Bernard Simeone ⎜ transmettre, écrire, communiquer

1 (transmission...) - 2 (écrire...) - 3 (communiquer...)

1.

Pourquoi cette secrète et profonde réticence à employer le mot " transmission " lorsqu’il s’agit d’appréhender ne serait-ce qu’une des dimensions de l’acte d’écrire ? C’est que le concept de transmission se laisse mal séparer d’un autre, le savoir, d’un autre encore, l’objet, voire le contenu. Ces notions, mais aussi bien ces réalités, font violence à l’écriture dans ce qu’elle a de plus spécifique (" transmettre " ce que l’auteur ignore ou, plus exactement, ce qui ne peut être nommé un savoir - Philippe Jaccottet : " Plus je vais, moins je sais ").

Transmettre suppose, au monde, une " place ", d’où s’exerce une fonction, en tout cas une opération, une mise en “uvre. L’écriture ne peut supporter d’être tout entière dans un réel sur quoi elle aurait prise, ou dont elle participerait en son essence. Toujours elle se berce de l’espoir - de l’illusion fertile ? - qu’en elle se concrétise une part impossible, une ligne de fuite, une asymptote. Le seul territoire qu’elle éprouve n’est-il pas celui de l’aporie ? Peut-être l’écriture ne transmet-elle que cela, une contradiction vécue comme insoutenable ailleurs, et là devenue texte, poésie, narration : de l’impossible au c“ur même du réel. Est-ce donc transmettre ? Comme l’obscure passation d’âge en âge d’un simple regard, d’une présence à la fois interrogatrice et muette face à l’énormité de toutes les questions, serait aussi transmettre. Ou, plus encore, garantir, dans la nuit parfois lumineuse de l’ignorance et du pressentiment, la continuité du mystère. Donner le jour à ce qu’on ne sait pas, et qui lui-même s’ignore : filiation. Là sans doute commence le scandale créateur.

Transmettre suppose fidélité, devoir. Deux mots qui contraignent. Si fidélité il y a dans l’écriture, c’est envers une polysémie essentielle, une ambiguïté. Si devoir il y a, c’est d’oeuvrer à la communauté par la voie paradoxale de la solitude, aux frontières périlleuses de l’hermétisme et de l’extrême délégation (donnant à lire je m’en remets au monde, à son possible accueil de ce qui fut écrit en lui mais aussi malgré sinon contre lui, puisque l’écriture, qui compte approfondir une présence au monde, donne provisoirement - et quel que soit l’orgueil d’une telle position - congé à ce dernier).

Transmettre évoque une pédagogie, et le processus pédagogique suscite la réserve de l’écrivain, la crainte d’un discours de la méthode niché dans les plis et replis de l’écriture. L’écrivain est partagé entre la conscience qu’il peut avoir de la progressivité, de l’imbibition, de la lenteur nécessaires à la lecture, et le désir, mal avoué, que le lecteur saisisse la vérité du texte d’une façon plus immédiate, illuminante, à l’instar de ce que lui-même espéra et redouta en écrivant : une révélation du sens où serait légitimé mais en même temps brûlé, anéanti, l’acte d’écriture. Il est difficile de dépasser totalement une vision gnostique, l’attente d’un dévoilement instantané, fulgurant, qui rendrait inutile le mot de transmission, puisque le sens, l’essentiel, et peut-être aussi l’espace originel de la parole, seraient alors une évidence entendable et visible par tous, dans la communauté des lecteurs devenue forme même de la cité. Qui pourrait prétendre, écrivant, avoir fait le deuil d’une telle et folle espérance ? Qui pourrait nier qu’au terme de l’écriture on suppose une annihilation des instruments, une abolition de la littérature en tant que désir ?

Au nom de cette part gnostique, l’écrivain, très paradoxalement, craint tout autant d’être compris que de ne pas l’être (étant entendu que " compris " est ici un terme partiellement inadéquat). " Compris ", l’écrivain verrait fondre, se dissoudre, l’épaisseur du texte, sa force interne de cohésion, qui ne va pas sans rétraction, crispation, et - mot utilisé désormais en toute occasion mais qui semble ici légitime - résistance. Laquelle est aussi l’espoir et le futur du texte, ce qui de lui n’a pas été délivré, ou n’est pas encore lisible, et le sera plus tard, plus lointainement. C’est en différant l’heure d’une suprême lecture, d’une totale écoute, que le texte existe encore, et s’offre aux variations que lui feront subir les subjectivités appliquées, les unes après les autres, à le déchiffrer, à le lire, à le faire leur. L’incomplétude foncière de la lecture est condition de la métamorphose.

D’un point de vue plus directement phénoménologique, il semble impossible d’écrire en ayant présent à l’esprit, de façon claire et structurée, qu’au moment d’écrire on transmet : c’est dans l’intensité de l’acte et non dans son expansion que réside l’espoir d’être lu.

2.

Une première approche du phénomène de la traduction tendrait à donner d’elle une image plus homologuée que celle de l’écriture, plus proche de ce qu’on nomme d’ordinaire transmission, et qui suppose un contenu : traduire, c’est bien sûr se mesurer à un texte préexistant (évidence bonne à rappeler pour en mesurer les implications). C’est donc éloigner le vertige de l’informel, du texte censé surgir ex nihilo.

Mais d’un examen plus approfondi, il résulte aussitôt que traduire c’est affronter, autant que le texte original, et de façon plus taraudante, les spires, abîmes et silences de sa propre langue, en une expérience dont l’intensité et la légitimité ne sont pas moindres que celles de l’écriture première.

Dès lors, puisque traduire c’est écrire, la part de transmission présente dans la traduction n’est ni plus ni moins facile à repérer, définir et assumer que dans le texte dit premier. Elle est comme brouillée, ou rendue seconde, par l’écriture qui constitue l’essentiel de l’acte traducteur. On ne peut lire une traduction en s’interrogeant à tout instant sur sa fidélité au texte original. Lire implique un abandon à l’aventure de la langue d’arrivée. Toute traduction est un texte en sa langue, non un reflet - lire une traduction est une expérience vécue d’abord comme littéraire et non linguistique.

Toutefois, on ne peut nier que la double lecture - celle du texte original et du texte traduit - ouvre d’infinies perspectives. Plus que d’enfermer celui qui l’accomplit dans la dualité original-traduction, cette expérience opère une triangulation imaginaire : la confrontation du texte premier et du texte traduit suggère, sur un mode qui n’est pas seulement fantasmatique, l’existence potentielle d’un texte troisième, hors de toute langue existante, ou les unissant toutes, et pourtant écrit, qui serait la somme du texte premier et de ses résonances lors du passage dans les autres langues. Ainsi la traduction, par son effet de retour sur l’original, accomplit-elle sur celui-ci plus qu’une lecture critique : il s’agit de variations et d’amplification, voire de transposition instrumentale, apte à mettre en évidence, par le passage à d’autres registres, des potentialités du texte jusqu’alors inaudibles, qui réactualisent le mythe d’une expression pleine, antérieure à la fracture de Babel. Ainsi s’impose, de façon encore plus évidente que dans le cas de l’écriture, le concept de métamorphose, qui toutefois ne peut être érigé en esthétique de la traduction sous peine d’encourager la confusion entre liberté et licence : en tant que réalité vécue dans le corps du texte, la métamorphose est en revanche garante d’expression, de passage et de survie.

Traduire met à mal, en son activité de forge, ce qui, dans le texte initial, tendait à se figer, à se graver, à susciter le clone plus que la variation. En ce sens, traduire peut revivifier l’acte d’écrire, mettre en lumière son irréductible fragilité, les bonheurs paradoxaux qui en viennent.

Traduire désapprend - du moins dans ses moments les plus hauts, car il n’est pas question d’illustrer ici une conception idéalisée - la possession, l’identification, l’idolâtrie toujours aux aguets dans le rapport à ce qui s’inscrit. On peut soutenir que traduire réinvente la notion de transmission à travers la révélation d’un atelier infini où écrire, lire et traduire sont lieux et instruments.

Celui qui traduit ne cesse d’osciller entre les figures de la traduction qu’ont suggérées deux poètes italiens contemporains par ailleurs importants traducteurs, Sergio Solmi et Franco Fortini : d’un côté, selon Solmi, la traduction comme réponse au trauma que peut éprouver le traducteur en découvrant, dans une langue autre que la sienne, la beauté d’un texte (traduction hantée, alors, par une forme très littéraire de la " rivalité mimétique " théorisée par René Girard) ; de l’autre, selon Fortini, la traduction comme évitement de la question cruciale : quelle légitimité pour l’écriture ?

Dans la vision de Franco Fortini (traducteur de Goethe, de Brecht et d’Enzensberger, mais aussi de Proust), la simple existence du texte original légitimerait en effet la traduction en la rendant utilitaire, selon les normes sociales de l’utilité. Le texte premier, lui, dans son jaillissement et sa singularité, dans son refus d’être réduit à un acte stratégique, relèverait à jamais - pour l’essentiel - de l’inutile, et ne s’autoriserait que de lui-même. Ce qui n’exclut pas que certains textes se donnent à lire comme " utiles " ou visant un but précis, ou intervenant dans un cadre où leur effet est fortement escompté. Mais traduire donnerait, pour Fortini, l’illusion d’écrire sans en assumer le risque essentiel. Vision à la fois réductrice et stimulante, où n’est toutefois pas niée la part d’écriture qu’enferme toute traduction. Fortini se borne à noter que, d’un point de vue social (il faudrait se demander si cet adjectif ne signifie pas d’abord : acquis globalement aux lois et devoirs de la communication), la traduction atténue l’irrecevabilité du texte, sa dérangeante subjectivité, son statut autoproclamé (pour utiliser des termes à la mode).

En réalité, qu’elle soit le fruit d’une émulation jalouse (Solmi) ou d’une tentative de contournement (Fortini), la traduction ne fait que renvoyer avec plus de force, comme un positif ou un négatif, à la radicalité de l’écriture.

La question de la " bonne " ou de la " mauvaise " traduction ne se pose pas, au fond, dans des termes très différents de ceux qui président à l’évaluation, toujours risquée et ne s’autorisant que d’un nombre restreint de grilles de lecture, d’une écriture quelle qu’elle soit. Il est illusoire, même, de prétendre que la réflexion moderne sur l’acte de traduire, telle qu’elle fut menée de façon polémique, à la fois éclairante et terroriste, par Henri Meschonnic, ou de façon plus modérée mais tout aussi dérangeante par Antoine Berman, ait sensiblement réduit la part de subjectivité que comporte le jugement qu’on peut exprimer sur un texte traduit. Cette réflexion a simplement replacé au centre du débat la question de la littéralité et de ses limites acceptables, ou créatrices. Mais là encore, tout autant que de fidélité (concept réellement peu productif dans le champ de la traduction) il s’agit de ce qui fut nommé par Berman " l’épreuve de l’étranger ", et concerne en réalité la langue d’arrivée, sa tolérance à la distorsion, à l’extension, à l’effet d’étrangeté qu’elle peut subir de la part d’une traduction soucieuse de littéralité. Métamorphose là encore, sur cette frontière où la langue, portée à ses limites, les repousse. Ce qui est transmis, ce n’est pas un état préalable et défini du texte original, mais sa vertu exploratrice, son décalage par rapport aux normes donc à la langue de communication courante, pour reprendre l’expression communément utilisée à la suite de Jakobson.

Une telle approche de l’enjeu réel de la traduction conduit à soutenir, ou plutôt à constater, qu’une traduction s’impose davantage par sa cohérence que par son illusoire fidélité. Étant entendu que la notion détestable d’" humilité " traductrice, voire d’effacement devant la " vérité " du texte premier, a été d’emblée réfutée.

3.

Qu’en est-il de l’écriture et de la traduction dans leur rapport au concept dominant de "communication ", et quel intérêt présente une telle question lorsqu’on étudie par ailleurs les liens de ces deux actes à la transmission ?

Une critique, aussi fondamentale ou sévère soit-elle, de la communication, et surtout de son expansion hégémonique, doit d’abord explorer les causes de la déception éprouvée au contact d’un tel système. S’agit-il, sous forme de caricature, de la mise à mal, par les politiques communicationnelles, d’un idéal communautaire dont l’écriture serait davantage porteuse, malgré sa solitude et son retrait ? S’agit-il du dépit, plus singulier, que causerait une impossible inscription du sujet dans un espace et un temps de la communication dominés par les doubles grimaçants du sujet véritable, qui sont en réalité des contrefaçons séductrices ?

Ce qui rend si difficile et si vertigineux le rapport de l’écriture au monde de la communication, c’est évidemment que celui-ci est plus pervers que factice, car il singe - parfois au plus près - les formes et les enjeux du véritable échange, se substituant à lui au fil d’une proximité toxique et mortifère. La communication conçue comme pure stratégie de réification générale et de transformation du monde en marchandise interdit d’autant plus la parole qu’elle prétend non l’étouffer mais signifier qu’elle a déjà eu lieu, et masquer ainsi de façon répétitive son surgissement. En somme : il importe de parler de la parole pour qu’elle ne parle pas.

À ce point de la réflexion, il convient, à nouveau, de faire appel au concept de métamorphose. Là où l’écriture s’offre à une variation profonde et libre (métamorphique) - celle que chaque lecteur peut mettre en “uvre -, la communication procède par destruction et substitution : une image chasse l’autre, et la seule rigueur est celle, délétère, de la reproduction mimétique de l’ordre - ou du désordre - du monde. Transmission violente et saccadée dans ses moyens mêmes autant que par les faits dont elle se veut le médium.

Comme dans la plupart des questions qui comptent aujourd’hui, il s’agit, entre l’écriture et ce système, d’un conflit de temporalité : le risque pris dans l’acte d’écriture et de lecture semble de plus en plus incompatible avec une frénésie qui, exaltant l’éphémère, ne peut engendrer qu’un pragmatisme à forte composante cynique. L’intériorisation, la réflexivité, sont aujourd’hui les vraies transgressions, quand les déviances antérieures (notamment sexuelles) sont devenues règle et norme d’une arrogante uniformité (ce qui n’a rien de contradictoire avec l’affirmation répétée selon quoi le monde n’aurait jamais été aussi " pluriel ").

Plus qu’elle ne transmet un contenu, l’écriture se transmet elle-même, en sa forme irréductible, dans son écart, dans son non-lieu pourtant concret et parfois habitable, et contribue ainsi à décrypter l’épaisseur de mémoire de toute existence. Est-il besoin de souligner que la traduction, dans ce domaine, ne fait que mettre en évidence ou redoubler, rendre plus limpide, le défi de l’écriture ?

Mais une critique de l’univers communicationnel en ses aspects les plus violents et totalitaires, ne peut faire l’économie d’un retour sur le paradoxe d’écrire : ceux qui aujourd’hui encore portent en eux - identité plus que position - la singularité d’écrire, sont conduits à juger illégitime la communication lorsque l’essentiel est en jeu, et à exalter au contraire - comme circulation plus véridique, voire majeure, du sens et de la forme - un acte solitaire affrontant le pari de l’obscurité, de l’invisibilité, de la marginalité non signifiante. Comment contester l’autorité autoproclamée du système communicationnel en ayant conscience, dans le même temps, de l’immense présomption d’écrire, qui ne s’autorise que de son caractère irrépressible, supposé gage d’authenticité ? Ici l’autocritique, salutaire jusqu’à un certain point, peut, au-delà, s’avérer destructrice, comme il advient à l’égard non d’un produit mais d’un être. C’est tomber dans l’inhumain que de vouloir atteindre, par les instruments critiques, la " vérité " d’une écriture, et cela aussi bien pour la réfuter que pour la célébrer. C’est aspirer à réduire l’ondoiement et la vibration du texte à une définition, et par là même nier l’histoire et l’épaisseur de la langue telles qu’elles s’incarnent et se révèlent dans un texte.

Si l’on peut dire " autoproclamée " toute écriture, il faut ajouter aussitôt, pour distinguer cette autoproclamation de celle du système communicationnel, qu’elle ne vise pas à l’exercice d’un pouvoir qui épuiserait le réel ou l’emprisonnerait dans la cage d’une représentation supposée répétable à l’infini. En toute écriture, fût-elle la plus présomptueuse, sont présents la fragilité du sens et de sa réception, le pas de côté ou le recul que trahit le simple fait d’écrire en un monde où cet acte n’est pas la pratique dominante. De sorte que le péril d’autisme, de clôture, de solipsisme, se trouve moins dans l’évaluation par l’écrivain de son propre travail et la prétention qui en résulte, que dans une possible perversion foncière du rapport à la langue. Le désir parfois immodéré de reconnaissance n’est au fond qu’une expression psychologique surajoutée : ce qui est mortifère c’est le désir, via l’écriture, de s’emparer de la langue et de l’enfermer dans un destin spéculaire. Si transmettre a un sens, en ma tière d’écriture, c’est au prix d’une écoute intime, d’une béance au c“ur du texte, ce que Jacques Dupin a nommé " une apparence de soupirail ", et qui préserve, fût-ce dans l’écriture la plus tenue, la possibilité de percevoir l’Ouvert tel que l’invoque la Huitième Élégie de Rilke.

Opposés au terrorisme de la transparence et de la clarté, écrire et traduire ont à voir avec le secret mais n’en sont pas la simple stratégie. Pour autant qu’ils sont des actes vrais, ils ne fondent pas leur autorité sur l’usage concerté de ce secret, et ne relèvent pas de la contrebande mais d’un creusement qui résiste à la frénésie de l’instrumentalisation et de l’usage.

Transmission, en écriture, en traduction, pourrait être synonyme de confiance faite au libre-arbitre du lecteur, à toutes les libertés à venir, pour autant qu’elles s’appliquent à ce qui les dépasse et dépasse, dans le texte même, la volonté de dire.