Catherine d. Chantilly | trois textes



Catherine d. Chantilly est née en Auvergne. Elle a fait l’école des Beaux-Arts, produit différents évènements artistiques et développé une maison d’édition. Elle a vécu à Paris, en Californie et en Suisse. Elle travaille actuellement au Brésil comme réalisatrice de films.






Hier soir on est sorti.<br

Hier soir on est sorti. On c’est lui et moi. On est sorti. Parce qu’on supportait pas de rester chez nous. Dans notre hôtel où on tourne en rond. Le jour était tombé. On a marché en bord de mer. Les vagues blanches luisaient dans la lumière électrique de la nuit. On parlait pas. On savait pas quoi se dire. Plus rien à dire. Le silence était pesant. Un silence obligé et contraint. Les sujets de conversations étaient épuisés. On marchait. Je tenais mes sandales dans une main et je marchais sur le sable. Pieds nus. On se touchait pas. On pouvait pas. Côte à côte. Ç’avait pas de sens. Plus de sens. On a continué jusqu’à la fin du sable puis on est s’est retrouvé sur le trottoir. Y avait plein de monde. C’était animé. Un semblant de vie. Les gens marchaient. Les gens achetaient des souvenirs. Les gens bougeaient. C’était le mouvement. J’avais le tournis.
On s’est arrêté à une terrasse. On savait pas quoi faire d’autre. Marcher sur la promenade était fatiguant. Tous ces gens. Qui riaient pas. Qui semblaient comme nous. Ou presque. On a regardé la mer. Elle était belle. Mais ça suffisait pas. On a rien dit. Le serveur est venu. Je savais pas quoi boire. Il a commandé un whisky. J’ai commandé un Cointreau avec une eau sans gaz. J’ai bu à petite gorgée. Je fumais en même temps. Je regardais la mer que je voyais pas. Il buvait. Je buvais. Dans la nuit éclairée rien ne se passait. Le vide. La fumée me pénétrait le corps. L’alcool me prenait. Mon cœur s’est accéléré. Je me croyais bien. Il a repris un autre whisky. Il buvait sans goût. Comme un automate. Il se remplissait. Je l’observais. Ma tête tournait. J’ai bu mon eau pour me laver.
Il critiquait. L’alcool le rendait perceptif sur les défauts du monde. Y en avait des choses qui allaient pas. Rien n’était bien. Je disais pas. Je souriais niaisement. Je me sentais détachée. On a parlé encore. C’était surfait. On se remplissait. On voulait oublier. On est rentré. Je marchais pas droit. Son regard était dur et absent. J’aimais pas. Je rigolais pas. Y avait rien à faire. C’était notre soirée. On était face à la vie qu’on comprend pas. Nos peurs nos envies nos frustrations. Chacun seul avec son verre. Lui son whisky moi mon cointreau. J’ai bu pour l’accompagner. C’était décevant.






Ils ont tous perdu leurs dents.

Ils ont tous perdu leurs dents. C’est assez effrayant. Il est rare de croiser quelqu’un qui a toutes ses dents. Je suis terrorisée à l’idée de perdre les miennes. Je regarde avec attention la dentition des gens. Je détecte toute de suite les fausses dents les dentiers les couronnes les prothèses les implants. Ca fait peur. Ca m’angoisse. Ca me terrifie. Je dors plus. Je mange plus. Je parle plus. J’ai peur de perdre mes dents la nuit en dormant en mangeant en parlant. Je vis plus. Je les vois les autres les sans dents ils continuent comme si de rien n’était. C’est normal. C’est comme ça. C’est la vie. La vie de perdre ses dents d’avoir des trous dans la bouche. Les gencives s’affaissent les joues se creusent. C’est affreux. Ils sont bien comme ça. On s’arrange avec sa petite réalité sans dents. On mange mou des bouillies de déjà vieux. Le monde est bien sans dents. Plus besoin de croquer la vie. Elle est devenue molle. Elle est devenue flasque. Plus besoin de vivre de se frotter au dur. C’est pratique tout est d’avance mâcher préparer régler orienter.






La plage du futur

Hier nous sommes allés au restaurant à la plage du futur. Un restaurant en plein air où la spécialité est le crabe. Tous les jeudis les gens de la ville vont au restaurant de la plage du futur manger du crabe. Ici au restaurant de la plage du futur on mange du crabe presque vivant. Il est présenté sans manière. Vient juste d’être pêché. Il est frais. A peine sorti de la mer. J’ai pas pu. Je me suis contentée d’une salade tomates aux olives. Tout le monde mangeait du crabe. Il était servi dans des boîtes en plastique. Des boîtes vertes. Des boîtes en plastique sur les tables. Pour le manger, une planche un marteau. Taper sur le crabe. Faire exploser l’armure. Manger la chaire blanche. Avec de la sauce rouge ou jaune. Le crabe semble vivant. Il se fait taper dessus. Je vois les yeux du crabe. Ils sont grand ouverts. On dirait qu’il me scrute. Je sais pas quoi faire. C’est le crabe de mon voisin d’en face. Il tape avec son marteau puis il aspire les chairs mortes. Il me parle en même temps. Ses doigts gras de sauce. Ses lèvres voraces. Je sais pas quoi faire. Je détourne mon regard. Autour de moi chacun mange son crabe. Y en a partout. Du crabe qui se fait taper dessus. Sur toutes les tables. Ca fait du bruit. C’est animé. J’aime pas l’ambiance. Ca me plaît pas. J’ai envie de vomir. De gerber ma salade qui passe pas. Ca doit être les olives. Elles avaient un drôle de goût. Un goût de boîte en fer mal fermée. A moins que ce soit le crabe qui se fait tabasser. Même mort je supporte pas. Je pars aux toilettes. Je reste assise sur la cuvette. Heureusement c’est propre. J’ai même pas besoin d’essuyer avec du papier. Je m’assois. Je me retrouve. Ca sent bon. C’est le détergeant. Une odeur de lavande de javel. Ca se combine bien. Surtout après le crabe. J’attends. Je respire. Je pense aux crabes morts sur les tables qui se font bouffer. J’essaie de penser à d’autres choses. Je me concentre sur l’odeur de lavande. Ca me rappelle le sud de la France. Les cigales les champs de lavande la Provence. Ca marche pas vraiment. Les yeux du crabe reviennent dans mon cerveau. Je crois qu’il me juge. Qu’il me condamne. Qu’il me parle.






Image Philippe De Jonckheere, Drifters, tirage aux sels d’argent, Paris, 1994.