Une lecture de Un hymne à la paix (16 fois) de Laurent Grisel.
Lire l’hymne 15 de la Paix séparée.
Lire l’hymne 11, voix d’homme, de bourreau, de femme.
Un hymne à la paix (16 fois) sur publie.net, présentation de François Bon.
Nous savons ce qu’est une colline, et y monter.
Un trou.
Nous savons ce qu’est une haie, une haine.
Une route, toute route.
Il ne prononce ni le mot « paix » ni le mot « guerre », il va et vient entre un temps de destruction dont les images ne sont pas encore effacées et un présent à portée de main mais impénétrable. Parfois nous recule. « On travaille. On sait comment aller de A à B », on dit le repli sur le déjà connu, sur le plus immédiat. Plus loin nous réapparaît pour espérer :
Baignons-nous dans les cendres.
Faisons des enfants.
Allons aux champs.
[2] Une voix féminine s’élève, elle dit on pour celles qui ne sont pas parties. « On accueille la paix », ce sont ses premiers mots avant qu’elle raconte les hommes de retour et qu’on reconnaît mal, les ruines à abattre et les murs à reconstruire autrement, les tâches inéluctables, paix ou guerre, se nourrir, se vêtir, veiller sur les enfants, travailler, se reposer. Elle dit l’écœurement, la lassitude, elle dit aussi la joie de la « défaite générale » :
On fête : pas de victoire ;
on ne fête pas d’avoir été vainqueurs.
On fête : tous vaincus.
On fête : enfin il n’y aura plus de vainqueurs, jamais.
« On fait des enfants qui vivront », le vers suivant, emmène cette joie vers l’assertion tranquille, durable d’une génération à venir.
[3] Une voix masculine à nouveau, celle du bourreau. Il dit je, le je de la place qu’il a occupée pendant la guerre, un je qui sépare celui qui se pense irréductible à tout autre :
Si l’on retourne à l’ordinaire de la paix
qui peut prétendre me juger ?
Ce qu’il veut : maintenir les rigidités entre la guerre et la paix, entre l’ordinaire et l’exception, entre le passé et le présent, consolider les catégories établies. Les autres, il les désigne comme ils, eux. « Leur mort ma vie. /Leurs non-droits mes droits », affirme-t-il, n’envisageant la paix que comme le renversement de la situation de guerre : d’autres vainqueurs, d’autres vaincus.
[4] Une voix féminine à nouveau, celle de la Justice, un je singulier qui observe les premiers jours et interroge : « Vous êtes dans la paix – où suis-je ? » Le tu qui lui succède va la conduire jusqu’à sa fonction, l’encourager à s’y aventurer. Il admoneste sur le mode impératif :
Laisse aller l’ardeur de détruire,
de défaire les ciments de la paix convenue,
de la paix séparée – Là, ta rêverie.
fixe ses tâches à l’infinitif :
Remettre ensemble ce qui a été séparé ;
le bourreau en face de la vérité ;
le fait en face du fait ; le mot, de son sens ;
l’événement, de sa suite d’actes.
Pourquoi fallait-il obéir ?
Seulement nous savions que ceux d’en face
obéissaient
et visaient. Et si nous nous étions
parlé ?
Répondre sera estimer, évaluer différemment ce qui a eu lieu.
[F] Comment tout cela a-t-il été rendu possible ? Comment faire pour que cela ne recommence pas ?
Parlant du fils qu’elle a vu descendre en terre, la voix féminine énonce son premier je, un je qui veut savoir, comprendre, pouvoir dire plus tard à un enfant : « toi tu auras le temps ». Un nous pluriel reprend ce qu’elle avait dit seule :
Perdu, nous avons tous perdu, tout le monde a perdu,
il n’y a pas de victoire.
Fêtons : pas de victoire ;
tous vaincus.
Fêtons : il n’y aura plus de vainqueurs, jamais.
[J] Quelle est la place de chacun maintenant ? À cette question difficile, l’autre peut aider à répondre.
La Justice au bourreau :
Nous sommes votre présent
qui n’en finit pas.
Longtemps. Aussi longtemps que vous
en déciderez.
À la femme qui rappelle l’assassinat des témoins et la destruction des archives, à l’homme que hantent les camarades tués et le regard des assassins, la Justice explique ce qu’elle peut faire et comment ils peuvent l’aider :
Je peux donner des exemples de fouille dans les faits : d’enchaînement des personnes aux faits ;
de preuves de l’intention de commettre les faits
par organisation, concertation, prévision,
planification, contrôle, amélioration continue […]
Et le futur emporte les premiers verbes affirmatifs :
F.
Alors on pourra aimer.
Alors on pourra faire confiance à quelques mots
qui ne seront pas grands, n’assommeront pas ;
qui ne seront trop petits, ne dénieront pas.
premiers pas vers une paix possible :
H.
Une paix drôle, active, hargneuse contre le faux,
imprévisible. Vigilante, accueillante ; où l’on créerait
de nouvelles lois : d’hospitalité.
H & F (ensemble)
La paix n’est pas peur de dispute, ni silence
par peur de blesser, mais disputes parlées,
chantées, cherchées dans leurs raisons, cultivées,
cultivation d’un monde qui n’est pas nôtre
ni des autres, ni de tous, mais loin,
grand et tournant sur lui-même sans fin.
[12] L’homme, la Justice, le bourreau.
L’homme interroge la Justice pour comprendre ce qui s’est passé, les causes, les conséquences, dénouer en lui les actes du bourreau. Le on dans la bouche de la Justice – l’espérance d’un nous - objective le travail en cours, crée de l’ordre dans le chaos des faits :
On recommence. On reprend tout. On repasse
par le passé. On veut voir les conséquences, ne rien
oublier dans la séquence et regarder les fins, aller
jusqu’à la fin.
Le bourreau dit nous en parlant de l’organisation de la mort à laquelle il a participé, je quand il a peur.
[13] La femme, le bourreau, la Justice.
L’arrestation du « digne et grand » introduit le bourreau dans le discours. La femme pour la première fois, puis la Justice s’adressent à lui :
F.
Ne te fais pas oublier, bourreau.
Garde-les, tes lunettes noires par temps gris.
Qu’on te regarde.J.
Vous devez tout raconter, donner tous les détails,
dire tout ce que vous savez.
[14] L’homme, la femme, la Justice.
La paix prend forme, son approche fait trembler les paroles de l’homme et de la femme : après les désastres de la guerre, les inquiétudes d’une paix à choisir. Morts et vivants réclament des comptes, disent-ils, comment faire entendre raison au bourreau, comment être certains qu’on fera mieux que ce qui a précédé ?
« On ne juge pas la société, on la fait », répond la Justice,
Et suivons Érasme :
Toutes les guerres sont civiles, ce sont hommes
qui s’entretuent.
H.
Nous : dans un monde qui n’est pas nôtreB.
ni des autres, ni de tous – inconnu,J.
connu dans la dispute et, le connaissant,
nous sortons de l’entre-nous, des face-à-faceF.
et avec les petits nous y allons, jardiniers,
explorateurs, avec résolution, avec douceur,
attentifs, précis, inquiets – ici et
loin ; dans l’univers mêlé, tournant sur lui-même
sans fin.
Un hymne à la paix (16 fois) raconte la construction fragile de la paix, de toute paix, avec soi et avec les autres, et comment elle cherche à se constituer malgré le bourreau, grâce à la Justice.
Écrit avec précision, avec la concision et l’urgence d’une pensée au travail, le poème de Laurent Grisel, en rappelant quels sont les enjeux de la poésie et de la littérature, décrit le cheminement de la parole, comment elle avance de soi vers l’autre et le rencontre – parole et paix en commun, lecture en cours.
[1] Heinrich von Kleist, De l’élaboration progressive des idées par la parole et sept autres petits écrits, traduction de l’allemand, notes et postface par Anne Longuet Marx, éditions Mille et une nuits, 2003.
[2] Les numéros correspondent à l’ordre des seize hymnes, les initiales désignent les voix.