Eloge de la palourde

Marc Le Gros et les secrets du bivalve lumineux.


Éloge de la palourde reste à ce jour le livre le plus connu de Marc Le Gros. Il a été publié une première fois en 1996 chez Flammarion. Le voici réédité dans une version revue et augmentée. L’écrivain, amateur de pêche à pied, que l’on avait laissé, il y a à peu près deux ans avec Marée basse, en quête de lançon et de palémon, réapparaît donc dans des territoires de sable, de grève et d’atmosphère iodée qui l’incitent à flâner en se frottant tout autant à la littérature qu’aux paysages marins. L’ensemble offert est vaste, riche et plein d’humilité. Les proses brèves qui s’emboîtent expriment au mieux le lent cheminement qui permet à Marc Le Gros de dire tout le bien qu’il pense de ce bivalve secret trop souvent délaissé.

« On remarquera que la palourde n’a pas sa place dans la mythologie gastronomique du dix-neuvième siècle oisif et élégant. Le noceur, le soupeur fin, le gigolo des guinguettes encanaillées des bords de Seine l’ignorent ; ni Maupassant, ni Lorrain, ni Sachs n’en pipent mot. »

Le Gros interroge les écrivains. Il ausculte leurs livres. Détecte des façons d’être qui, « par le seul truchement marin », diffèrent. Son texte fourmille de notes, anecdotes, repérages et décodages astucieux. Son érudition, pour remarquable qu’elle soit, ne se hausse pas du col. Il la distille, au contraire, avec parcimonie, s’en moque parfois (se méfiant du maniérisme), la confronte à celles des autres, la remet à hauteur de table – et d’assiette puis de fourchette – dès que nécessaire et, si cela ne suffit pas, la mêle au précieux savoir de Laurencine Colleter, l’une de ses grand-mères, qui fut pêcheuse de palourdes à Térénez, dans le Nord Finistère.

Ce qui l’attire dans le bivalve lumineux où toute vie est « rythme, cadence », c’est sa grande discrétion, ce côté nocturne, souterrain qui le place à l’écart de la mondanité. La palourde (qu’en Provence on appelle la clovisse) resta longtemps absente de l’étal des écaillers. Elle fit tard son apparition au menu des restaurants. Ne se montra pas plus en peinture qu’en littérature. Modeste et mystérieuse, elle dut s’effacer au profit de l’huître, concurrente vorace et adulée. C’est ce combat inégal mais passionnant, qui débute entre sable, vase et roches pour se poursuivre au fil d’une écriture sinueuse, que raconte, en tableaux minutieux et bien documentés, Marc Le Gros dans sa réhabilitation.

L’écrivain, qui aime tant repérer les flaques, les trous d’eau, les interstices creusés entre les rochers, n’hésite jamais à lever les yeux pour se tenir au fait des velléités des oiseaux, ses autres protégés. Eux volent en rase-mottes entre talus et estran et l’accompagnent souvent dans ses longues promenades.
Un de ses livres, qui paraît également ces jours-ci aux éditions La Part commune, s’attache justement au corbeau qui vécut à son domicile durant quelques mois et avec lequel il réussit à établir une réelle complicité. Le corvidé, prénommé Gérard, semblait traversé d’une « lumière noire qui, aurait-on dit, l’irriguait en permanence et l’éclairait de l’intérieur. Le parcours en commun – avec jeux de voix et étrange fil d’Ariane – entre le poète et le corbeau est décrit avec allant dans « Paysage aux neuf corbeaux ».

« Il revenait toujours à mon appel et se posait docilement sur le gant. Ma fierté, je dois le dire, n’était pas mince. La scène ne manquait pas d’allure. Des images de vieux dresseurs mongols, à cheval avec leurs rapaces encapuchonnés sur le poing, me revenaient. »


Éloge de la palourde, éditions L’escampette.
Paysage aux neuf corbeaux, éditions La Part commune.

Jacques Josse - 19 mai 2009