La force de l’Exhibition. Olivier Bardin

Olivier Bardin, Exhibition, « La Force de l’art n°2 », 2009



Olivier Bardin expose “Exhibition
dans le cadre de l’exposition "La force de l’art n°2"
au Grand Palais.

Cf. Chevauchée de Cavalier Pensant n°1
Chevauchée de Cavalier Pensant n°2
Chevauchée de Cavalier Pensant n°3
Chevauchée de Cavalier Pensant n°4
Chevauchée de Cavalier Pensant n°5


Chevauchée n°6 Miroirs

COMMENT CAVALIER PENSANT VISITE UNE EXPOSITION, REGARDE “EXHIBITION” ET VOIT AVEC LES YEUX DES VISAGES PHOTOGRAPHIÉS QUI LE REGARDENT COMMENT IL EST VIVANT.

« Tout cela, bien sûr, étant dit sans oublier qu’à l’horizon de ce questionnement, se tient, vierge, intacte, irrésolue, cette grande, cette essentielle question : qu’est-ce qui fait de l’existence humaine en général un “ acte artistique continuel ”, une perpétuelle création de soi ? »
Paul Audi,
L’ivresse de l’art. Nietzsche et l’esthétique.
Le Livre de Poche, Biblio essais, 2003, p.28.

Je ne peux pas dire comment, mais le fait est, ce vendredi de printemps, partout où Cavalier Pensant trouve quelque chose de vivant, il trouve de l’art et il a le sentiment d’exister. Compte tenu de l’importance qu’il accorde manifestement aux expositions, il se sent très concerné par une œuvre intitulée « Exhibition ». Cette pièce déploie sa force en parlant non pas à son entendement [le burattino a une tête de bois] mais à son être vivant tout entier [la réalité subjective qui lui donne corps]. Avec son mécanisme articulé dépendant de puissantes ficelles et son énergie charnelle et pulsatile cahin-caha le pantin traverse jusqu’au sixième emplacement une « géologie blanche », une “casbah” d’Espace-Temps pleine de formes colorées.
Il pénètre à l’intérieur de l’espace elliptique. De jeunes visages photographiés plusieurs fois et répartis sur les hauts murs d’un dispositif mandorle le regardent. Les mêmes visages regardent le visiteur avec des yeux différents. Les yeux dans les yeux des images le cavalier perd son visage. Sous la lumière irradiante de la grande nef, privé de ses repères perceptifs, il n’est plus qu’un corps maladroit qui marchotte et une tête flottante qui s’interroge au gré de la courbe plane. Il est un œil, il doit regarder. Il regarde.
Une des manières d’expliciter le sens et la portée de l’ivresse du regardeur consiste en l’exégèse libre et détachée des quelques mots écrits à Maître Paraffine au dos d’une carte postale représentant la nef du Grand Palais.

« Caro mio Maître Paraffine, je ne te raconte pas une nouvelle bambinata, je suis encore ivre de ce que je viens de vivre au Grand Palais. Figure-toi ton burattino pris des pieds à la pointe du bonnet par une force incroyable qui le fait revivre au même moment avec treize visages différents : je suis une vraie fille énervée, je suis un vrai garçon étonné, je suis une vraie fille contente d’elle, je suis un vrai garçon tranquille, je suis une vraie fille sournoise, je suis un vrai garçon orgueilleux, je suis une vraie fille sévère, je suis un vrai garçon surpris, je suis une vraie fille en colère, je suis un vrai garçon fatigué, je suis une vraie fille torturée, je suis un vrai garçon paisible, je suis la seule fille vraiment joyeuse... L’ivresse de paraître ainsi tant de vies différentes et d’habiter un même corps me tient jusqu’à la sortie où le chef du service de sécurité m’interpelle en me rappelant que toute exhibition à l’extérieur du lieu d’exposition est interdite. Je le rassure en lui répondant gentiment que nous sommes des ragazzi méchants devenus bons.
J’espère que tu vas aimer tous mes nouveaux camarades, babbino mio, ils sont artistes comme toi !
Je te couvre de baisers. Ton CP. »

À ce stade, somme toute peu avancé étant donné les exigences et la rigueur de la recherche, et en première analyse interprétative du texte de la pensée de Cavalier Pensant, quelques problèmes difficiles et l’élaboration d’un certain nombre de concepts et d’outils de réflexion complexes tels que la définition de la “subjectivité” et de l’“intériorité” chez les artistes au début du XXI ème siècle, la compréhension des mouvements de l’intentio et de la voluntas d’un pantin en bois de Riga et le rôle de cette dernière dans la suite du récit de ses chevauchées, m’amènent à garder le même corps, mais à changer de corpus : « L’effet des œuvres d’art est de susciter l’état dans lequel on crée de l’art : l’ivresse » [Nietzsche, Fragments posthumes.]
Cavalier Pensant veut signifier à Maître Paraffine qu’il est plus vivant que jamais et qu’il brûle dans l’ardent foyer de l’art. Ce n’est pas le moment de retarder le commentaire des pensées cavalières en développant les quatre niveaux d’interprétation exégétique [le sens littéral, le sens allégorique, la tropologie, l’anagogie] qui expliciteraient les efforts d’une marionnette pour échapper à la domination des idées reçues, des clichés, de la doxa.
Je me contente de rappeler, trop rapidement, que les paroles de Cavalier Pensant sont incarnées dans le monde des visages de la pièce Exhibition : toutes les images s’observent les unes les autres. Les visages photographiés regardent les visages des spectateurs qui les regardent. Ainsi sans fin.

Quelque soit le visage qui le regarde, image photographique ou regard vivant, Cavalier Pensant reste mais recherche l’esprit de sa présence dans le monde des expositions en rêvant un “ailleurs” beaucoup plus subjectif. Il y a toujours chez lui une histoire d’âme double, consciente de ses polissonneries et tendue vers un idéal de “pureté” qui provoque à la fois douleur et sérénité. L’aventure de la duplicité d’une conscience à l’intérieur d’une âme de bois peut être décryptée par l’entrelacs d’une vision en mouvement à l’intérieur d’une pièce dont le titre ―Exhibition― dit que l’artiste pense l’exposition comme medium et le spectateur comme œuvre.
Plus qu’à un Cavalier Pensant GP donne la vie à une pensée cavalière qui ne part à califourchon que sur les mots. C’est la forme des chevauchées qui détermine et délimite le domaine dans lequel l’artisan-artiste se remplit lui-même de la force de l’art et de la plénitude de la vie. Appréhender l’œuvre d’art du point de vue de l’artiste créateur, c’est instaurer de la forme, non pas “comme” une règle, mais “selon” une règle : la nécessité dictée par la vie.

C’est la manière dont les choses de la vie et du monde se donnent qui intéresse les artistes. La part secrète d’une exhibition unit des visages vivants et des têtes pensantes à l’ivresse les regardant. La force de l’art se dégage de formes de transfiguration, forcément.
Toujours déjà s’éprouver vivant.

Catherine Pomparat - 20 mai 2009