De la mécanique des fluides et de ses effets et conséquences

Image : Paul-Armand Gette, Traces d’un débordement soudain.


Actuellement l’exposition de Paul-Armand Gette « Effets et conséquences de la mécanique des fluides. » a lieu à la galerie Jean Brolly, 16 rue de Montmorency, 75003

Voir le blog de Paul-Armand Gette

Et Table gothique (“Le mouvement qui déplace les tables”, 10)

Cf. Chevauchée de Cavalier Pensant n°1
Chevauchée de Cavalier Pensant n°2
Chevauchée de Cavalier Pensant n°3


Chevauchée n°4 Fluides et débordements

COMMENT CAVALIER PENSANT FATIGUÉ PAR LE TINTAMARRE DES MACHINES-OUTILS ET LA MONOTONIE DU FICHIER DE FABRICATION FILE À LA PLAGE ET COMMENT LES EFFETS ET CONSÉQUENCES DE LA MÉCANIQUE DES FLUIDES L’ONT RATTRAPÉ.

« L’orée nous intéresse plus que la forêt, non pas en raison d’un pittoresque quelconque,
mais simplement en tant que possibilité de situation.
La marginalité est pour nous une position privilégiée, et nous l’aimons extrême ;
ainsi debout sur la plage, face à la mer, l’absence de paysage nous ravit. »
Paul-Armand Gette, Exergue à « Perturbation », catalogue d’exposition,
16 mars – 24 avril 1983, ARC, Musée d’art moderne de la ville de Paris.

Je ne peux pas dire comment, mais le fait est, ce mercredi de printemps Cavalier Pensant veut savoir pourquoi il existe. Poussé par une forte impulsion, il imite le travail du bédane chassé par le maillet et il bondit hors du fichier de fabrication de Maître Paraffine. Son caractère océanique, fantasque et serpentin le guide tout zigzaguant loin du grand tintamarre de la scie à ruban, de la machine à mortaiser et de la dégauchisseuse.
On sait maintenant qu’il se laisse souvent égarer par ses impulsions dans des actions qui semblent tout d’abord inutiles. La fonction “utile” ou “inutile” de ses actes ne préoccupe pas il burattino. Les “doctrines du but de l’existence” n’ont aucune prise sur un pantin qui n’est en rien un automate. La route de la servitude n’est pas son chemin. Civil Disobedience et Vie dans les bois sont sa manière d’être injuste avec le père qui lui a donné une existence policée et sans danger.
Toute éducation trop ordonnée assoupit les passions. L’esprit de vie passionné de Cavalier Pensant souffle trop fort et son bois est trop vivant pour ne pas, à sa façon, travailler tout le temps.
Adepte d’une moralité instinctive, croyant qu’il est possible d’accéder au métier sans être le « vaillant petit soldat » d’un fichier, incontestablement le cavalier est un fervent militant anti-autoritaire. Mais c’est déjà ainsi le ranger dans un escadron et donner la morale avant l’histoire.

Donc, sur l’établi, plus de Cavalier Pensant.
J’observe à son air que Maître Paraffine a besoin de réfléchir.
– Je réfléchis, dit-il à madame Simounet qui est toujours là au bon moment.
Plus que ça, Geppetto Paraffini s’attend à la venue d’une pensée. Il se fait un visage approprié pour accueillir avec dignité cet instant de fête [car avoir une idée c’est un moment rare, une espèce de fête …]
– La voilà ! s’écrie-t-il avec un immense sourire qui semble adressé à sa cliente mais qu’il ne s’adresse qu’à lui-même. Puis il lui précise calmement qu’il pense à la mécanique des fluides.
– Est-il donc si difficile de penser à cela ? demande la vieille femme. Puis elle s’en va sans attendre la réponse.
Elle a bien fait de ne pas attendre car de réponse il n’y a pas.
[– Pas de réponse : c’est magnifique.]
À dire vrai, GP ne veut rien savoir de la mécanique des fluides. Il se limite aux effets et aux conséquences. Il ne veut pas comprendre la formation des vagues, ni celle des Traces d’un débordement soudain sur le sable des rivages, il veut juste faire de l’art et montrer des siècles d’écoulement. « L’origine des phénomènes est si peu différente, juste une question d’échelle. » La plage et son altitude zéro, Aphrodite née de la mer, Artémis qui-n’arrête-pas-de-se-baigner-avec-les-nymphes-qui-adorent-l’humide, les coulées de lave au-delà de l’ombre entre mer & volcan, ainsi de suite … tous les phénomènes sont gouvernés par la mécanique des fluides. L’artiste aux regards les plus disponibles devant la plage, devant Aphrodite, Artémis, les nymphes et devant les coulées de lave ne peut se dérober à un tel phénomène. Le créateur d’un pantin dont la turbulence est l’art de vivre méfiant envers les institutions ne peut échapper lui aussi à quelques idée généreuses sur la turbulence. Car il n’existe pas de “véritable définition” de la turbulence. On la caractérise par ses propriétés.
La turbulence est une propriété d’un écoulement, non d’un fluide. C’est le voisinage des aspérités coupantes, tranchantes, rabotantes, sciantes qui rend Cavalier Pensant turbulent. Et, avec un soleil de printemps pareil, il a filé à la plage. [Sous l’établi la plage.]

Les jambes écartées dans sa posture de cavalier, il est bien calme, le chevalier de la plage altitude zéro, le pseudo-Lancelot qui s’approprie les exploits passés et à venir glorifiés par une chanson courtoise que lui fredonne son menuisier de père pour l’apaiser le soir quand il a la tête trop dure.
Une fée aux cheveux bleus, La Dame de la plage, profitant d’un plan oscillant entre texte et image, enlève le cavalierino pour en faire son enfant obéissant. Depuis le temps qu’il se désole de ne pas avoir « una mamma come tutti gli altri ragazzi », tout un temps durant lequel la fata s’est consacrée à ses Contributions à l’étude des lieux restreints. En 1972, elle signale en particulier à l’artiste ami des déesses, des nymphes et des fluides, la présence d’Amara (Curtonotus) convexiuscula Mrsh. sur la partie nord de la plage de Malmö. C’est un coléoptère lumineux, rare et précieux. La fée contemple The Gold Bug avec autant de délicatesse et d’émotion qu’elle regarde une petite fille qui se balance jupe au vent à la lisière du jardin botanique.
- « Il y a une lisière de convention sur laquelle on permet à l’art de se promener », dit le refrain de la chanson [écrite par Denis Diderot].
La fée et la déesse Aphrodite ont un secret : elles savent faire grandir.
– Enseignez-le moi, demande suppliant Cavalier Pensant. Je voudrais bien grandir un peu moi aussi.
– Mais tu ne peux pas grandir, répliquèrent les divines femmes.
– Pourquoi donc ?
Mais parce que les pantins ne grandissent jamais. Ils naissent pantins, vivent pantins et meurent pantins.

Heureusement dans la vie des pantins, il y a toujours un “mais” qui vient souvent tout changer. Tout peut divaguer et se recomposer, d’ailleurs Maître Paraffine se comprend mieux lui-même depuis qu’il a un fils, parce que cet enfant est un burattino et qu’il ne peut cesser d’être un pantin. Nécessairement le menuisier doit se déplacer devant son ouvrage, il recule, avance à nouveau et change ainsi sans cesse de point de vue. C’est ça aussi les effets et les conséquences de la mécanique des fluides. Car tous les fluides sont visqueux, c’est-à-dire que le mouvement d’un flux par rapport à un autre est freiné par le frottement de matières qui se repoussent tout en s’attirant. Avec un écoulement uniforme la viscosité n’a plus aucun effet. À chaque coulées de lave, Aphrodite renaît, personne unique et divine et en même temps une femme entière, précieuse, jouissant pleinement de sa féminité et de sa beauté. C’est ainsi que l’artiste est « tout émoustillé de retrouver sa déesse », c’est ainsi qu’il comprend la mécanique des fluides, c’est ainsi qu’il les regarde tous les jours.

Ce qui intéresse les artistes c’est ainsi de s’occuper de l’art tous jours. Les volcans en croissance peuvent attendre longtemps l’heure de leur éruption.
En cela même, maintenant, une éruption de gaieté amoureuse.

Catherine Pomparat - 24 avril 2009