Jacques Serena ⎜ Fins de droit

D’abord, je dis, avant qu’on me dise, que les lieux qui ont fait naître et s’enchaîner ces considérations sont en moi, qu’il est évident qu’ils y existaient déjà avant que je me mette à les trouver en Seine Saint-Denis, et me mette à trouver assez de correspondances entre ceux-ci et ceux-là.

C’est-à-dire entre ces lieux de mémoire, d’enfance, arrangés, arrangeants, bien sûr, comme toute enfance, toute mémoire, et ces lieux captés en diverses occasions et griffonnées là ou là, sur le carnet qui se trouvait être à propos dans ma poche de veste, ou à défaut un dos de prospectus. Que ces lieux pré-textes aient eu pour nom, et aient encore, d’abord Montreuil (où dans les années 80 j’ai tenu huit mois avec une horde de squatters), puis Sevran et Stains (où je suis, plus tard, venu roder sous couvert de bricoler de l’écrit avec une poignée de lycéens, et une autre belle passade à base de stylo et tout ce qui s’ensuit avec un gang de filles, dames, belles âmes esseulées), ce n’est évidemment pas par hasard. Mais pour ce qui est de ceux et celles qui pourraient prendre ombrage de mon appréhension de ces choses et de ces êtres, qu’ils sachent qu’il n’y a pas de quoi, qu’au contraire, ou que les ombrager n’est pas dans mes intentions, pour ce que j’en sais, et si intention il y a.

Guère plus d’exclus ici que partout ailleurs, m’a dit un d’ici. Et ça m’a eu l’air soutenable. Ceci dit.

DU PREMIER CARNET
Toujours ma marotte, de chercher le joint entre le lieu et les mots qui en sortent, peuvent en sourdre, et là immédiatement une autre impression. Comme quoi la perception de la bonne vieille ville, avec en son noyau sa basse ville, c’était, pouvait facilement être, global, ça avait encore une unité idéelle, une structure qui en frayait l’écriture, et la conception d’une histoire, avec début, déroulement, finalité. Au lieu qu’ici, l’impression qui prédomine c’est que cette espèce de cité se dérobe sans cesse, échappe à toute velléité de totalisation, et même de compréhension. Pas moyen de concevoir, de s’en concocter une idée globalisante, unificatrice, intégrante. Comment alors n’aurait-on pas, ici, une expression, tant orale qu’écrite, étant de manière aussi flagrante une manifestation du fragmenté. Du fragment. Et assez souvent du fragment emprunté, sans vergogne, naturellement, évidemment. Du sample, du collage, du rap. Je pense : Échantillon gratuit. Accaparement, détournement, deuxième chance, pour les mots, et pour nous, à les réentendre. Sans parler de ce qui se passe entre, ou carrément au point d’impact de deux vieilles lunes. Parce que ça fait impact, ça bute, d’une chose à l’autre. Saisir au vol, ou laisser tomber, peu importe, zapper. Une espèce d’interactivité facultative, et instinctive.

Et aussi la musique entre les deux oreilles, du style walkman, un pour tous et Dieu pour soi. Cette sorte de résistance au monde extérieur, cet autisme.

Ici, quand on dit, et écrit, le lieu n’est jamais dit, va sans dire. L’espace n’est pas signalé, d’où proviennent les mots.

Au détour d’une ligne, quand surgit un élément du cadre, c’est en passant, vite jeté, sa fonction est purement indicative, signalétique. Symbolique, presque. Même pas une didascalie de théâtre.

Est-ce à dire que quand les mots naissent à ce point du lieu, tout repère spatial s’épuise de lui-même dans la transposition de ces mots ?

Le cadre de toute façon apparaît en filigrane au détour de la plupart des phrases.

C’est là où il faut explorer le moindre écrit, entendre les derniers mots dits, dans tous leurs non-dit. Les histoires, là ou là, entre les mots, combinent sans cesse d’autres histoires, celles de pratiques éminemment culturelles, celles de représentations que fomentent ces coins du monde, les traversent, et qui, quelque part, qu’on en ait conscience ou pas, nous traversent, ou traverseront.

A l’autre bout des rails : la ville, la vie, l’idée qu’on s’en fait, peut s’en faire d’ici : le mythe de la vie en ville. Mythe de l’ailleurs accessible, du monde meilleur, où vivre mieux, alimentant les fantasmes. Et qui donc alimente aussi les frustrations, les envenime.

On vient de la ville, on parle autrement, on remue différemment, on débarque là, parmi eux, pourquoi, ce n’est pas clair, pour eux, pour nous, ni ce qu’on vient y faire, et ce qu’on fait par ailleurs encore moins, mais c’est clair que c’est plus facile, pour ainsi dire agréable, chanceux. Et par sa présence on rapproche vertigineusement d’eux la chance d’une vie exaltante en ville, fantasmatique, évidemment, mais sinon quoi. Clair, qu’on met à portée de main cette chance. On se sent nettement miroir, où s’inversent assez vite leur rage, fierté, désaffection. Qui tournent du coup en détresse, gloriole, glandouillage. Mais sentent-ils, eux, à quel point face à eux on sent sa vanité ? Sa vanité ? L’espèce de bluff qu’on incarne ?

Par cette venue de moi, par l’espèce de parcours féerique que je peux représenter, auquel sans trop de mal ils peuvent s’identifier, prendre pied dans la vie en ville leur paraît jouable, bon pied d’un (bon) coup. Mais alors le confort de l’imaginaire, du chimérique, c’est fichu, râpé. Fini le vieux rituel de l’inertie, de l’ennui établi, immuable, depuis longtemps pleinement justifié par l’exclusion systématique, à quoi bon, foutu d’avance. Par cette venue de moi, l’impératif devient pressant, d’une décision, de l’urgence, d’une rupture. Ils étaient de ceux qui ne savaient pas que le temps passait. Ils seront donc de ceux qui risquent de ne pas arrêter de le savoir.

Puis : Ce type ne a-t-il pas bourré le mou, est-il vraiment connu ? Passé à la télé, combien de fois, sur quelle chaîne ? En ce domaine les points de repère manquent, et la construction mentale vacille, l’illusion, plus ou moins vite, s’effrite.

Aucune ville ne saurait évidemment tenir la moindre promesse rêvée. Et l’espoir de l’atteindre un jour ne peut plus jouer, quand on y est. Ou qu’on y a été. Comme on avait attendu quelqu’un, et quand il est là on l’attend encore. La ville, toute cette vie, cette altérité absolue, une fois qu’on y est, ça se met définitivement hors d’atteinte.

Ces zones (de non droit, dixit les tracts rengaines du Front National) où vivre l’insécurité est encore possible, et la violence (qu’il est obsessionnel, au sens le plus clinique, de vouloir éradiquer de la vie). Zones où sont encore des conditions offrant à l’être un combat véritable, par lequel il peut se construire, se grandir. Connaître en temps voulu ses possibilités, ses limites.

Dans pas mal de regards : Bouge de là, allez, tu n’as rien pour moi, ou ce que tu as ne m’intéresse pas, et je n’ai rien pour toi, ou ce que j’ai, laisse tomber, tu ne peux pas comprendre.

L’indifférence des êtres c’est peut-être aussi l’indifférencié. Le lieu confondant tout, absorbant tout dans l’immobilité du tout. La représentation communément admise du monde et de la vie ne les concerne pas, ne les regarde pas, la hiérarchie des valeurs par ailleurs prônée est ici caduque, hors sujet, et les lois rebidouillées au jour le jour pour voir à les imposer partout sont pour le moins inadéquates, mal informées, risibles, pathétiques. La culpabilité ce n’est pas le problème, elle existe de toutes façons, préexiste, elle est d’emblée, partout, et rien ne semble plus pouvoir renverser cette fatalité. Fatalité ou immobilité inéluctable qui prend tout et tout le monde et à laquelle personne ne peut échapper. Ni ne semble trop vouloir, à première vue. Sauf que. A rester assez longtemps vissé parmi eux, face à eux, à apprendre à la fermer, à écouter, assez, le temps qu’il faut pour comprendre, démêler, décrypter, arrive l’évidence qu’ils n’ont pas renoncé, qu’il est des choses qui les tentent, pas celles qu’on croirait, qu’ils y pensent, à leur façon, le disent, en attendant, et qu’ils ne perdent rien, qu’on ne perd rien, pour attendre.

Si par exemple ils veulent souvent une voiture, c’est en connaissance de cause, c’est à dire sachant qu’ils ne pourront jamais l’avoir, pas plus ça que le reste, par les moyens licites, et ils la veulent pour le vent la nuit dans les cheveux et la chemise ouverte, et cap sur la mer, et, à ce moment-là, semblerait devoir peser peu, oui, devoir être ôté de là, ce qui éventuellement viendrait se mettre entre eux et la mer.

Et un qui dit, et après une : De quels nouveaux cauchemars je vais encore dépendre aujourd’hui, qu’est-ce qui va encore venir me bouffer la tête, je ne veux pas que la vie me bouffe ma vie, et un jour un peu d’amour beaucoup d’amitié, puis un jour plus d’amour un peu d’amitié, puis un jour plus d’amitié plus rien, et plus rien à désirer, et je suis là et c’est tout.

L’absence de mouvement, l’absence apparente de désir immédiat, cette forme d’inertie, n’exclut évidemment pas, au contraire, les accès violence sporadique, la peur, l’angoisse. Ici on ne dort jamais que d’un oeil, jamais tous à la même heure. C’est comme une espèce de cristallisation qui a lieu au coeur des choses, et contamine les êtres qui y sont. Sorte de fossilisation existentielle qu’aucune idéologie, aucune philosophie, aucun débat télévisé, même les plus généreux, les plus utopistes, surtout les plus utopistes et les plus généreux, ne pourront percer, entamer.

La cité ici fige un état de choses, un espace-temps immuable et sans effet. Le temps qui passe sur ceux qui sont là les pétrifie. Ceux-là, tels qu’ils sont, semblent avoir été pétrifiés, peu à peu tels qu’ils étaient. Ou même tels qu’ils ont été à un moment donné. Le temps s’est arrêté, à cette espèce d’éternel présent s’étirant à perte de vue. Et évidemment le présent est un temps qui n’existe pas. Cette assimilation de l’espace et du temps se trouve ici pourtant matérialisée, devenue élément concret, tangible, qui écrase, étouffe. Aucun besoin, alors, ici, de clôtures, de cadre et les murs qu’on voit pourtant se dresser. Je pense que c’est pour la forme, pour le décorum. Éléments inefficients, ne fermant rien, ne barrant rien, étant donné qu’il n’y a rien à barrer. Tout changement, toute transformation, évolution, semble bien improbable, impossible, impensable. La vie ici se déroule et si du temps y passe, c’est sans laisser de trace, sans rien changer, sans rien faire. Tout se déroule et tout reste en l’état.

Et on dit, on dirait, qu’à rester comme ça sans bouger on va finir par devenir suspect, et qu’on cherche qui, on cherche quoi, on ne sait pas, que c’est la dernière cité, le dernier immeuble, le dernier couloir que je me fais.

C’est une sorte de vide qui semble ici à l’oeuvre, un évidement qui sape les vies, mine les sens, et donc les mots. Ici on ne s’accroche à rien. L’illusoire en certains foyers d’ici, de là, n’est même plus un feu de paille, il est, depuis qui sait quand, dépassé. Il n’a plus cours. L’amour, ici, même, n’a plus trop de substance, celle-là par exemple dit et répète qu’elle aime ce type qui est venu deux fois, dont elle ne sait pas bien dire le nom, encore moins l’écrire, qu’elle n’a vu que ces deux fois-là et à qui elle n’a pas parlé.

L’identité, l’idée qu’habituellement on peut s’en faire, n’est plus ici possible, la conscience des êtres ne cessant de se heurter à des simulacres. Ni déception, ni désillusion, le simulacre depuis longtemps ne trompe plus personne, il est simplement l’ultime dimension d’un réel. Tout se chosifie et la simple mémoire d’un quelconque état antérieur se perd, s’estompe. A peine si on se rappelle vaguement d’un vague manque. D’un vide. D’une incomplétude, mais pour combien de temps encore, cette confuse réminiscence ? Peut-être qu’on résiste un peu, qu’on tente de retenir des bribes, de reconstituer, de retarder l’évanouissement.

Dans les bribes des récits, les corps aussi, naturellement, paraissent menacés dans leur intégrité, dans leur unité. Ils se parcellisent, sous nos yeux, se fragmentent. Éclatent dans l’espace du texte, des textes, dispersant les mots censés les construire. Et la tentation est forte d’en tirer une leçon, de prendre l’une ou l’autre page individuelle comme emblématique du style d’un lieu. Mais on ne peut s’empêcher de penser que c’est limite, et peut-être un rien trop beau. Et qu’assez parlé, assez écrit, si on tient à faire, il faudra faire avec ça, le reste, l’essentiel, ira sans dire. Ici, les mots aussi sont en sursis.

Et une dit : Le foyer, ce qu’on pouvait faire, ce qu’on ne devait pas, c’était dur, faut dire, j’étais dure. Et toute seule, les cuisses glacées par le béton, la langue trop dure pour comprendre, prise dans la masse du chaos.

Ce cadre, cette lente errance dans ces parcelles pensées, juxtaposées, idéales. Incohérentes. Quelque part ça a pris, ou failli. D’autre part des êtres parcellisés se déréalisent. Naturellement. N’étant plus personne on est, serait, n’importe qui, n’importe quoi. Difficile de se rappeler seul quand plus personne ne nous appelle. On s’appelle Dog, Sun, Tonton, et basta. On ne s’appelle pas souvent.

L’humanité est encore perceptible par fragments, lentement bascule dans l’incohérence. Continue à se dissoudre, encore et encore, jusqu’à rejoindre la grande indifférence de la matière, devenir cette chose facultative, hypothétique, on peut dire portative. Et donc, peut-être, éventuellement déportative.

Dans ce lieu fait de massifs implantés dans l’espace, ce lieu massif et vide, on n’effectue, au gré de ses déplacements, que des passages au fil desquels on se perd chaque fois un peu plus. Nul n’y est chez soi et nul n’y est vraiment soi. Toute tentative pour se parler, voire se rejoindre, semble vouée à l’échec.

Un langage à la limite du langage. La force de ce langage dans le fait qu’il révèle la faiblesse de ce langage.

Le temps est oublié, ou a pu être refusé. L’histoire ici a cessé de faire signe, de faire sens, et sa trace s’est perdue. La mémoire des êtres, qui veulent s’y essayer encore, doit s’efforcer pour garder les événements de la veille, et parfois du jour.

Mais au-delà c’est le silence, un vide, et une absence, on pense, de références, de repères historiques pour se penser, pour pénétrer sa propre différence, une espèce d’identité.

Privée de temps historique où prendre corps, l’imagination des êtres soit s’emballe, illimitée, ou alors s’annule, finit parfois par mourir plantant là les corps, les laissant roder, vaquer, dans l’espace, entre ces espaces vacants. Sans plus trop de mémoire, sans empreinte mémorielle où se conformer, se retenir, s’arrimer, ces êtres vont, ballottés, errants, dans ces lieus, et dans leur conscience. Dans leur conscience des lieux, leur conscience d’eux. Voyage pratiquement immobile qui n’engage que le corps, ou une espèce d’esprit de corps, et où un corps parfois se lasse, et finit par se poser, lui aussi. Se reposer.

DU SECOND CARNET
Vivre là, en des lieux de ce genre, ça veut dire avoir dû y trouver une espèce d’autarcie, un arrangement viable hors du monde de là-bas, l’officiel, le dominant, le légal, en étant, en ayant été, d’office, exclu. C’est ce que je sens, qu’on sent à moins de n’absolument pas vouloir, ou de n’être plus équipé pour sentir.
De là à aller parler, en ce qui les concerne, d’une éthique, ce serait un rien trop, mais sans grand risque je dis une mentalité. Une fois constatées les normes et lois imposées de là-bas inadéquates, nulles et mal venues, caduques, il fallait bien, a bien dû leur falloir, s’en forger de plus appropriées.
Pas par coïncidence qu’ils se tiennent tranquille, là, ou là, écoutent telle cassette, ne peuvent pas sentir telle autre. Pas par hasard si un beau jour, une belle nuit, quelques uns, avec quelques autres, passent au travers d’une vitrine pour un peu se servir, ou déboulonnent quelques rails, et ça les fait courir, et mettre en passant un peu le feu à une poubelle ou deux. Et ça les fait rire, rentrés au squat, et ils prennent du coup cet air de tribu, et alors là comment ne pas se mettre à sentir à quoi aurait pu ressembler la vie.
C’est qu’aussi tout se sait, qu’ils ne peuvent plus trop ignorer que si, à l’autre bout des rails, la vie y a l’air plus riche, mine de rien elle s’étiole aussi, dans le respect timoré des normes normatives, des lois suramendées.
Et comment dire la différence entre ceux d’à l’autre bout des rails et eux d’ici ? Qu’est-ce qui peut vraiment les caractériser, ceux d’ici, qui, malgré tout, jusqu’à ce jour, ont tenu le coup ? Eux qui, à chaque heure de chaque jour, ont, pour l’instant, trouvé à tenir le coup ? Cette caractéristique, qu’est-ce qu’elle est, au juste, et est-ce pour eux tous la même chose, existerait-il un spécimen d’exclu, et une espèce de transmission culturelle, des comportements, comme modèle, ou comme fin ?
Penché sur le jour le jour, l’anecdotique de la survie n’est pas vraiment conforme à la définition que je donnerais de ce que j’entends quand je dis la mentalité. Mais ce serait au moins déjà un parcours, sorte d’itinéraire tendant à cette mentalité, une tension vers. Et c’est cette tension qui pourrait être axiomatique.
Évidemment, comme tout semblant d’axiome, ça peut induire, induit forcément, la constitution de petits îlots d’exclusion dans les plus vastes îlots d’exclusion, ce qui alors implique l’émergence d’autres petits mécanismes de domination et d’autres petites règles, et d’expulsions, évidemment.
Mais tous, sans s’arrêter à l’expliquer, tous le sentent, qu’à l’autre bout des rails la pensée se ternit à réduire les questions éthiques à des sondages d’opinion, les questions philosophiques à des prises de bec télévisés. Et cette manie de prendre chiffres et formules pour des réponses qui font sens, de jouer à oublier que les écrans ne nous sortent rien qu’on ne leur ait fait avaler.
Et comment, vu d’ici, ne pas être désappointé par la vieille parade de là-bas ? A l’obscène et ostentatoire et pathétique esbroufe de là-bas. Ici, on manque de tout, et alors justement, comment le manque critique du moindre pouvoir, le manque crucial du plus indispensable moyen, n’aurait-il pas, à force, fait remettre en cause les besoins les plus rudimentaires, les actes les plus élémentaires, les pratiques les plus courantes ? Comme le bien manger, le bien boire, bien dormir. Et acheter, et payer, et aimer, et n’aimer pas.
Et ce n’est pas triste, pas fatalement. Cette remise en cause, par la force des choses, fait faire, il faut bien le dire, des découvertes assez cruciales. Étant donné qu’il faut bien être soit abusé, soit désabusé.
Devoir vivre désabusé est bien sûr un risque. Mais, je pense, un beau risque. Et en passe, en plus, de devenir plus que jamais nécessaire, face à la prolifération des fanatismes, collectivismes, totalitarismes de tous poils. Prolifération de convictions irrévocables. Coincés entre la mort fulgurante du fanatisme et l’agonie lente du légal, on se voit acculé à penser sa survie comme une résistance, un projet précaire, tous les matins remis en cause, tous les matins renaissant. Et voilà peut-être où survivre pourrait coïncider avec vivre, voilà certainement.
Le présent qui n’existe pas pourrait être rapproché du fait que l’absence de désir immédiat ne soit qu’apparente. Sous-jacent à cette inertie perceptible, pétrification horizontale, aplanissement, il y a quand même l’axe vertical de toute poussée de vie, s’enfonçant dans la désaffection, et resurgissant là où on ne l’attend pas, où c’est interdit, et à plus forte raison quand c’est de partout interdit, qu’on ne l’attend plus nulle part.
J’ai senti les contradictions entre ce qui ressort des différents moments, et ça a failli me gêner. Mais finalement pas. Pas vraiment de gêne, pas vraiment de contradiction. Entre par là, l’apathie, et par ailleurs, pas loin, l’esprit de corps qui guette. Simplement j’y verrais une espèce de logique organique. Ces espaces vacants, d’où ces esprits vacants, à cause du non-lieu, la non-existence, par le non-être du lieu, le non-lieu de l’être, et l’ensemble permettant peu. Les voies sans trop d’issues, rails délaissés, et alors oui, sabotés ces rails. Ces sursauts, comme tentatives de ritualiser une violence inhérente à toute communauté, qu’il est, fut de toute temps, aussi pathétique que vain de vouloir radicalement éradiquer d’une culture. Ce qui cloche n’est pas fatalement en ceux qui s’amusent à dévisser un rail, mais plus certainement à l’autre bout de ces fameux rails, là où ils aboutissent, aboutiraient et n’aboutiraient à rien. Ce coeur même de l’idéal pourrissant, au vu et au su du moins regardant, ne le serait-il que tant qu’il exclut ou n’intègre plus ceux sur lesquels, qu’il le veuille ou non, il repose. Alors là, oui, assez naturellement, l’esprit qui malgré tout veille, mis en stand-by, en attendant, et ne perdant rien pour attendre, au contraire. L’esprit qui couve, que des déferlements d’amendements officiels à la complexité insidieuse, ou flopées de tracts extrémistes à la débilité tonitruante, n’ont jamais pu, ne pourront jamais, éteindre. Pas vraiment, je pense, de contradiction, entre les zones de bannissement du grand marché et l’esprit qui toujours y survit, qui, de toujours, a survécu.
Et bien sûr, comme toujours, là où des êtres se sentent, ne serait-ce qu’instinctivement, un rien trop niés, il y a cette tendance à se caractériser. Signes de reconnaissance, façon de se saluer, de nouer ses lacets. Ne pas se laisser nier, étouffer, sous prétexte de non-emploi, à vie. Fin de droits, est-ce à dire fin de devoirs, a demandé en doucement rigolant l’un d’eux.
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À Sevran
Un peu plus concrètement, ça s’est passé pour moi à Sevran, il y a quelque chose comme deux ans, et ensuite à Stains, l’année suivante, mais c’est plutôt de Sevran que je parlerai. Parce que je suis surtout sensible à l’atmosphère des lieux, et que l’atmosphère de Sevran m’a plus profondément marqué. Je ne dis pas qu’elle était plus marquante, que les lieux en étaient plus significatifs, je dis que les circonstances ont fait que moi, à ces moment là, de mes venues, en ai été plus impressionné.
Évidemment je peux m’expliquer pourquoi, sauf que je me méfie comme de la peste de toute explication, surtout quand elle a à ce point l’air évidente, toujours est-il, le fait est que me voilà encore aujourd’hui marqué par l’atmosphère des lieux de Sevran.
Parlons un peu de ce que je venais y faire. On a appelé ça des ateliers d’écriture, il faut bien à un moment ou à un autre appeler ce qu’on fait d’une façon ou d’une autre. Ateliers, donc, bien que sachant, pour avoir fréquenté le travail sous la même nomination mené par d’autres, combien nos activités n’ont souvent de commun que le nom, et parfois aussi ce que je n’hésite pas une seconde à nommer l’espèce d’apostolat dans la démarche, et je préfère ne rien dire de celles et ceux qui sous cette même appellation animent (et ce mots déjà pour eux bien exagéré), des sortes de jeux de société, au moins ça fait passer un moment, et pendant ce temps on ne regarde pas la télé).
Bref. Comme pour moi, d’abord, un atelier, c’est un lieu, à Sevran j’ai su tout de suite que j’allais être gâté. Sitôt sorti du métro, je me suis trouvé dans cet espace, et ce temps, que je ne veux surtout pas passer sous silence. Cette espèce de non-lieu, et de non-temps, je les ai immédiatement aimés, peut-être parce que quelque part reconnus, disons que d’emblée je m’y suis senti chez moi. Et le fait est que je ne savais pas clairement pourquoi, et même après coup, toujours pas avec certitude, et même si je peux me trouver des espèces d’explications, comment pourrait-on encore ignorer, à l’âge qu’on a, et avec ce qu’on sait, ce qu’on ne peut oublier qu’on sait, que rien de plus facile que d’expliquer, et que rien n’est plus vain, que les informations ne font que ça mais que quand il s’agit de vraiment comprendre c’est évidemment une tout autre paire de manches.
Lieux, donc, je disais. Lieux où des gens sont, ou viennent. Pour qu’on les fasse écrire. Parler d’abord, bien sûr, et puis après, tenter l’écriture. Avant d’aller plus loin je veux redire cette importance du lieu, en tout premier, parce qu’à force on ne peut plus faire mine d’ignorer que des impressions spécifiques auront lieu dans des lieux spécifiques. C’est couru, avec tel lieu donné on ne coupera pas à tel éventail d’idées, de rapports, enchaînements, comportements. Et comme en plus, en ce qui concerne Sevran, ce fut d’abord le lycée, puis le parcours de celui-ci jusqu’à la médiathèque.
J’y ai été avec ceux qui y étaient, qui pour l’occasion y étaient venus. Dealers, futurs taulards, fins de droits, fiascos scolaires, zonards sensibles, immigrés, filles mères, femmes plaquées, filles mères immigrées plaquées. Irascibles et autres aphasiques. Toutes, et tous ne comprenant plus des règles du jeu tragi-comique qui si évidemment ne les comprennent pas, dans tous les sens possibles du verbe comprendre.
Tout de suite, la première chose remarquable, ou une des premières, ce fut, je dois le dire, et veux le dire, ce que j’ai nettement vu, et senti, c’est la similarité de leurs allures, aspects, et visages, même. Pour la plupart, je veux dire, il y avait évidemment des exceptions, et s’ils tombent sur ces lignes qu’ils ne le prennent surtout pas mal, il n’y a pas de quoi, vraiment pas. Je disais donc, visages et allures assez semblables, comme ayant hérité d’office des traits de la vieille défaite, la depuis longtemps entérinée vieille débâcle des aînés contre l’inégalité, l’injustice, tout ça. Comme n’écoutant plus les flopées d’amendements, bouillies d’idiotismes inintelligibles, qui continuaient de leur pleuvoir dessus, alors que depuis des lustres ils avaient leur compte. Irrémédiablement cuits et, pour le coup, presque sereins. Pourquoi s’en faire s’il n’y avait plus rien à faire, dirait l’autre. A part, dans l’air, cette évidence sourde, tranquille, tacite, que de temps à autre, qui saurait pourquoi, quelle mouche les piquerait, une soudaine audace revigorerait en eux un vieux besoin de considération.
Quant aux minces disparités entre eux, à part celles de sexe et d’âge, on les aurait crues simplement dues au fait qu’on les voyait à des stades différents de leur même parcours abondamment balisé. Une question de temps, juste. C’est à dire à des degrés différents de la prise de conscience d’être devant ce choix : la médiocrité légale ou le beau geste fatal. A moins cinq de se rendre un peu mieux compte que de toute façon depuis longtemps ils n’avaient plus rien à perdre.
Et d’ailleurs, encore une autre chose frappante, c’est ce fait qu’aujourd’hui encore, si je relis leurs pages, sans que la similarité soit aussi flagrante, leurs écrits laissent quand même assez vite discerner de grandes lignes communes, qui confirment cette même analyse de leur situation, avec cette lucidité, sérénité, ou ces soubresauts de rage. Pas loin apparemment, pour la plupart, d’en arriver à concevoir de drôles de choses, sinon de les faire. De les commettre on pourrait carrément se laisser aller à dire. Des lignes qui font bien savoir, encore faut-il vouloir savoir, encore faut-il ne pas vouloir absolument ne pas savoir, que certains faits divers ne sont pas du tout des actes déments, mais des actes conjoncturels, symptomatiques, inhérents à une situation, à un contexte.
Avant d’oublier, parlons de la médiathèque, signalons les gens qui y oeuvraient. Leur sacrée dévotion pendant toute l’affaire, et leur ferveur, cette qualité rare de ferveur. Et signalons les moyens qui nous furent donnés, pour ce travail, la liberté qui fut la mienne, la nôtre. Il faut le marquer, et dire que c’est à ma connaissance assez exceptionnel.
Pour en venir à mon approche, et au déroulement lui-même, bien sûr avant tout il y avait eu ma curiosité d’elles, et d’eux. Appelons ça curiosité. Il y eut surtout des filles, et quelques unes presque des femmes, ou certaines entre les deux. Mais aussi des jeunes hommes, un peu moins, ou moins jeunes, mais quand même.
Une dizaine de participants à la fois, à chaque fois. Douze, comme des millions d’autres, vacillant entre abattement et orgueil, entre émeute sauvage et repli secret, pudique, blessé. Plus vulnérables, c’était assez net, que les autres. Plus offensifs aussi, bien sûr, dans leurs oppositions plus ou moins malencontreuses, poignantes. Oppositions à un monde auquel de toute façon ils ne pouvaient plus accéder depuis longtemps. Ayant toujours vécu, et encore vivant de leur mieux, ce qu’ils pouvaient, dans l’immédiat des petites compensations naïves qui leur étaient, leur sont concédées. Ignorant ces grandes orientations nationales qui si évidemment les ignorent, autrement dit se moquant bien de se qui se moquait si grossièrement d’eux. Plus ou moins conscients de l’isolement que fomentait cette incompréhension, et pour le coup affamés d’attention, d’écoute, de chaleur communautaire. Et donc il y avait ma curiosité. Moi indiscret et ce groupe affamé, cet assemblage hétéroclite de frustrations, de bouderies, de rages et d’ennuis exacerbés, juxtaposés.
Plutôt jeunes, lycéens, et bien largués déjà. Chacun d’eux, ou d’elles, largués de base, assez courants, terriblement courants, et pas de danger que ça s’arrange. Au premier coup d’oeil on en sait l’essentiel, seuls les détails diffèrent. De ceux à qui les publicains, plus niais on espère que cyniquement scélérats, faisaient miroiter les mêmes objectifs qu’à eux, objectifs élevés, qui un temps rendaient ces jeunes êtres ambitieux, et d’autant plus frustrés, après, quand ils y pensaient sérieusement le temps d’après, vu l’accès quasiment nul qu’ils avaient eux aux moyens légalement autorisés. Et comme à l’arrivée les mêmes critères de jugement seraient toujours appliqués à tous, à tous les coups ils seraient minables, c’était couru. Les réflexes instinctifs bien sûr étaient d’envisager une quelconque tricherie, un bon coup, ou un autre. Ou alors carrément de se retirer du jeu. Ce qui donnait d’un côté ceux que j’irais revoir dans d’autres ateliers en maison d’arrêt, eux ou leurs cousins, et d’un autre côté les autres, résignés, chômeurs tant qu’ils pourraient, fins de droits. Est-ce à dire fin de devoirs, m’a écrit l’un d’eux.
Il était important qu’ils ne se mettent pas comme ça tout de go à écrire. C’est à dire que la première heure, sur les deux que comportait à peu près une séance, se passait à se parler, s’écouter. A faire, rapprocher avant tout le groupe, faire l’essaim, le groupe, l’esprit de corps. A avoir moins peur l’un de l’autre. C’est à dire à retrouver plus ou moins de confiance en soi. Prendre conscience des similitudes entre soi et ces autres-là, et aussi des singularités de soi, et parvenir à les apprécier, les revendiquer. Savoir les faire apprécier, savoir se faire aimer, voilà, le mot est lâché.
Et puis via cette communion, cette confiance, voire cette audace, cette fièvre, laisser son esprit errer, battre sa campagne dans cet état propice. Cette légèreté, cette petite délivrance, qu’ils avaient certainement déjà tutoyée au cours de nuits blanches, ou de longues soirées avant d’oser embrasser celle-ci, celui-là, ou à d’autres de ces moments vaguement sacrés.
Il y a eu ça, ce que j’avais tenté, qui eux lieu. Qui doit selon moi y avoir à la base d’une écriture : mise en condition. Et j’ai seriné la nécessité de noter ce qui venait à l’esprit, ou revenait, comme ça revenait ou venait, sans surtout chercher à faire de la littérature. L’écrit là devait reprendre, et de fait a repris, son rôle indispensable de témoignage. Autres voix, autres valeurs, autre versions du même monde.
Les premiers textes, autant le dire, ont été assez faibles, sinon nuls, ou convenus. Il a fallu le constater. Bien sûr je n’ai pu m’empêcher d’aller m’expliquer ça. Me disant qu’il y avait encore chez eux, c’était inévitable, le pli de se conformer, la peur de déplaire, ou même de se livrer, ce qui avait pu souvent aller de pair dans les couloirs de lycée, et couloirs de vie, qui leur avaient été réservés. Mais bien sûr une explication vaut ce que vaut toute explication, j’ai déjà dû le dire.
De toute façon les fois d’après, comme on recommençait par la lecture en commun de la récolte précédente, le progrès s’est fait naturellement, sans doute par le fait de se connaître mieux, par la synthèse qui s’est produite spontanément entre la chose dite par l’un, et ce que cela avait donné envie de dire à l’autre, ce mécanisme-là, inné, infus. Évidemment se sont produites les soudaines réticences, rebuffades, c’était fatal, mais toujours, peu à peu, elles s’y sont remises, et ils s’y sont recollés aussi. A la fin tous ont bien noirci leur papier, chacun à son rythme, à sa façon. Tous assez vite ont su qu’ils pouvaient, ont un peu plus découvert, ou se sont un peu mieux souvenu, qu’ils n’avaient rien à craindre, rien à perdre. On en revient là.
Sans oublier qu’à un moment, la première, ou deuxième fois, ils m’ont demandé pourquoi je débarquais là, qu’est-ce que je venais y foutre. Et là pas la peine d’aller leur entonner un couplet sur ma bonté d’âme. Ce que je pouvais dire, et que j’ai dis, c’est que je n’en savais rien, que ces lieux étaient semblables à ceux de mon enfance, qu’ils étaient à ce point mon enfance, que m’en venait une espèce d’attirance, curiosité, ou que du fait peut-être d’en être pour l’instant un peu sorti, je payais une sorte de dette, ou que, qui sait, je me plaisais simplement à y entrer pour être à chaque fois celui qui s’en sortait, et le fait est que si avant d’y venir en RER je faisais peu cas de la capitale et de tout ce qui s’ensuivait, je m’y précipitais au retour et en profitais jusqu’à plus d’heures.
Mais de toute façon, redéchiffrant leurs pages, ce qui à me surprend, à tous les coups, c’est à quel point elles et ils ont osé, presque toujours, osé s’ouvrir, osé dire, et chacun, de plus, à sa façon propre. Et aussi à quel point le fond et la forme sont allés de pair. On y voit très naturellement s’enchaîner des causes à effets insoupçonnés, s’exalter des vertus méconnues, se défendre des valeurs obscures, au moyen d’expressions inopinées, parfois occultes, belles assez souvent. Et on voit combien la version du monde qui y affleure est à cent lieues de celle par ailleurs, pour ainsi dire partout ailleurs, authentifiée, légalisée. Et quant à la sagesse qui sous-tend l’ensemble, ou le désarroi, ou la passion, évidemment ça va loin, sans doute parce que ça vient de profond.
Bien qu’ils n’aient jamais entendu parler des cracks du nouveau roman, et ni, heureusement, de ses pénibles théoriciens, je les ai vus sans hésiter aplatir leurs dialogues dans le récit, décrire et désigner les choses directement, d’instinct. Purement et simplement. Ni abstraction ni explication : le fait. Ou pire encore : le souvenir tel que souvenu. Et même si j’y ai senti là ou là d’assez flagrants débordements de mémoire, et de syntaxe, on connaît à force la métaphore des rivières en crue et de tout débordement, qui en se retirant laissera toujours un peu de dépôt fécond.
Et là, d’ailleurs, entre parenthèses, on pourrait noter que, par ailleurs, au Festival de Cannes, les quelques films vivants sont depuis des années présentés en parallèle, sous des génériques du genre : autres regards. Sans doute après tout faut-il un regard autre et parallèle pour pouvoir tenter de revoir un peu les choses en face. Fin de parenthèses.
C’est net, de séance en séance les mots ont gagné en cohérence, cerné de mieux en mieux les propos. J’ai senti à quel point, au fur et à mesure, ils prenaient conscience des atouts que leur apportait l’effort de devoir verbaliser. La séance d’après, la réflexion repartait sur les nouvelles bases. Chacun à chaque fois a pu tenir, c’est clair, le pas gagné.
Elles et ils se sont rendus assez vite compte qu’écrire c’était, surtout, rendre intelligibles ses sentiments confus. Que ce soit tangible pour soi, et pour les autres. Que ce soit avant de former ses phrases, ou en relisant sa page, il y a eu cet effort visant à discerner, exposer, articuler les choses. Cette étape franchie, de toute façon profitable, d’être passé par leur formulation. La plupart du temps on ne sait pas pourquoi on dit, ou pourquoi cette chose-là plutôt qu’une autre, mais à faire cette expérience assez souvent, on doit vite se rendre à l’évidence qu’on n’écrit pas n’importe quoi. Les recoupements ont vite été là, qui en disaient long, plus long certainement qu’ils auraient voulu. Mais prendre ce risque, vaincre sa réticence était bien l’un des enjeux. Et dans ce qui a surgi, il y a eu ce qu’ils pouvaient, et que je pouvais, immédiatement comprendre, et ce qu’on ne pouvait pas, ou ne voulait pas, ou pas encore. Et forcément c’était là le plus beau, ou le plus grave, en tout cas le plus précieux. Et de toute façon c’est là ce qui marque à mes yeux la valeur d’un texte, certains sens cruciaux pouvant être discernées au travers du texte et s’évaporant dès qu’on cherche à les en sortir.
De quoi je me mêle, c’est ce qu’évidemment on peut se demander. Je me réponds un peu. Ils avaient besoin, je pense, au départ, qu’un fouinard dans mon genre soit là, et reste vissé là assez longtemps en face d’eux à attendre. Quelqu’un de spécialement indiscret, et curieux de chacun d’eux. De ce que chacune et chacun d’eux ne savait pas qu’il avait en lui, à sortir.
Je ne crois pas que, livré à soi-même avec une totale liberté d’expression, l’on puisse avant longtemps obtenir quoi que ce soit de bien captivant, ou de significatif. Évidemment, avec des années de pratique têtue ils auraient su un jour ou l’autre de toute façon que personne n’est libre, ni soi, et qu’un type voulant exprimer sa liberté n’affichait jamais que ce qui lui semblait, à lui, le summum de la liberté, et qu’il ne révélait donc, par là, que sa propre aptitude à être épaté. Mais en l’occurrence je sais, pour l’avoir expérimenté sur moi, qu’un des moyens, pour écrire quoi que ce soit d’intéressant sans y passer cent sept ans, est de se donner un point de départ. Et de se délimiter un champ, à l’intérieur du quel on pourra évidemment s’offrir quelques privautés appropriées. Ces points et limites, une fois chevronné il ne sera plus nécessaire de se les donner, à force on aura à soi ses propres limites, et on pourra mieux alors jouer avec, les resserrer, pour voir un peu ce qu’on pourra encore faire, ou les repousser, si c’est plutôt notre penchant, mais bon, là on n’en est pas là.
Alors je pense leur faire gagner du temps, moi qui suis déjà passé par là, par ça, tout ça. Moi qui ai pour eux et leurs mots une effrénée passion, qui sais apprécier à quel point est grave et cohérent ce qui mijote en chacune et chacun. Et qui sais aussi combien cette version de la vie manque à la vie, et éveille un peu plus d’échos. Alors qu’il suffit de leur prêter un peu de temps. Et un lieu, pour que ces expressions aient lieu. D’insister juste assez.
De toute façon, en ce qui me concerne, l’approche de l’écrit en tant qu’outil à rendre efficient pour pouvoir parvenir à se révéler à soi-même et aux autres, est, on l’aura compris, ce qui me semble valoir le coup.