Traversées grammaticales vers une parole et une paix en commun

Une lecture de Un hymne à la paix (16 fois) de Laurent Grisel.


Lire l’hymne 2,voix de femme.
Lire l’hymne 15 de la Paix séparée.
Lire l’hymne 11, voix d’homme, de bourreau, de femme.
Lire l’hymne 12, voix d’homme, de justice, de bourreau.
Un hymne à la paix (16 fois) sur publie.net, présentation de François Bon.


« l’invention, ce jeu des bienheureux »,
Heinrich von Kleist,
Lettre d’un jeune poète à un jeune peintre, 1810 [1].



             Une situation de guerre a pris fin, les derniers avions de chasse s’éloignent dans le ciel. Sur la route, surgissant du lointain, des ruines proches, s’avancent deux hommes et deux femmes. Ils se tiennent frontalement devant le lecteur ou l’auditeur de ce poème écrit pour être lu aussi bien qu’entendu. Leurs quatre silhouettes : autant de façons de prendre la parole, de nous l’adresser ; autant de façons d’accompagner ce vivant qui a été blessé et qu’il faut remonter à la surface du monde et de soi. Un hymne à la paix (16 fois) est un travail de longue haleine, de bonne écoute [2].

             [1] Une voix masculine s’élève, un nous. Il commence par raconter ce qu’ont vécu lui et d’autres hommes, partis loin et pas tout à fait revenus à la vie. Il rappelle leur départ, leur retour. Ce nous parle des femmes qu’ils retrouvent, des combats, des camarades qui sont morts à leurs côtés, il dit la peur, le refus, le courage :

Nous savons ce qu’est une colline, et y monter.
Un trou.
Nous savons ce qu’est une haie, une haine.
Une route, toute route.

             Il ne prononce ni le mot « paix » ni le mot « guerre », il va et vient entre un temps de destruction dont les images ne sont pas encore effacées et un présent à portée de main mais impénétrable. Parfois nous recule. « On travaille. On sait comment aller de A à B », on dit le repli sur le déjà connu, sur le plus immédiat. Plus loin nous réapparaît pour espérer :

Baignons-nous dans les cendres.
Faisons des enfants.
Allons aux champs.

             [2] Une voix féminine s’élève, elle dit on pour celles qui ne sont pas parties. « On accueille la paix », ce sont ses premiers mots avant qu’elle raconte les hommes de retour et qu’on reconnaît mal, les ruines à abattre et les murs à reconstruire autrement, les tâches inéluctables, paix ou guerre, se nourrir, se vêtir, veiller sur les enfants, travailler, se reposer. Elle dit l’écœurement, la lassitude, elle dit aussi la joie de la « défaite générale » :

On fête : pas de victoire ;
on ne fête pas d’avoir été vainqueurs.
On fête : tous vaincus.
On fête : enfin il n’y aura plus de vainqueurs, jamais.

             « On fait des enfants qui vivront », le vers suivant, emmène cette joie vers l’assertion tranquille, durable d’une génération à venir.

             [3] Une voix masculine à nouveau, celle du bourreau. Il dit je, le je de la place qu’il a occupée pendant la guerre, un je qui sépare celui qui se pense irréductible à tout autre :

Si l’on retourne à l’ordinaire de la paix
qui peut prétendre me juger ?

             Ce qu’il veut : maintenir les rigidités entre la guerre et la paix, entre l’ordinaire et l’exception, entre le passé et le présent, consolider les catégories établies. Les autres, il les désigne comme ils, eux. « Leur mort ma vie. /Leurs non-droits mes droits », affirme-t-il, n’envisageant la paix que comme le renversement de la situation de guerre : d’autres vainqueurs, d’autres vaincus.

             [4] Une voix féminine à nouveau, celle de la Justice, un je singulier qui observe les premiers jours et interroge : « Vous êtes dans la paix – où suis-je ? » Le tu qui lui succède va la conduire jusqu’à sa fonction, l’encourager à s’y aventurer. Il admoneste sur le mode impératif :

      Laisse aller l’ardeur de détruire,
de défaire les ciments de la paix convenue,
de la paix séparée – Là, ta rêverie.

             fixe ses tâches à l’infinitif :

Remettre ensemble ce qui a été séparé ;
le bourreau en face de la vérité ;
le fait en face du fait ; le mot, de son sens ;
l’événement, de sa suite d’actes.



Quatre voix solos, que portent quatre figures,
ont pris la parole dans les quatre premiers hymnes
pour dire les enjeux, poser les débats à venir.
Le lecteur suit avec elles le chemin
vers la paix dans le chaos de ses débuts.

Suivent six duos.


             Suscitée par l’autre, la parole se redresse, découvre une nouvelle façon de raconter, construit d’autres récits, élabore d’autres questions. Face à l’autre, la position de chacun se précise. Les dialogues permettent de poser les premières questions, d’exprimer les inquiétudes jusque-là informulées sur la mémoire et l’avenir, d’entendre une autre voix que la sienne, ententes et mésententes, d’écouter aussi, de reconnaître les premiers assentiments et les nécessaires confrontations entre le pardon et l’imprescriptible.
             Un échange peut commencer entre certains :
             l’homme avec la femme
             la femme, puis l’homme, avec la Justice.
             L’homme puis la femme vont se trouver en présence du bourreau mais il ne répondra qu’à la Justice.
             Quand elle le désigne comme tel : « Vous êtes un bourreau », il se défend : « Vous n’êtes pas la Justice. » En temps de guerre, rabâche-t-il, c’était lui la justice – aux yeux des autres, un violent et brutal simulacre.

             [H] Les mots ont été gauchis, dévoyés, le sens de chacun est à réexaminer : ce que sont le courage et la docilité, la justice et la vengeance, le conflit et la dispute, la condamnation et l’oubli.

Pourquoi fallait-il obéir ?
Seulement nous savions que ceux d’en face
obéissaient
et visaient. Et si nous nous étions
parlé ?

             Répondre sera estimer, évaluer différemment ce qui a eu lieu.

             [F] Comment tout cela a-t-il été rendu possible ? Comment faire pour que cela ne recommence pas ?
             Parlant du fils qu’elle a vu descendre en terre, la voix féminine énonce son premier je, un je qui veut savoir, comprendre, pouvoir dire plus tard à un enfant : « toi tu auras le temps ». Un nous pluriel reprend ce qu’elle avait dit seule :

Perdu, nous avons tous perdu, tout le monde a perdu,
il n’y a pas de victoire.
Fêtons : pas de victoire ;
tous vaincus.
Fêtons : il n’y aura plus de vainqueurs, jamais.

             [J] Quelle est la place de chacun maintenant ? À cette question difficile, l’autre peut aider à répondre.
             La Justice au bourreau :

      Nous sommes votre présent
qui n’en finit pas.
Longtemps. Aussi longtemps que vous
en déciderez.

             À la femme qui rappelle l’assassinat des témoins et la destruction des archives, à l’homme que hantent les camarades tués et le regard des assassins, la Justice explique ce qu’elle peut faire et comment ils peuvent l’aider :

Je peux donner des exemples de fouille dans les faits ;
d’enchaînement des personnes aux faits ;
de preuves de l’intention de commettre les faits
par organisation, concertation, prévision,
planification, contrôle, amélioration continue
[…]

             Et le futur emporte les premiers verbes affirmatifs :

F.
Alors on pourra aimer.
Alors on pourra faire confiance à quelques mots
qui ne seront pas grands, n’assommeront pas ;
qui ne seront trop petits, ne dénieront pas.

             premiers pas vers une paix possible :

H.
Une paix drôle, active, hargneuse contre le faux,
imprévisible. Vigilante, accueillante ; où l’on créerait
de nouvelles lois : d’hospitalité.



Le lecteur a entendu résonner la voix de l’autre,
refus ou assentiment, accueil ou rejet,
dans chaque voix, après chaque parole.

Suivent quatre trios,
la parole va circuler entre trois voix.


             Les voix ne sont ni abstraites ni symboliques. Elles sont réalisées dans des corps qui ont éprouvé la douleur, l’absence, la peur, la haine, la mort, qui ont espéré, rêvé. Les personnes grammaticales les manifestent, les disposent à imaginer une paix, une nouvelle façon d’être ensemble, à concevoir d’autres combinaisons du discours que l’opposition entre nous et eux.

             [11] L’homme, le bourreau, la femme.
             Le bourreau reste encore enfermé dans un je solipsiste. Il invective l’homme et la femme : « Vous aimez les scandales. Vous entretenez/les divisions. » Eux ne s’adressent pas à lui, en parlent à la troisième personne comme s’il n’était pas là, pas présent. Deux fois s’éloignant de lui et déjà de la guerre ils parlent d’une même voix :

H & F (ensemble)
La paix n’est pas peur de dispute, ni silence
par peur de blesser, mais disputes parlées,
chantées, cherchées dans leurs raisons, cultivées,
cultivation d’un monde qui n’est pas nôtre
ni des autres, ni de tous, mais loin,
grand et tournant sur lui-même sans fin.

             [12] L’homme, la Justice, le bourreau.
             L’homme interroge la Justice pour comprendre ce qui s’est passé, les causes, les conséquences, dénouer en lui les actes du bourreau. Le on dans la bouche de la Justice – l’espérance d’un nous - objective le travail en cours, crée de l’ordre dans le chaos des faits :

On recommence. On reprend tout. On repasse
par le passé. On veut voir les conséquences, ne rien
oublier dans la séquence et regarder les fins, aller
jusqu’à la fin.

             Le bourreau dit nous en parlant de l’organisation de la mort à laquelle il a participé, je quand il a peur.

             [13] La femme, le bourreau, la Justice.
             L’arrestation du « digne et grand » introduit le bourreau dans le discours. La femme pour la première fois, puis la Justice s’adressent à lui :

F.
Ne te fais pas oublier, bourreau.
Garde-les, tes lunettes noires par temps gris.
Qu’on te regarde.

J.
Vous devez tout raconter, donner tous les détails,
dire tout ce que vous savez.

             [14] L’homme, la femme, la Justice.
             La paix prend forme, son approche fait trembler les paroles de l’homme et de la femme : après les désastres de la guerre, les inquiétudes d’une paix à choisir. Morts et vivants réclament des comptes, disent-ils, comment faire entendre raison au bourreau, comment être certains qu’on fera mieux que ce qui a précédé ?
             « On ne juge pas la société, on la fait », répond la Justice,

      Et suivons Érasme :
Toutes les guerres sont civiles, ce sont hommes
qui s’entretuent.



Suivent deux quatuors,
de la Paix séparée, de la Paix commune.

             Les voix ont parlé seules, à deux puis à trois, maintenant les quatre se rassemblent et débattent de la paix qu’il est souhaitable d’instaurer dans le temps présent.
             Des vers sont répétés par la même voix ou repris par une autre. Le lecteur les entend autrement car ils portent la trace de leur première énonciation, ils sont devenus presque familiers.
             « Le ciel est sans avions », disait la femme en solo. Quand elle répète « le ciel est sans avions », il l’est depuis longtemps, depuis que la guerre a pris fin et que la paix a entamé son processus jusque dans les voix, depuis le début de notre lecture.
             Leur reprise insiste, épaissit les questions posées, encourage les tentatives d’y répondre.
             « Il n’y aura plus de vainqueurs, jamais », dit l’homme, reprenant cette phrase de la femme qui l’a prononcée deux fois, en solo et dans le duo avec lui. Il l’a entendue, la fait maintenant sienne.


             [15] La Paix ne peut se satisfaire d’être la paix de chacun.
             Chaque personne a été traversée par les autres : je a reconnu le nous en lui, nous a établi et respecté les je ; tu s’est adressé au je singulier, vous au nous pluriel ; on a appartenu au nous, au vous ; il, eux, ceux qui s’étaient séparés, ont été réintroduits dans la conjugaison.
             Il faut se montrer attentif : si on écarte une voix, les conditions de la coexistence resteront les mêmes, des circonstances identiques réapparaîtront, et un nouveau « grand et digne » se présentera un jour afin de confisquer la parole en commun à son seul profit. La Paix séparée donne encore le dernier mot au bourreau : lire « Ce que j’ai appris, je le transmettrai » fait froid dans le dos.

             [16] La Paix doit être commune, il y a maintenant à vivre ensemble. Du moins peut-on en poser l’hypothèse : que ce qui n’est pas moi devienne toi, pas lui ; que ce qui n’est pas nous devienne vous, pas eux – un début de fraternité.
             Le « Je me souviens » du bourreau l‘éloigne alors de l’ancien « j’appartiens au passé ». Premier pas vers le présent commun, sa voix peut se mêler aux autres.

             Les quatre voix enchaînent dans le final :

H.
Nous : dans un monde qui n’est pas nôtre

B.
ni des autres, ni de tous – inconnu,

J.
connu dans la dispute et, le connaissant,
nous sortons de l’entre-nous, des face-à-face

F.
et avec les petits nous y allons, jardiniers,
explorateurs, avec résolution, avec douceur,
attentifs, précis, inquiets – ici et
loin ; dans l’univers mêlé, tournant sur lui-même
sans fin.

Le lecteur rêve alors de les rejoindre,
chanter avec ces quatre voix,
c’est le chœur de tous qui est appelé.

             Un hymne à la paix (16 fois) raconte la construction fragile de la paix, de toute paix, avec soi et avec les autres, et comment elle cherche à se constituer malgré le bourreau, grâce à la Justice.
             Écrit avec précision, avec la concision et l’urgence d’une pensée au travail, le poème de Laurent Grisel, en rappelant quels sont les enjeux de la poésie et de la littérature, décrit le cheminement de la parole, comment elle avance de soi vers l’autre et le rencontre – parole et paix en commun, lecture en cours.


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Dominique Dussidour - 8 mai 2009

[1Heinrich von Kleist, De l’élaboration progressive des idées par la parole et sept autres petits écrits, traduction de l’allemand, notes et postface par Anne Longuet Marx, éditions Mille et une nuits, 2003.

[2Les numéros correspondent à l’ordre des seize hymnes, les initiales désignent les voix.