Michel Chaillou | Digression majeure, par François Bon

Pour saluer Michel Chaillou (article du 20 avril 2009).



Michel Chaillou vient de faire paraître chez Fayard, Le dernier des Romains, nouvelle digression romanesque où le fonds autobiographique ne devient fiction qu’en se faisant visite de bibliothèque, arpentage pédestre des livres, comme Chaillou en a imposé la forme de longtemps.

La traversée autobiographique ici : les débuts d’enseignant de Michel, à Montmorillon et Poitiers (la première ville n’étant jamais nommée, mais devant lieu matriciel de la petite ville construite par la fiction).

Le mensuel Actualité Poitou-Charentes m’a demandé de rendre compte de ce livre, en interrogeant donc d’abord cette spécificité géographique (légitime pour l’auteur – c’est un de ses premiers mais plus importants repères dans son parcours : Le sentiment géographique).

Hommage aussi : Michel Chaillou, 78 ans cette année, est blogueur. À son rythme, mais toujours en interrogeant la littérature même. À visiter : site et blog Michel Chaillou. J’y reprends la photo ci-dessus de Michel et Michèle Chaillou (Michèle a cosigné plusieurs travaux avec lui), incitation à aller lire cet entretien avec Daniel Morvan dans Ouest France (Daniel Morvan tient lui aussi un blog : Chien de lisard, à la fois référence pour l’actu culturelle à Nantes, mais pour ce lien du web et de la presse).

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François Bon | Chaillou, digression majeure

 

Michel Chaillou n’a décidément pas changé. Rien, ni ses livres.
C’est la syntaxe, qui le définit, et une façon de marcher – en langue, s’entend.

C’est un promeneur : et toujours le même jardin quasiment à l’identique, mais où il déploie une fois de plus toute la littérature appelée, ses âges, ses pilotes (d’autres qui lui ressemblent).

Ce n’est pas son premier livre où transparaît son expérience poitevine.
Ce qu’on retrouve, dans les ombres : la mère, le Maroc, la guerre, la bibliothèque du grand-père, le vague écho manouche, les ciels d’ouest et l’art même de parler, les recoins obscurs d’une honte non sienne, mais jamais complètement finie d’être vidée, et sans laquelle il n’y aurait pas eu ce chemin qu’il a fait.

La Gartempe traverse cette petite ville dont il parle, et qu’il nomme Montauvert, comme il y a un diable Vauvert. Est-ce que la force d’une histoire tient au fait qu’on reconnaisse une ville pour nôtre ?
Oui, quand on a eu son adolescence ici, on ne lira pas Chaillou comme on aime, en littérature, s’en aller dans ces villes inventées, qu’elles soient celles d’Italo Calvino (Les villes invisibles) ou d’Hermann Hesse (Steppenwolf, avec le même genre de solitaire tenant journal) ou même comme Jean-Christophe Bailly avait construit son Olonne.

Lycée Camille-Guérin, Poitiers, 1970 : dans ma classe d’internes, nous venions de Civray, Loudun, Saint-Maixent, Thouars… Autant de villes disposant encore de leur pleine structure complexe, d’une hiérarchie sociale aussi stable que ces vieux bâtiments qui en faisaient, souvent autour du noyau féodal, les ombres et élévations très secrètes qui servaient de lycée, de tribunal d’instance, ou que la mairie avait pu reconvertir en bibliothèque ou écoles de musique.

Ce sont ces villes que la Ford Anglia du jeune enseignant ayant pris chambre à Poitiers, mais muté ici ou là, ressuscite, et nous les reconnaissons : si cela s’était appelé Montmorillon, par exemple, cela n’aurait été que Montmorillon, et non pas ce partout et nulle part qui est nous, et le hasard de notre histoire.

J’aurais sans doute lu autrement ce roman de Michel Chaillou s’il s’était passé dans le Cotentin (magnifique Indigne Indigo en 2000), ou ces expéditions en voiture ans les fins fonds de France, où c’est chaque fois la littérature qu’on croise (La France fugitive, Fayard, 1998, ou en poche).
Mais pour nous, qui le connaissons, qui lui avons dette, Michel Chaillou n’est pas seulement un écrivain, ou bien, ce qu’il est comme écrivain, nous le projetons plus loin que le livre.

Ce qu’il nous a apporté, c’est un déplacement de frontière. Elle est fine, impalpable : la littérature est toujours née de la littérature. Il n’y a pas de conquête possible au présent de cette simplicité d’une histoire, de ce mystère du rythme d’une prose si on ne va pas l’éduquer ou le former dans la singularité multiple qui est celle de la totalité d’une langue. Par exemple, si j’étais Michel Chaillou parlant – comme il le fait, improvisant, ayant apporté dans sa tête trois ou quatre souvenirs de livres et vous parlant deux heures avec cela, je vous dirais par cœur la phrase suivante, sans effort, juste pour l’avoir lue et reconnue :


J’arrivais d’Algérie, de la guerre. J’enseignais les lettres dans un vieux lycée pacifique à Montauvert, modeste bourgade poitevine que peuple une pauvre rivière moitié torrent qui irriguait aussi mes pensées.

Et je vous parlerais de cette mince virgule, dans le six-trois de la première phrase, et comment le mot guerre vient ronger non pas l’Algérie, probablement, mais le je initial. Et puis, dans cette phrase qui nous amène à Montauvert, qu’on découvrira sur la Gartempe, je vous signalerai comme en passant le long et doux adjectif pacifique, mais appliqué au lycée, et non la phrase qui brosse la ville comme d’une aquarelle suspendue, et sans ce déport il n’y aurait pas la liberté de résonance que prend, tout à la fin, ce mot pensées.

Combien de fois je l’ai entendu, Michel Chaillou, dans ses improvisations de conteur ? Au point que parfois elles me cachaient l’auteur : il me fallait cette présence de visage et de gestes (les mains parlantes de Chaillou) et je ne saurais jamais rouvrir par exemple le Grand Meaulnes sans que me revienne sa voix, une fois, sur « pourquoi trois, mais pourquoi trois ? » dans la phrase d’Alain-Fournier : le mystère des trois greniers. Sauf que cette strate inexplicable, parfois incohérente, signe seule les grands ouvrages, les grandes syntaxes, même dans cette chose si commune que doit être la littérature : mise en partage de ce qui nous est commun, et son interrogation devant le temps.

Le mot donc d’improvisation, pour Michel Chaillou, comme qualifiant aussi cette geste narrative qui deviendra notre propre marche dans l’ouvrage, ses aller-retours et ses portraits de profs comme pris du jour, attachés à leur tâche de tous les jours et rêvant comme un autre. Ou l’étrangeté de cette Finlandaise dans un jardin de Niort un soir de lune, et que finalement c’est de grammaire latine (mais pas seulement quand même) qu’on s’explique.
Chaillou est un marcheur de la littérature, c’est elle que d’abord il arpente. Lisez donc, si vous le trouvez, son Petit guide pédestre de la littérature (écrit avec sa compagne, Michèle – et republié chez Fayard en 2000 sous un titre que j’aime moins : La Fleur des rues). Et c’est ce « sentiment géographique » (titre d’un se ses premiers livres, en 1976), le rêve des livres emportant la déambulation réelle qui crée, d’une chose aussi simple que ranger la Ford Anglia et grimper à la chambre louée dans le vieux Poitiers, cette convocation de l’imaginaire qui nous permet que la lecture soit roman. Dans ce passage, par exemple, je l’entends d’avance, le Michel (mais il ne commente pas ses propres livres, il vous citerait Barbey d’Aurevilly ou mille autres), vous attrapant par le bras, et chuchotant de façon à ce qu’on l’entende depuis le trottoir d’en face : « Mais comment le mot secret, à cet endroit-là, entraîne tout le paragraphe ? Essaye de le placer n’importe où ailleurs et tu verras… »


Pour gagner mon chez-moi, il fallait d’abord pénétrer le garage et, parmi les odeurs d’huile et d’essence, les mille bruits toujours râleurs des moteurs à explosion, emprunter tout de suite à main droite un escalier secret, quasi dérobé jusqu’au premier étage à paillasson ou chancelait ma porte qui fermait mal. La pièce était vaste, tapissée d’un papier peint usagé dont j’ai perdu les figures, toutes mythologiques me semble-t-il. La chasse au cerf devait dater de plusieurs siècles, car le hallali avait manifestement gagné le papier, déchiré par le temps plutôt que par la meute à moitié effacée des chiens hurleurs. Je n’aperçois plus le coin lavabo.

Alors oubliez que ce livre roule, en Ford Anglia, sur des routes que nous reconnaissons : le monde de l’après guerre d’Algérie n’est plus depuis longtemps. On a mis nos supermarchés et nos rocades à la place, et construit des lycées neufs. Mais laissez-vous prendre à ce qui, chez Chaillou, sera toujours l’impossibilité du roman ordinaire : les événements, des livres. Les labyrinthes, des bibliothèques. Les adultères, les traversées du temps. Les personnages : pas forcément ceux qu’il vous montre, mais tant de fantômes qui viennent, amusés, lire sur son épaule.

François Bon - 12 décembre 2013