemment mise en place.
Cette perte de revenus du service public a été présentée comme secondaire par un gouvernement certifiant pouvoir la combler grâce à des prélèvements sur les opérateurs téléphoniques ou internet et par une taxe sur la publicité des chaînes privées, compensée par l’instauration d’une seconde coupure publicitaire dans les films diffusés sur ces mêmes chaînes.
Cependant, quand il s’agit de piratage internet, le même montant de dommage fonde un projet de loi dont les aspects liberticides visent toute personne titulaire d’un abonnement et non les seuls pirates.

Les mêmes mauvais esprits s’expliqueront peut-être cette bizarrerie en remarquant qu’un bon nombre des mêmes sociétés commerciales qui avaient objectivement intérêt à la disparition de la publicité sur le service public se retrouvaient parmi les partenaires de l’éphémère site « jaimelesartistes.fr » lancé par le gouvernement français pour promouvoir ce projet de loi.
C’est donc en partant d’un très mauvais esprit que l’on va ici quitter le terrain juridique pour examiner les liens entre le piratage opéré de pair à pair, entre particuliers, et des intérêts privés étroitement mêlés à l’action d’un ministère. Ce qui conduira à examiner l’existence de rapports directs de cause à effet entre ces intérêts et le phénomène qu’ils entendent combattre.

Les réflexions qui suivent ne sont pas fréquemment exposées au public par certains médias liés aux mêmes intérêts que les commerçants d’œuvres de l’esprit. En outre, il est plus facile et spectaculaire de faire venir tel réalisateur ou artiste célèbre sur un plateau de télévision que d’y interviewer un jeune désargenté expliquant pourquoi il commet un délit devant des adultes qui, du cadreur à la maquilleuse, sont tous prêts à lui expliquer combien c’est très très mal.
Néanmoins on peut supposer que bien des « pirates » de pair à pair n’ont pas eu besoin d’une communication ou même d’une formulation explicite pour relativiser ces questions.
Certains ont pu s’identifier à tel pot de terre poursuivi en justice par les pots de fer de l’industrie de l’audiovisuel.
D’autres ont pu relever quelques incohérences comme celles d’un défenseur de la culture française juré d’une Star Academy en sus d’un salaire (fixe) de 83 000 euros essayant d’attendrir le public sur la diminution des revenus des artistes de sa maison de disques.
D’autres encore ont pu se demander pourquoi ils ne pouvaient pas copier un CD acheté pour usage entièrement licite alors qu’existe une taxe pour la copie privée.
Car les ennemis des pirates accumulent paradoxes et exagérations dans de telles proportions qu’il devient difficile de ne pas en relever l’une ou l’autre de temps en temps. C’est pourquoi il est probablement un peu trop rapide de penser que les pirates agissent dans l’ignorance des conséquences de leurs actes ou par une facilité qui ne remettrait pas en cause la bonne foi de leurs opposants, un peu comme de braves petits enfants qu’il suffirait d’admonester pour qu’ils reviennent bien vite dans le bon et droit chemin.
La réalité est sans doute assez différente.

Ce conflit oppose les sociétés d’auteurs et d’artistes, les organismes professionnels, producteurs et distributeurs d’œuvres de l’esprit, et tous ceux qu’on peut appeler plus généralement les ayants droit d’une part, aux individus opérant sur internet de pair à pair, c’est-à-dire mis en relation directement et sans aucun autre intermédiaire qu’un logiciel spécialisé servant à échanger des fichiers informatiques, qu’on appellera ici pirates d’autre part.
Les premiers sont identifiés, regroupés en structures et organismes de liaison, soutenus par le gouvernement et maints organes de communication ; ils forment une coalition entre, d’une part, des détenteurs de droits, des créateurs, des interprètes, des héritiers ou acquéreurs et, d’autre part, ce qu’on appelle aux États-Unis l’industrie de l’entertainment, c’est-à-dire une branche complète de l’économie comprenant investisseurs, techniciens, entreprises, et dont le poids est d’autant plus considérable que ses acteurs sont souvent directement ou indirectement liés avec le pouvoir politique.
Les seconds sont des individus désignés par les premiers. Il n’y a pas de représentant ou de coordination des pirates, de figure de proue s’exprimant sur les radios, de chef de parti dont on attend les instructions.
Les pirates sont un réseau non déclaré comme tel, formé de n’importe qui, de tout le monde et personne, du café doté d’un wifi et de son client ou de la voisine d’en face et de son mari ou d’aucun d’eux. Le pirate pourrait être un titulaire d’abonnement à internet, un passant qui se sert d’un téléphone 3G+ dans la rue, un collégien dans sa chambre, un employé dans son bureau, un convalescent sur un lit d’hôpital, un apprenti musicien en vacances chez sa grand-mère, un chômeur chez sa fiancée.
Ce n’est qu’une fois attrapés par une enquête de police qui va les extraire de l’ombre du réseau vers la lumière de la justice qu’ils revêtent une identité individuelle et qu’on découvre ici un fonctionnaire, là un étudiant, ailleurs une aide-soignante ou un apprenti en mécanique automobile.
Ils ne représentent aucun poids économique défini, n’appartenant qu’à ce vaste ensemble indistinct qu’on appelle la consommation des ménages et parfois aussi le moteur de l’économie.

Comment on a encouragé le piratage

Au contraire de l’alimentation, du transport, ou du logement, la consommation de biens culturels n’est pas dictée par la nécessité, pas davantage que d’autres loisirs (sa catégorie INSEE) comme la pêche ou la philatélie. Cette consommation se révèle pourtant très élevée et sa part ne fait que croître. Elle répond en effet à un besoin d’autant plus fort qu’il est aiguisé et entretenu par des dépenses de publicité élevées et par nombre de médias qui y consacrent d’importantes sections, outre maintes incitations indirectes de natures diverses comme les biens d’équipement électroniques ou la fabrication de phénomènes du type people.
Cette communication s’effectue non seulement avec l’accord mais même à l’incitation des ayants droit qui ne détestent généralement pas évoquer sous les feux de la rampe les qualités de leurs productions.
À titre d’exemple pris au hasard le jour de la rédaction de cet article, un quotidien national distribué gratuitement, 32 pages, format tabloïd, comporte neuf publicités ou textes consacrés à la promotion de la musique, classique non compris. Ainsi, qu’il ouvre la radio, regarde la télévision, lise les journaux ou attende un autobus, chaque semaine et même chaque jour le consommateur de culture (au sens INSEE) est sollicité par des annonces de nouveautés qui accroissent d’autant les biens ou services auxquels il n’a pas forcément les moyens d’avoir accès.
La puissance, la variété, l’étendue et le renouvellement de l’offre caractérisent ce marché au point qu’aucun secteur de la consommation, y compris la mode vestimentaire, ne semble présenter avec une telle fréquence autant de nouveautés, d’incitations, et sans doute de frustrations.
En effet, dans la majorité des cas, les finances d’un consommateur moyen ne peuvent pas lui permettre d’accéder de façon pleinement satisfaisante à l’offre culturelle dont les publicités, les radios, les émissions de télévision, les rubriques spécialisées, le bouche-à-oreille ou le buzz internet le bombardent. La part des loisirs dans la consommation des ménages selon l’INSEE s’élève à environ 9% (ce poste comprenant aussi, entre autres, le coût d’un animal domestique, les voyages d’agrément, la redevance télévision, l’abonnement à une salle de sports ou le remboursement du crédit d’achat d’un ordinateur). L’INSEE évalue à 3,9% la part des services culturels (spectacles de cinéma, danse, télévision…) ; on peut donc raisonnablement attribuer à l’achat de biens culturels durables (films, musique, livres, BD…) un pourcentage identique.
Le revenu annuel médian d’un individu en France atteignant environ 17700 euros (toujours selon l’INSEE) son budget mensuel d’achat de biens culturels s’élève donc à approximativement 40 euros. Les prix des biens culturels apparaissent alors relativement prohibitifs par rapport à pareil budget, compte tenu du nombre de DVD, CD, livres ou BD paraissant chaque mois et de la communication qui les accompagne. Pourtant la culture n’est nulle part plus nécessaire que là même où l’argent fait défaut.

Lorsque l’internet est devenu un moyen de commercialisation de biens culturels sous forme numérique, c’est-à-dire à partir de 2002, les prix des œuvres distribuées par ce moyen n’a pas diminué pour autant alors que les coûts, eux, s’amoindrissaient considérablement, par exemple ceux d’usinage, d’entreposage, ou de distribution. Les fichiers des albums de musique ont le plus souvent été proposés au même prix sur internet que l’équivalent sur support en magasin et dans certains cas les titres des albums, facturés sur internet à l’unité, revenaient même plus cher qu’à l’achat du support matériel qui comprend, lui, tous les titres.
Mieux encore, plusieurs plates-formes légales distribuèrent sur internet leurs œuvres sous forme de fichiers non compatibles avec des systèmes concurrents. Le fichier d’un titre ainsi acquis pouvait donc se révéler inutilisable sur un appareil non agréé par la plate-forme du vendeur sans que l’acheteur, pas nécessairement expert en types de fichiers numériques, en ait été réellement bien informé.

Ce phénomène s’est accompagné du développement des DRM, procédés technologiques destinés à empêcher la copie, qui gênaient et parfois même paralysaient un usage pourtant légitime et légal de l’œuvre par son acquéreur. Les DRM apparaissaient pourtant assez inconvenants car le consommateur paye une taxe censée indemniser les ayants droit et producteurs du préjudice que leur causerait la copie privée.
En rendant la copie privée matériellement impossible, les bénéficiaires de cette taxe en anéantissaient donc la raison d’être.
Cependant, la loi DADVSI en 2006 et la jurisprudence consécutive validèrent la licéité de ces dispositifs malgré l’indignation des associations de consommateurs. Il advint donc que l’énorme majorité des fichiers d’œuvres commercialisés sur internet contenait des DRM, parfois également présents sur le support matériel, ainsi que des dispositifs d’identification qui, eux, étaient spécifiques à la version internet.
Alors que le commerce par internet se fonde sur des avantages manifestes en coûts ou en facilité d’emploi par rapport à l’équivalent conventionnel, celui d’œuvres de l’esprit y était le seul à présenter des désavantages dans ces deux domaines. Difficile de mieux le décourager.

L’apparition de l’internet mit aussi en évidence des inégalités entre différents marchés auparavant pratiquées sans encombre par les distributeurs, reflétant la situation paradoxale d’une économie mondialisée en moyens de production mais cloisonnée en secteurs géographiques de distribution. Ainsi des films commercialisés sur DVD aux États-Unis ou au Japon plusieurs semaines avant l’Europe, ou des séries diffusées aux États-Unis plusieurs mois avant leur version européenne. Aucune raison autre que la convenance des distributeurs ne semble avoir pu expliquer d’aussi considérables délais au consommateur ainsi défavorisé.

Dans ces conditions, il n’est pas réellement surprenant que des gens aient apprécié la possibilité de recevoir des fichiers lisibles sur tous systèmes, d’excellente qualité, dénués de procédés espions et de limitations d’utilisation, leur permettant d’accéder à des œuvres en même temps que les habitants d’autres pays, par le simple fait de se connecter à l’internet et d’utiliser un outil logiciel gratuit.
Le développement du piratage par des particuliers d’œuvres protégées sur internet n’est pas plus dû à l’appât du lucre qu’à l’apparition d’une vocation de fraudeur au sein de la population française : l’insuffisance de solutions commerciales adaptées et la négligence des intérêts du consommateur en sont la cause première.
Loin de saisir l’opportunité offerte par l’internet pour changer radicalement son offre aux particuliers, tant dans ses coûts que ses conditions de distribution, l’industrie des ayants droit a au contraire opéré des choix si défavorables au consommateur qu’ils devraient même conduire à s’interroger sur ses pratiques en contexte traditionnel.

Comment on a combattu le piratage

Dès son apparition, ce type de fraude déclencha des réactions d’hostilité d’une étonnante violence de la part d’organismes professionnels, de sociétés d’auteur ou de sociétés commerciales exploitant leurs droits.
On n’a pas observé de réaction d’intensité et de durée comparables au sujet, par exemple, des contrefaçons de médicaments (où le seul laboratoire Sanofi évoque un manque à gagner évalué à 750 millions d’euros pour 2007) ou de pièces détachées d’avions ou d’automobiles (la lamelle à l’origine de l’accident du Concorde à Roissy était une contrefaçon opérée par un employé de Continental Airlines), toutes deux directement dangereuses pour la santé des Français.
Une campagne d’une rare distinction affichant un doigt d’honneur à, entre autres, tous les usagers du métro parisien, sévit en 2004 à l’initiative d’un syndicat professionnel dont les chiffres servent actuellement de base au projet de loi « Création et Internet ». Plaintes, fureurs, insultes fusèrent à l’encontre des maudits pirates qui n’auront pas manqué de remarquer quelque différence avec l’indignation suscitée par les acteurs de grands scandales financiers ou politiques.
Des sociétés dont le million d’euros est l’unité de compte des bénéfices annuels comme des bonus de leurs présidents pourchassèrent devant les tribunaux du monde entier des fraudeurs de seize ans, des personnes aux revenus modestes, des grands-mères dont l’ordinateur avait servi à leur insu. Ce qui aboutit à une justice pénale condamnant en France en 2003 un smicard à 20 000 euros de dommages-intérêts pour mise à disposition de 74 albums de musique quand elle relaxait la même année les trente prévenus non ministériels mis en cause dans l’affaire du sang contaminé.

Un autre volet de la communication anti-pirates consista en la mise en avant d’artistes devenus porte-parole d’un ensemble d’entités qui perçoivent environ 80% du prix vente d’un CD.
Pareille stratégie a pu évoquer à certains le patron d’une grande entreprise qui demande à ses salariés de l’aider à exiger de l’État une aide pour ne pas délocaliser.
Néanmoins un grand nombre de ces artistes sont aussi multimillionnaires et il existe même une presse spécialisée dans le témoignage de leurs existences luxueuses. Or il est peu naturel d’éprouver de la compassion pour les manques à gagner de tel célèbre chanteur devenant résident suisse par intérêt fiscal, de tel membre d’un ancien groupe de rock devenu l’une des premières fortunes de son pays, ou de tel auteur musical achetant rubis sur l’ongle un vaste hôtel particulier dans le VIe arrondissement de Paris.
Beaucoup d’artistes ont aussi dépeint dans leurs œuvres des aspects qu’ils estiment inégalitaires de notre société, et certains ont même appelé à la révolte contre diverses sortes de privilégiés. Il ne fait pourtant aucun doute qu’un internaute qui mettrait en ligne Imagine de John Lennon se verrait condamné au bénéfice des propriétaires d’une chanson qui propose d’imaginer un monde sans propriété.
Les plus ardents soutiens du projet de loi Hadopi n’auront certes aucune gêne à percevoir éventuellement des dommages-intérêts pour contrefaçon d’un titre de rap dénonçant l’omniprésence de l’argent, la corruption du politique, ou les injustices sociales ; mais leur public ?
Enfin, un nombre non négligeable des membres de sociétés d’auteurs ne sont pas des créateurs mais des héritiers des droits de défunts (la protection des droits perdure soixante-dix ans après le décès de l’auteur) ; de façon analogue, un certain nombre d’artistes ou d’interprètes actuellement en activité sont des enfants de la balle. Ce qui devient un peu gênant si les mêmes s’érigent en défenseurs d’un ordre établi dont ils bénéficient aussi et parfois surtout par la naissance. Lorsqu’un musicien fils de deux chanteurs célèbres, dont tout porte à croire qu’il n’a pas mené une enfance particulièrement dénuée de ressources culturelles, se met à vilipender des téléchargeurs d’œuvres protégées dont la plupart n’ont pas eu la chance d’avoir un père qui lance votre carrière en vous invitant sur son dernier album, il y a quelque similitude avec le noble héritier exigeant du gendarme qu’il bastonne le fils de manant qui se hasarderait à braconner sur ses terres.

Face à cette stratégie le réseau des pirates demeure silencieux – et pour cause. Mais ce n’est pas pour autant qu’on n’aura pas noté ici tel aveu d’impuissance, là telle exagération suspecte, ailleurs telle posture illégitime ne contribuant pas à crédibiliser la forme comme le fond de la lutte contre le piratage.
Lorsqu’une grande firme internationale obtient après trois ans de procédures et d’enquêtes 31 euros de dommages-intérêts contre un internaute breton, on peut se demander si ça valait bien la peine ; lorsqu’un professeur francilien est condamné à 16 400 euros de dommages-intérêts et à faire publier le jugement dans deux journaux apparaissent des buts qui n’attirent pas la sympathie ; et lorsque la condamnation va, comme à Toulouse, jusqu’à une peine d’emprisonnement avec sursis, l’exagération devient si patente que la victime n’est certainement plus le plaignant.
Ces poursuites, ces comportements, ces campagnes, furent en réalité autant d’erreurs et même de fautes.

La pire d’entre elles procède sans doute de l’assimilation du pirate à un délinquant, un voleur, un faussaire ou un dealer pour reprendre certains des termes employés à son sujet. C’est pourtant une évidence et un fait incontestable que le pirate de pair à pair n’agit pas par esprit de lucre, au contraire de la plupart de ceux qui le vilipendent. Mais bien qu’il ne soit pas un contrefacteur professionnel qui chercherait à vendre des centaines de DVD à un dollar et demi, il est fréquent de voir le même terme de piratage employé pour désigner les deux comportements.
Or, le pirate sur internet ne gagne pas et ne perd pas d’argent : il opère un échange, un troc de choses qu’il n’a pas le droit d’échanger. Cette opération ne comporte aucun transfert financier au bénéfice de qui que ce soit et c’est bien là sa caractéristique fondamentale.

C’est pourquoi la logique du piratage de pair à pair n’est en aucun cas directement substituable par une logique commerciale impliquant un acte d’achat et une circulation monétaire.
Ce piratage ne représente pas une part de marché échappant aux ayants droit mais un autre marché, non commercial, sans échange financier, qui concurrence de manière illicite certains marchés traditionnels des œuvres de l’esprit. S’il est vraisemblable que ces marchés traditionnels enregistrent une perte de volume à cause de cette concurrence, il est aussi certain que cette perte de volume ne correspondrait pas à l’équivalent du total des œuvres illicitement échangées multiplié par leurs prix de vente TTC.
Le pirate ne s’enrichit ainsi pas de la même manière que le marchand. Le pirate s’enrichit culturellement là où le marchand s’enrichit financièrement.
Ce qui conduit au paradoxe d’artistes et producteurs insultant des personnes qui les apprécient comme si tout aspect non économique n’avait aucune espèce d’importance : eux-mêmes réduisent ainsi leurs propres œuvres à des produits uniquement commerciaux et en dénient la vocation culturelle.

Trésors et pirates

À partir des années 90, les supports d’œuvres sont définitivement passés de l’analogique au numérique (par exemple du vinyle au CD, ou du VHS au DVD) jusqu’à entraîner rapidement la quasi-disparition des premiers. Cette mutation a permis à nombre d’auteurs de percevoir des revenus sans avoir eu à exécuter le moindre travail, alors que les consommateurs renouvelant leur discothèque ou vidéothèque acquittaient une nouvelle fois des droits d’auteur pour exactement les mêmes œuvres dont seul le support avait changé.
Personne n’a jamais contraint les sociétés de production, les distributeurs, les ayants droit, à choisir le numérique : la motivation économique qui les a guidés a permis un essor considérable des ventes d’œuvres pendant de nombreuses années grâce à la mutation des équipements et à la diversification des modes et possibilités de consommation, d’autant que les prix au détail demeuraient au moins constants malgré la diminution des coûts de fabrication.
Les instigateurs et les premiers et principaux bénéficiaires économiques du passage au numérique furent donc bien ceux qui se plaignirent ensuite de ses inconvénients jusqu’à demander au législateur de les en protéger.
Or, si le piratage existait avant le numérique, cette technologie l’a néanmoins grandement facilité, ce que ses promoteurs ne pouvaient ignorer.
Cette particularité n’est pas le fait du pirate : ce n’est pas lui qui a proposé et répandu une forme qui demeure intacte indépendamment du nombre de réplications dont elle provient ou qu’elle va produire. Lorsque ce procédé fut imposé au préjudice des détenteurs de discothèques ou vidéothèques analogiques comme à celui des fabricants de platines tourne-disques ou de cellules, personne n’y trouva à redire au nom du progrès technique.
Les principaux bénéficiaires d’une technologie qui facilite un acte illicite devraient peut-être éviter de donner trop de leçons à ceux qui s’en servent pour un usage qui ne leur profite pas. Surtout lorsque les mêmes ont d’autres profits en vendant cette fois non plus des œuvres mais bien les moyens de leur contrefaçon sur internet.

Comment appellerait-on dans un film de pirates l’armateur de galions chargés d’or qui vendrait au pirate un navire dont lui aura vanté les qualités de course, les canons qui vont avec, et jusqu’aux cartes indiquant les routes empruntées par ses propres vaisseaux, et qui par surcroît, percevrait du même pirate une rémunération fixe mensuelle que ce dernier prenne ou non la mer ?
Car si le piratage sur internet entre particuliers n’est pas une opération commerciale, il n’est pas non plus gratuit, contrairement à une idée erronée bien que souvent propagée.
Ses principaux outils consistent en un abonnement fournissant l’accès au réseau, un ordinateur capable d’opérer le logiciel servant au téléchargement, et des supports pour stocker les œuvres illicitement dupliquées ; tous doivent avoir été acquis préalablement et, à l’exception du logiciel, ont en général donné lieu à paiements.
Précisément, quelques-uns des plus grands producteurs ou distributeurs d’œuvres appartiennent à des groupes de sociétés qui vendent un ou plusieurs de ces outils.
Tel vendeur d’accès internet appartient à un groupe qui possède également l’un des premiers catalogues de musique et de cinéma au monde ; tel autre grand détenteur de droits vend également des ordinateurs et commercialise aussi ses propres graveurs DVD et supports vierges ; tel grand distributeur vend tout à la fois sur internet comme en boutique des accès internet, des ordinateurs, des graveurs et des supports vierges, des CD ou DVD supports d’œuvres, des logiciels, des abonnements à des télévisions, voire des livres ou revues dont certains expliquent comment pirater sur internet et d’autres combien il est néfaste de s’y livrer.
Dans ce mélange d’activités, les intérêts ne cessent d’être contradictoires que lorsque qu’il s’agit de vendre au consommateur. À lui de faire ensuite preuve d’une cohérence dont le vendeur s’est dispensé et d’un discernement dont le défaut est systématiquement passible de sanctions pénales.

Auteurs et producteurs touchent également des revenus sur des opérations commerciales auxquelles ils ne prennent aucune part.
Par exemple, une personne qui achète une clé USB dans le seul but d’y stocker des fichiers dont elle est l’unique auteur n’en acquittera pas moins la taxe pour copie privée lors de cet achat.
Les taux de cette taxe sont en France jusqu’à huit fois plus élevés que ce qui se pratique ailleurs en Europe.
Le consommateur français n’étant pas forcément l’imbécile pour lequel on voudrait parfois le prendre, il se tourne bien évidemment vers des revendeurs étrangers, commettant ainsi (encore) une infraction.
Néanmoins, la Commission pour la Copie Privée devrait proposer dans les jours qui viennent de frapper à hauteur 6,20 euros la vente d’un DVD Blu-Ray vierge de 50 Go ; le prix unitaire courant d’un tel DVD est actuellement d’environ 12 euros.

Cet extrémisme commercial porte une contradiction faciale aux plaintes des malheureux artistes dont le piratage menace les revenus, et a pour regrettable conséquence de dédouaner moralement le pirate de pair à pair.
Même s’il existe certainement une très grande majorité d’artistes, d’auteurs, de techniciens, qui ne font pas de leur métier qu’une affaire d’argent, c’est néanmoins une logique de l’argent qui est à la fois à l’origine des phénomènes qui conduisent au piratage et à la répression de ce même piratage.
Si le pirate échappe au sentiment de « voler » quiconque, c’est le plus souvent parce qu’il n’aurait pas eu les moyens d’acquérir légalement le film ou la musique qu’il a téléchargé alors même qu’il demeure la cible des publicités, journaux, ou émissions de télévision chargés de les promouvoir.
C’est aussi parce qu’il peut avoir du mal à faire la différence entre l’acte d’enregistrer « gratuitement » un film diffusé à la télévision et celui de télécharger « gratuitement » le même film sur internet ou qu’il peut avoir été étonné de trouver une étiquette indiquant 14,99 euros sur le DVD du film diffusé la veille sur une chaîne TV non payante.
C’est encore parce qu’il en a assez d’apprendre sur le web comment se termine sa série favorite avant d’avoir pu en voir le premier épisode sur une télévision française. Et c’est peut-être enfin parce qu’il a souvenir d’un jour où il aurait acheté des CD vierges sans pouvoir y dupliquer un album de musique acquis dans le même magasin alors qu’il voulait simplement un exemplaire pour l’écouter en voiture.
Et si le même pirate apprend que la taxe pour copie privée frappant les CD vierges qu’il a payés est quatre fois plus élevée en France que dans un pays frontalier et que le magasin qui les lui a vendus appartient à tel groupe de médias et télécoms étroitement impliqué dans la loi « Création et Internet » dont les bénéfices représentent à eux seuls deux fois le total qu’on impute au piratage en France, il aura peut-être même l’impression que son comportement n’est pas moins logique que celui de certains de ses détracteurs.

Olivier Cazeneuve - 31 mars 2009