« toute illusion doit cesser » (Balzac)

« Antoinette, veux-tu me suivre ?
— Mais je ne vous quitte pas [1]… »

             En ne le suivant pas, explique Antoinette de Langeais à Armand de Montriveau, elle ne le quittera pas. Après avoir sillonné obstinément l’Europe durant cinq années, le général vient de la retrouver. Malgré son corps voilé et son visage exsangue il l’a reconnue, la voix qui chantait dans l’église d’ « une ville espagnole située sur une île de la Méditerranée » c’est la sienne.
             Et la forme négative par laquelle répond la duchesse affirme et réaffirme (la première affirmation est contenue dans le « mais ») son amour pour lui.

             L’histoire des amants séparés par des circonstances historiques et des pressions sociales auxquelles ils renoncent à s’opposer, ce sera celle, écrite en 1929, de Dona Prouhèze et de Rodrigue :
             « C’est l’amour qui refuse à jamais de sortir de cette éternelle liberté dont je suis la captive [2] »,
             celle, écrite en 1972, du Vice-Consul et d’Anne-Marie Stretter :
             « Il est tout à fait inutile qu’on aille plus loin vous et moi. (Rire bref, terrible [3].) Nous n’avons rien à nous dire. […] Nous n’avons pas besoin de ça [4]. »

             Un peu plus loin dans La Duchesse de Langeais, longtemps avant que les amants s’éloignent puis se retrouvent, un conseil de famille se tient pour faire entendre raison à la passion de la duchesse pour le général. Il réunit le vidame de Pamiers, le duc de Navarreins, le duc de Grandlieu, la princesse de Blamont-Chauvry :

La princesse de Blamont-Chauvry était, dans le monde féminin, le plus poétique débris du règne de Louis XV, au surnom duquel, durant sa belle jeunesse, elle avait, dit-on, contribué pour sa quote-part. De ses anciens agréments, il ne lui restait qu’un nez remarquablement saillant, mince, recourbé comme une lampe turque, et principal ornement d’une figure semblable à un vieux gant blanc ; puis quelques cheveux crêpés et poudrés ; des mules à talons, le bonnet de dentelles à coques, des mitaines noires et des parfaits contentements. Mais, pour lui rendre entièrement justice, il est nécessaire d’ajouter qu’elle avait une si haute idée de ses ruines, qu’elle se décolletait le soir, portait des gants longs, et se teignait encore les joues avec le rouge classique de Martin. Dans ses rides une amabilité redoutable, un feu prodigieux dans ses yeux, une dignité profonde dans toute sa personne, sur sa langue un esprit à triple dard, dans sa tête une mémoire infaillible faisaient de cette vieille femme une véritable puissance.


             Les éditions du Chemin de fer ont demandé à trente-six artistes de faire le portrait d’un personnage de La Comédie humaine de leur choix. Ces portraits et les textes qu’ils accompagnent composent Figures Balzac. Si le lecteur a su imaginer chaque personnage du roman qu’il lit [5], aucune proposition de ce livre ne vient pourtant y faire obstacle, ce qui rappelle la force littéraire des portraits, passages obligés, dans les romans de Balzac : ils ne désignent pas, ils ne montrent pas les personnages, ils les créent.
             Pascale Hemery a fait le portrait de la princesse de Blamont-Chauvry, Leylagoor & Ann Guillaume ont fait celui de Henri de Marsay dans La Fille aux yeux d’or :


Vers la fin de 1814, Henri de Marsay n’avait donc sur terre aucun sentiment obligatoire et se trouvait libre autant que l’oiseau sans compagne. Quoiqu’il eût vingt-deux ans accomplis, il en paraissait à peine dix-sept. Généralement, les plus difficiles de ses rivaux le regardaient comme le plus joli garçon de Paris. De son père, lord Dudley, il avait pris les yeux bleus les plus amoureusement décevants ; de sa mère, les cheveux noirs les plus touffus ; de tous deux, un sang pur, une peau de jeune fille, un air doux et modeste, une taille fine et aristocratique, de fort belles mains. Pour une femme, le voir, c’était en être folle…

             Henri de Marsay, comme Ronquerolles, est un des Treize avec qui Armand de Montriveau tentera d’enlever, fût-ce contre son gré, Antoinette de Langeais au couvent espagnol mais leur équipée échouera : « sœur Thérèse » vient de mourir de consomption et de douleur amoureuses.

             Pour s’exercer, faire ses figures, « bondir hors du rang des assassins », le roman balzacien prend appui sur deux barres parallèles : un récit et des « digressions » qui constituent « en quelque sorte le sujet principal pour l’auteur », écrit Balzac dans une Note accompagnant la première édition de Ferragus, chef des Dévorants, parue dans la Revue de Paris en avril 1833.
             Par un effet d’optique propre aux œuvres littéraires et aux lectures de longue durée, ces deux barres s’écartent et se rapprochent au cours de chaque roman et dans l’ensemble de La Comédie humaine.
             La description de l’île espagnole, l’histoire du faubourg Saint-Germain, les portraits de la princesse de Blamont-Chauvry et de Henri de Marsay sont du seul fait de « l’auteur », mais il en appelle à Locke avant de déplacer les « digressions » qui suivent et de les inclure dans une longue conversation entre les quatre membres du conseil de famille. Rappel des dynasties, des alliances, des convenances, règles de la bienséance sociale et conjugale, évocation de la Révolution et de l’Empire comme « mauvais lieux de notre histoire » - l’analyse qu’il leur attribue sera celle-ci : la passion amoureuse est un fait de société, y céder serait donner politiquement raison aux libéraux et aux contempteurs de l’aristocratie, « toute illusion doit cesser ».

             Quelques romans plus loin, Lucien de Rubempré, « grand homme de province à Paris », aura à connaître les pluriels de l’illusion : quand il arpentera la terrasse des Feuillants sur les traces de Henri de Marsay guettant « la fille aux yeux d’or », elles seront, il l’apprendra, durement « perdues ».

             Du singulier amoureux au pluriel de la communauté, de la fin d’une illusion à la perte de toutes, cela se raconte dans deux courts romans qui viennent de paraître simultanément, comme une claudication d’un pas puis de l’autre, aux éditions du Chemin de fer : Rêve d’épingles de Pascal Gibourg et La reformation des imbéciles de Nathalie Constans.
             Rêve d’épingles est le roman épistolaire d’une séparation amoureuse où celui qui écrit comprend les raisons de la mise à distance du désir au fur et à mesure des lettres qu’il adresse à Nore, celle qu’il aura aimée.
             La reformation des imbéciles est la rencontre, dans un terrain vague de Detroit, de la petite-fille de Geronimo partie à la recherche du quatrième guerrier qui saura mener les luttes à venir, et de Iggy Pop, né James Newell Osterberg Jr, beau comme le chef apache, de retour sur les territoires de sa jeunesse.
             Le principe demeure d’associer un texte et des images : les dessins d’Anne Laure Sacriste [6] accompagnent le roman de Pascal Gibourg, les photomontages de Jean Lecointre accompagnent celui de Nathalie Constans.

             Concluons provisoirement : ce qu’on a perdu on peut le retrouver, peut-être la perte donne-t-elle plus d’espoir que la fin.

Dominique Dussidour - 21 avril 2009

[1Dialogue de La Duchesse de Langeais, deuxième roman de l’Histoire des Treize d’Honoré de Balzac qui rassemble Ferragus, chef des Dévorants, La Duchesse de Langeais et La Fille aux yeux d’or

[2Paul Claudel, Le Soulier de satin, Troisième journée, scène XIII.

[3Une didascalie presque balzacienne !

[4Marguerite Duras, India Song, II.

[5Sur le mode de la re-connaissance plutôt que de l’anticipation.

[6Laure Sacriste a fait le portrait de l’Esther de Splendeurs et misères des courtisanes dans Figures Balzac.