Allez, on reprend à la page 25

Allez on reprend à la page 25.
Est-ce que tu peux dire la didascalie ?
Est-ce que tu peux la redire en regardant la salle.
Et n’oublie pas qui tu es, dis-là sur un mode majeur.
 [1]

Mardi 24 mars, mercredi 25 mars, vendredi 27 mars, je me fais oublier dans l’obscurité de la salle. Quatre comédiens, deux français et deux chypriotes préparent une mise en espace de mon texte sous la direction d’un metteur en scène. J’assiste aux répétitions. Je note ce que dit le metteur en scène. Je prends une leçon de théâtre. Des voix, des corps, et le texte n’est plus mon texte, il s’éloigne, il prend vie, je l’écoute comme si je le découvrais. C’est immédiat, avec un immense soulagement, je réalise que ça fonctionne la plus part du temps. Ça, c’est indéfinissable. Ce n’est pas la vie, c’est le théâtre. Ça joue. Ça dit. Ça donne. J’écoute le metteur en scène.

Toi, tu es là, tu ne bouges pas, tu ne fais rien.
On va voir à quel moment on peut coudre ta présence.
Vas-y, trace sur le texte.
Parle comme si tu écrivais, à la vitesse de l’écriture.

Parfois, ça coince. Et il faut couper le texte. Je suis le premier à le reconnaître, l’expérience est étrange, des phrases et des phrases que j’ai écrites, certaines qui m’ont donné du mal, certaines qui m’avaient rendu fier. Mais ça ne passe pas. Ça retarde, ça se perd, le théâtre se perd. Alors on coupe. On va droit au geste. Ce sont les seuls moments où je regrette d’être là, pas pour mon texte, pour les comédiens et le metteur en scène : ils semblent réellement chagrinés par les coupes, ils m’appellent, ils m’expliquent, mais j’ai entendu, ma présence les oblige à se justifier, ce n’est pas grave, les coupes ne sont pas graves, c’est donner peu en échange de ce que je reçois. Ça se passe, ça se déploie, ça vibre dans une voix, dans un regard, ça porte.

Comment dit-on On reprend depuis le début en Grec ?
από την αρχή
Allez, από την αρχή !
Tu joues entre chair et os, c’est indéfinissable.

La salle se trouve loin de la ville, c’est le théâtre national pourtant, un ancien entrepôt dans une zone commerciale. Au taxi il ne faut surtout pas demander le ΘΟΚ mais le magasin Super Home Center. Etrange théâtre coincé entre Ikea, une voix express, une casse automobile et un long terrain vague où rouillent ça et là des métaux tordus, une carcasse à l’horizon.
J’assiste aux répétitions, le metteur en scène devait donner une lecture, il va plus loin, il prépare une mise en espace, mais aussi de la vidéo, une petite bande son sur un magnétophone. Il prévoit beaucoup de déplacements, c’est presque une mise en scène, ç’en est pas une. Pas le temps, une semaine de travail seulement.

Vas-y, comme si tu allais lire pendant dix heures.
Tu ne t’arrêtes pas.
Jamais.
C’est un chant, tu dois chanter.

J’épie, je suis dans le noir, je prends quelques photos floues à cause du manque de lumière, je ne vais pas utiliser de flash tout de même. Tout à l’heure, dans la réserve incroyable des costumes, chacun a d’instinct trouvé la peau de son personnage. C’était hallucinant, des milliers de costumes sur des cintres ou dans des cartons poussiéreux, et les personnages naissaient à mesure que les comédiens endossaient une veste, une robe, un lourd manteau noir. Aucune image d’eux en moi lorsque j’écrivais le texte, mais pourtant ce sont eux, c’est certain.

Tu es une mouche, tu cherches ton coin pour mourir.
Comme Gramsci.
C’est ce qu’il écrit dans sa dernière lettre.
Alors tu es une vieille mouche et il faut que tu trouves l’endroit où tu dois mourir.

Je me demande comment font les auteurs qui voient plusieurs mises en scènes différentes de leurs textes ? Pour moi, Pierre Effilot n’a plus qu’un visage, le Consul également, et la Femme du Consul ne peut être qu’elle, le chancelier aussi. Je n’ai pas l’habitude, je ne le dis pas, je fais comme si le miracle n’en était pas un, j’assiste à l’incarnation de quelques phrases en personnages.
Quatre comédiens, un technicien, un metteur en scène, des trucs ramassés dans les réserves d’accessoires, du bric et broc, puis une voix demande d’y aller. Et ça marche. Les mots que j’avais vaguement destinés au théâtre deviennent corps.

Attention, ne jouez pas le sous-texte, vous allez faire croire à une scène.
C’est parti.
On y va.
On reprend.

Jeudi, je ne viens pas, je me force à ne pas venir, pour les laisser travailler. Je me dis que – peut-être – ma présence les embarrasse, il faut qu’ils aillent vite, ils n’ont que cinq jours pour travailler, je veux les laisser couper et tordre le texte à leur guise, sans devoir venir se justifier auprès de moi. Je me prends à rêver : s’ils travaillaient ne serait-ce qu’un mois sur le texte...
Je les laisse donc, jeudi, et je marche la journée entière dans la ville divisée. Je ne sens plus la fatigue, mon esprit est si clair que j’invente la trame entière d’un roman au fil de mes pas.

Je coupe.
Je garde.
Je coupe.
Je coupe.

C’est la troisième fois que je viens à Nicosie, la première fois on a évoqué une commande d’écriture théâtrale, la seconde fois j’étais en résidence pour écrire le texte, cette fois-ci sera peut-être la dernière. Vendredi et samedi soir seront données les deux représentations. J’ai marché des deux côtés de la green line, j’ai revu des façades familières, j’ai comme fait mes adieux à la ville, l’esprit tout entier tourné vers ce qui se passait, dans un entrepôt aménagé en théâtre, à l’autre bout d’une zone commerçante.

Le texte tue.
Elle le tue avec le texte.
Elle fore son corps avec le texte.
Il meurt à cause du texte.

La langue, j’ai beaucoup douté. La commande était simple : j’avais à ma disposition les archives consulaires de la fin du XVIIe siècle et je pouvais inventer ce que je voulais. J’ai passé des semaines sur la première réplique. Quelle langue utiliser ? Impossible de singer la langue classique, impossible aussi d’écrire comme aujourd’hui. Jusqu’au bout j’ai douté, c’est le première fois que j’utilise un matériel historique. J’ai tenté d’assembler une langue un peu officielle et un peu maladroite, sans tenir compte d’aucune époque. Dès les premiers mots articulés par les comédiens, je sais que j’ai gagné. Ça marche, ça parle. Immense soulagement.

Sur le plan visuel, on n’est pas obligé de tout voir.
C’est plus brutal.
Debout ce n’est pas la même chose qu’assis.
On dramatise.

Comédiens et metteur en scène ont une approche intuitive, physique et mentale du texte, les trois inextricablement mêlés. J’ai tenté de penser aux corps en écrivant, mais je les ai parfois perdu de vue. Je forme le souhait d’un jour travailler le texte avec des comédiens, ne plus écrire de pièce tout seul pour ensuite la donner achevée. J’ai besoin de ça : la vie tout de suite, savoir si oui ou non ça vit.

Si tu fais ça, on est dans une métaphore théâtrale.
C’est beau, ça devient le théâtre dans le théâtre.
Une mise en abîme.
On ne va pas le faire.

La pièce est jouée, deux soirs, les différences sont immenses et pourtant c’est la même pièce. Le second soir, le public rit plus et pourtant, je trouve le jeu plus violent. Les comédiens me le confirmeront, je les entendrais s’excuser après la représentation, l’un demande à l’autre s’il ne lui a pas fait mal.

On va reprendre à la page 50.
Elle bouscule l’usage.
Et, pas de chance, l’usage c’est toi.
On est page 50.

Au début de la représentation, le metteur en scène se lève, salue le public, et lit ma première et très longue didascalie, celle qui fait croire à une pièce historique comme le souhaitait la commande : cela se passe dans les derniers temps du XVII ème siècle, à Chypre, à l’Echelle de Larnaca, un port de commerce du Levant. Là vit une petite communauté française : un tout petit monde, c’est ce qui importe. Un monde minuscule où chacun a commerce avec l’autre. Une île. Un univers clôt.
Le décor, la meilleure description se trouve dans les mémoires du Chevalier d’Arvieux, il fait escale à Larnaca le 30 octobre 1679 et note dans son journal : « Il n’y a sur le bord de la mer que quelques mauvaises maisons pour la douane, & pour y mettre à couvert les marchandises que les Francs y envoyent en attendant leur embarquement (…). Tout ce que je vis aux environs ne mérite pas qu’on l’écrive, ni même qu’on s’en souvienne ».
Les gens ont peur, l’île est dangereuse, les chrétiens doivent veiller à ne pas irriter les Turcs. Les quelques marchands qui vivent là se déchirent pour des rivalités commerciales. Les esprits se préoccupent des épidémies : la fièvre chaude et la peste ravagent l’île. Les médecins sont morts, les marchands meurent les uns après les autres.

Ne soyez pas tous sur le corps, ça va finir par faire boucherie.
Là, il flotte.
Tu dois arriver dans le texte à le faire flotter.
Tu l’aides à flotter avec le texte.

Un homme, par lâcheté, par peur, laisse sa femme se faire violer par un autre. C’est mon sujet, j’espère que l’on oublie vite le siècle. J’espère que l’on se centre sur les faiblesses et les fêlures des personnages. La comédienne qui joue la seule femme est magnifique, elle a tout de suite ressenti l’ambiguïté du rôle : l’histoire d’une femme qui va tout accepter pour savoir quel homme elle a épousé.

On va tenter un truc radicalement différent.
Il faut que tu changes d’espace.
Au théâtre on peut mourir et renaître.
Le Christ l’a bien fait, alors tu peux le faire.

Marion Bottolier est l’épouse du Consul, Richard Mitou le Consul, Thomas Christodoulou joue le Chancelier et Michalis Makris joue Sauveur Marin – un aventurier trouble, le seul personnage qui a vraiment existé. La mise en espace (la mise en scène ?) est de Charles Tordjman. Je rentre en France avec l’impression d’avoir appris beaucoup de chose sur l’écriture théâtrale. J’en sais un tout petit peu plus sur comment ça se passe.

Do you have a blue less blue for the lights ?
I want blue but not like that blue.
Another blue.
Not so blue.

Eric Pessan - 15 avril 2009

[1Toutes les indications de jeu ont été recopiées sur le vif, durant les répétitions.