Bernard Siméone ⎜Une empreinte toscane de Pierre Michon

Texte écrit en 1998 dans Corbières Matin, le journal quotidien du Banquet du Livre à Lagrasse

disparu en juillet 2001, Bernard Simeone, inlassable traducteur, critique, poète, essayiste, contribuait régulièrement et amicalement à remue.net.... c’est le dernier texte qu’il nous avait confié pour mise en ligne

Dans le matin poudreux d’Arezzo, dans la poussière d’ocre et de paille, venu de la place Guido Monaco je monte vers ce qui est pour moi, et pour tant d’autres, le lieu même, je monte vers le cycle des fresques où les figures sont force de l’indifférence, et pour la première fois depuis longtemps, depuis ma première venue, au seuil des dix-sept ans, c’est le nom de Pierre Michon qui m’accompagne, comme, ici, une étrange proximité. J’ai besoin, je l’avoue, de l’Italie, j’ai besoin de Piero et de Masaccio, pour entendre pleinement Michon. Non que son lieu vrai, celui dont il est issu, me soit étranger, non que je ne puisse résonner aux noms des Cards ou de la Grande Beune, mais la puissance que délivre la fragilité m’est perceptible davantage dans le désert toscan : non pas celui de l’arrière-pays siennois, dans son évidence physique, mais celui, devenu le titre d’une prose dédiée par Camus à Jean Grenier, qui occupe la face insaisissable des fresques, de toutes les fresques sans doute, à Sienne, Florence, San Gimignano, Arezzo, c’est-à-dire la flamme du cyprès qui brûle pour rien et redit, indéfiniment décalquées, la beauté, la promesse inutile. Ici, montant vers la place d’apparence insignifiante où s’élève en fronton l’église, dans cette ascension plus rude qu’il ne semble, je cherche à mon côté quelque assistance muette, tant la rectitude de la longue rue me semble receler tous les pièges, et premier d’entre eux la visibilité, la paix des formes. Or, cette main qui pourrait prendre la mienne et vaincre ma cécité n’est pas celle du père absent mais du fils, du fils ayant écrit, du fils déchirant le voile. Loué soit le fils, et louée sa violence. Pas un mètre, ici, de façade qui ne soit marqué par la très vieille tension de l’esprit et des sens, par le très vieux rêve de l’Homme à lui-même semblable, par lui-même façonné. Le très vieux rêve de la créature… Arezzo ville d’art trop humaine, insoutenable. Ville de peintres figeant sur les parois des églises la mort de Dieu, ville d’orphelins encore hésitant entre le deuil et l’envol d’ailes. Ville d’enfants effrayés par leur ombre. Ainsi, quoi qu’on dise, Pierre Michon, ainsi sa rage et son impossible prière. Ainsi sa douleur de venir après, de n’être pas né à lui-même en terre d’art et de prestiges. Et de ne pouvoir dire l’art sa langue, et de le devoir conquérir et violer, et souiller pour de hautes solitudes. Ainsi, comme dans les phrases de Bergounioux : “ Il s’est fait tard. Nous sommes du soir. ”
Les visages d’Arezzo, les femmes d’Arezzo, dans la grand-rue et déambulatoire, qui grandirent en terre toscane entre leurs propres silhouettes magnifiées dans les fresques et les flammes des cyprès, étrangères aux unes comme aux autres, les femmes d’Arezzo savent-elles qu’un homme ivre d’ombre et de fétiches a trouvé sa joie et son tourment dans l’exil où il vécut de n’être pas né en des lieux semblables aux leurs ? Et pourra-t-il comprendre, lui, ce dégoût de l’art, ou cette indifférence, des jeunes gens d’Arezzo, dans les dragues du soir, près des boutiques, le long de la Pieve aux innombrables colonnes ? Quel est ce point, que suscite la lecture de Michon, où l’art et sa disparition s’équilibrent ? Ce serait de Masaccio, dont lui ne parle pas, qu’il faudrait parler (et de ces visages massifs, taillés en trognes sublimes dans la chapelle du Carmine), pour se porter à hauteur de la flamme noire qui danse et gagne en Michon. Mais les jeunes gens d’Arezzo n’en ont cure : l’histoire de la Vraie Croix, le polyptyque de Lorenzetti sur l’autel de la Pieve, et le portique de Santa Maria delle Grazie sont pour eux cette nature qu’on appelle le pays natal, “ chez nous ”, et dont on s’étonnera toujours que d’autres y viennent de si loin pour de si courts éblouissements et de si étranges désirs.
Et si “ le meilleur de chacun, dédié où il faut, est sans doute un chef-d’œuvre ”, entière demeure la souffrance du “grand ” art : le respect des vies minuscules, l’opéra de ceux qui furent privés de nom, n’y change rien. L’œuvre de Michon répond à la terrible injustice de qui est et de qui n’est pas créateur. On peut bien louvoyer, alléguer toutes les raisons, certains semblent condamnés à vivre leur vie, d’autres à la nommer sans la vivre, d’autres à vivre le perpétuel enfer entre les jours et les mots. Dérision d’être juste. À quoi sert la justesse ? La grâce est dans la déréliction : “ un Ferrarais qui n’était plus tout jeune mais avait un air d’apocalypse, c’est-à-dire jeune et intraitable comme de la faim : c’était un grand ”. La mesure de la grandeur, c’est la violence intraitable, c’est l’orgueil qui ne peut atteindre à la révélation qu’au plus haut du geste crispé. À quoi sert la justesse ? À être à la hauteur de l’enfer. Il faudrait alors à Michon l’image contradictoire de Sienne, de ses rues de pourpre et d’ocre rouge crénelées, de ses madones d’or douces jusqu’au spasme, de ses ruelles coupées dans la brique, de son dôme au clocher noir et blanc, et entendre sous le décor la poussée toujours vive, le groin de l’origine. Il faudrait, pour lui, des siècles et des siècles de rage et de contention, de vengeance épurée. Cet amour ombrageux des simples est-il ascèse de l’excès, ou béatification ? Ont-ils jamais existé, les André Dufourneau, les Antoine Peluchet, les Georges Bandy, autrement que dans la tension de la langue, dans le travail buriné de l’écriture, eux source, support et prétexte, pour Michon, de la grande colère, du vouloir exaspéré, du vouloir être grand ?
Entré dans San Francesco, je suis pris par l’odeur de bois, de chaux, de craie, je monte vers le chœur peint, vers ses figures écrasantes. Quel obscur, quel second, quel mineur pourrait ici rivaliser, ou même s’écrier à son tour Anch’io son pittore ? Là, sur les murs de la victoire de Constantin ou de son rêve, sur ceux de la défaite de Chosroës, sur ceux de la reine de Saba, il n’est nulle place, croit-on, pour les vies minuscules. A-t-on, là, par espoir, émulation ou dépit, l’envie de peindre à son tour, ou d’occuper ses mains à des tâches plus éphémères, afin de fuir ces présences ? De ne pas lâcher prise devant l’essentiel, Michon lui donne cette force tactile, il en fait une butée de terre plus que de chair, un écueil humide et sombre. Sculptant les oubliés dans une lumière de rage, il les éclaire, certes, mais les découpe aussi sur fond d’irrémédiables ténèbres. Leur violente altitude évoque les adolescents de Pasolini, les plus abrupts d’entre eux, et les corps qui règnent dans le crépuscule de Rome, et de l’un à l’autre la répétition du même, le rite, les humains mélangés aux statues.
Redescendant vers la ville neuve, dans le crépuscule, avec derrière moi Arezzo travestie par le soir - spots, enseignes éclairées - je me demande si Michon est jamais venu ici, s’il a jamais marché sur les dalles de places irrégulières, s’il a jamais consenti, parce que c’est le soir et qu’il éveille des accords que le jour refuse, à cette ville belle mais aussi, en cet instant, banale. D’une banalité si peu fidèle à Michon, puisqu’en elle rien, on le sait, ne porte à la jubilation.

Julien Kirch - 23 avril 2001