La fabrique des rêves. De Chirico

Giorgio de Chirico,
Chevaux sur une plage de Grèce,
(« Natale »),
1963, © Coll. privée, Rome.


Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris consacre une exposition rétrospective à Giorgio de Chirico :
Giorgio de Chirico. La fabrique des rêves
Jusqu’au 24 mai

Cf. Chevauchée de Cavalier Pensant n°1
Chevauchée de Cavalier Pensant n°2
Chevauchée de Cavalier Pensant n°3
Chevauchée de Cavalier Pensant n°4


Chevauchée n°5 Énigmes

COMMENT DES BEAUTÉS VIVANTES SE LOVENT DANS DES ÉNIGMES, DANS LES SPHÈRES D’ENFANCE REVENUES DANS DES ŒUVRES. COMMENT MAÎTRE PARAFFINE EST MORT DE RIRE EN REGARDANT DANSER CAVALIER PENSANT.

« J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie :
Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité !
Ça a l’air simple. Pourtant, il y a vingt ans que j’essayais ;
et je n’eusse pas réussi, voulant commencer par là. »
Henri Michaux, Magie,
Lointain Intérieur, L’espace du dedans,
Poésie/Gallimard, 1966, 1998, p. 199.

« Une œuvre d’art pour être complètement immortelle doit aller au-delà des limites de l’humain : la logique et le bon sens devront être complètement absents. Ainsi se rapproche-t-on de l’état de rêve et de la disposition mentale d’un enfant. Je me souviens que souvent après avoir lu « Ainsi parlait Zarathoustra », l’œuvre immortelle de Nietzsche, j’ai reçu de divers passages de ce livre une impression que j’avais déjà eu enfant en lisant les aventures de Pinocchio. Étrange ressemblance qui révèle la profondeur de l’œuvre. »
Giorgio de Chirico, La pittura metafisica.
Venezia, Neri-Pozza, Palazzo Grassi, 1979, pp. 96 & sq.

« Hebdomeros qui avait horreur des atmosphères fin de printemps, de cette langoureuse lourdeur qui annonce implacablement l’arrivée des mois chauds, l’approche de cette saison qu’un grand poète qualifia de violente, Hebdomeros comprit que le vent de la mer arrivait enfin et s’en réjouit de tout son cœur ; il pressentit aussi qu’il allait assister à des phénomènes inexplicables qui le forceraient à de longues et profondes méditations ; le vent frais et doux, le vent des espoirs et des consolations persistait. »
Giorgio de Chirico, Hebdomeros,
Flammarion, 2009, p.45

« Il importe peu de signaler ici la fable, le mystère et le merveilleux de l’œuvre. Au contraire. L’invention et les transformations lointaines s’accomplissent au préjudice d’un merveilleux traditionnel et chaque tableau ressemble à ces miroirs magiques qui projettent le réel avec éclat. Chacun s’y reconnaît à son trouble — ou à son rire. »
Roger Vitrac, Georges de Chirico,
Mercure de France, “Le petit mercure”, 1999, p.13

Je ne peux pas dire comment, mais le fait est, ce jeudi de printemps Maître Paraffine est mort de rire. Certes, le rire est la récompense d’un effort continu, hardi, opiniâtre, soutenu ; il n’est pas l’affaire de tout le monde [généralement tout le monde est sérieux, trop sérieux.]. Mourir de rire est le produit d’un long détour par tout un travail. À vouloir rire trop vite, on ne parvient pas à [en] mourir. Le vieux menuisier a pris son temps. Mais, là, tout de suite, il se sent assez fort pour vouloir la vie dans toutes ses équivocités, pour l’aimer comme il aime son Cavalier Pensant, même si parfois les friponneries du garçon lui mettent le doute en tête. Les angoisses d’un père sont impuissantes à dominer les joies de l’incertitude qu’un cavalier doublement étoilé fait surgir. Amor fati, dès qu’il regarde son pantin danser Geppetto Paraffini est joyeux. Et justement, aujourd’hui, le burattino est plus dansant que pensant. Encore invisible, dissimulé dans les “coulisses” de l’établi, il répète La Danse des Chevaliers [Roméo et Juliette, Prokofiev, scène 4, Le bal des Capulet] pour en faire le cadeau d’une interprétation désarticulée à l’artisan qui aime beaucoup la musique et la danse.

Maître Paraffine se fait archéologue afin de tenter l’exercice de grande plastique consistant à fabriquer le décor de la danse. Il fouille, creuse, explore, sonde, tripatouille, fouine, farfouille dans les débris accumulés sous l’établi et assemble des fragments de bois pour encadrer les gestes dionysiaques du danseur riganais. Avec des chutes il construit une véritable Place d’Italie. Souvenirs d’un tableau de Giorgio de Chirico reproduit sur une carte postale envoyée par madame Simounet à l’occasion d’un week-end culturel, une longue rue vide part de la place vers nulle part et rompt un châssis d’arcades. Les constructions formées d’un arc de voûte soutenu par des piliers et des colonnes circonscrivent le lieu de la danse. Leurs ombres portées sur la partie la plus plate et lisse de l’établi sont dessinées en dur avec des morceaux de bois noir, un ébénier particulièrement apprécié pour sa matière dure et lourde, autrement connu sous les noms de « langue de vieille femme » ou « arbre de belle-mère ». Les ombres et les architectures portent une même réalité : une pendule sans petite aiguille marquant n’importe qu’elle heure, un train impossible à arrêter, une cheminée d’usine en grève, une statue de déesse ou de nymphe couchée sur un socle au ras du sol, parfaitement immobile et semblant néanmoins croître sans cesse du revêtement de sciure pour résister à la pétrification des sens.

À la partie gauche des arcades, côté Montaigu, la lumière d’une pleine lune [ou peut-être d’un soleil levant : c’est le sens absolu de la lumière qui compte, pas celui des signes vecteurs de lumière] jouit d’une égale intensité que la volute de vapeur blanche d’une locomotive qui traverse la partie opposée des arcades, côté Capulet. Toute chose s’exécute dans l’ignorance de toute autre chose, et pourtant au centre de l’espace pictural, au milieu de la Place, la scène, le lieu de la représentation et la grande statue de femme couchée sur un socle au ras du sol, si couchée qu’elle semble attendre la fin d’un monde [ou le commencement d’un autre].
Maître Paraffine met en scène et théâtralise une chorégraphie biographique de Cavalier Pensant. Tous les éléments du décor sont parfaitement statiques, ils semblent prendre position aveuglément, et pourtant tout bouge de l’attente de la danse désordonnée du mannequin.
Le pantin délogé de sa cachette par l’inquiétude que lui inocule ce dernier mot fait de la tête et des mains un signe qui veut dire : « Je ne suis pas un “mannequin” comme les autres ! ». Son émotion guérissant son appréhension, il frappe de ses pieds de bois les “pavés” de l’établi et fait autant de bruit que vingt paysans dansant le rigodon en sabots : une danse de Saint-Guy commence.
Vite, dansons mon garçon ! Avant que l’épidémie ne gagne …
GP chante Le Bal des Capulet, le chevalier tortille son épée, trémousse frénétiquement son armure, contorsionne ses membres dans tous les sens articulés et saute sur place. Il se dandine, il se tort, il sautille tout azimut, il finit par bondir à califourchon [sa vocation première] sur la grande statue de femme couchée sur un socle au ras du sol.
Calme extérieur [rien n’est perceptible de la rue], bouleversement intérieur : quelque musique inaudible à une madame Simounet passant par là et atterrée semble avoir pris d’une folie soudaine tout l’atelier.
Maître Paraffine est mort de rire.

Conséquences du cataclysme gesticulé, cabriolé, trépigné, trémoussé, chorégraphié, tout est passé d’un état à un autre, méconnaissable. Les constructions les plus vulnérables ont malgré tout résisté aux bouleversements. Deux fragiles colonnes tronquées en bouchon de liège découpé en rondelles, témoins muets de l’étrange tremblement de terre, demeurent intactes ou presque. Au ras du sol, leurs fûts fragmentés et dispersés font une ronde ou une auréole ou un temple encerclant la grande statue couchée.
Peindre a tempera ne permet pas de « tout » raconter [à supposer que ce « tout » soit possible] car la matière colorée sèche vite ; de même « tout » décrire à travers le crible de la demi-obscurité qui domine le dernier tableau de la danse et qui tamise les gestes du danseur est impossible. Cette scène “primitive” n’est pas faite pour être vue, elle est faite pour apparaître. Il faut s’être trouvé soi-même à vivre ce moment de théâtre pour oser une interprétation [« rien au-delà de la multiplicité des interprétations »]. Comprendre la scène littéralement et dans tous les sens c’est s’autoriser de son énigme. « Et qu’aimerai-je si ce n’est l’énigme ? » [traduction d’une inscription en latin sous un autoportrait de Chirico de 1911]. Le récit conserve non « la vérité » de l’histoire, mais « une beauté » [“Petite philocalie de l’art”] et la valeur de l’art renaît du spectateur qui regarde la révélation qu’il sent apparaître.

Le vieux menuisier comme le vieux peintre a su recommencer à temps. Nouveau départ pour les Argonautes. En pleine santé, en pleine maturité virile, à une époque où sa vitalité exubérante domine les “sacro-saintes ratiocinations » d’un Guide des convenances, le « frisson glacial de la métaphysique » fond au feu de la brûlante allégresse de sa “création” [c’est-à-dire de son activité personnelle d’artisan créateur de Cavalier Pensant].
Scène d’amour : les deux colonnes couchées se métamorphosent en deux majestueux chevaux qui se câlinent sur un bord de mer.
« – Oh ! babbino mio ! finalmente vi ho ritrovato ! Ora poi non vi lascio più, mai più, mai più ! »

C’est la valeur des œuvres demeurant dans les énigmes et décryptée avec les yeux de l’enfance qui intéresse les artistes. Ce qui s’est réellement produit reste pour toujours le secret de l’atelier : cavale indomptée et rebelle, cavalcade onirique, accouplement irreprésentable de deux étalons.
Belle, encore une fois, une possibilité de vie.

Catherine Pomparat - 7 mai 2009