Le Coup de vent de Camille Corot

Camille Corot, Le coup de vent, (1870),
Huile sur toile, 47,2 x 58,6, Musée de Reims.


L’exposition De Corot à l’art moderne. Souvenirs et variations.

au Musée des Beaux-arts de Reims.

Le fonds Corot du musée des Beaux-arts de Reims.

Cf. Chevauchée de Cavalier Pensant n°1
Chevauchée de Cavalier Pensant n°2
Chevauchée de Cavalier Pensant n°3
Chevauchée de Cavalier Pensant n°4
Chevauchée de Cavalier Pensant n° 5
Chevauchée de Cavalier Pensant n°6


Chevauchée n°7 La part d’invisible

COMMENT PRIS DANS UN COUP DE VENT CAVALIER PENSANT PERD LA VUE ET RECOUVRE UNE VISION

« Il y a des gens qui se tiennent tout entiers au bord de leurs yeux. Ils surgissent de là.
Cela ne dépend pas de leurs qualités intérieures, peut-être d’autres, plus riches intérieurement,
ont un regard qui n’arrive pas jusqu’à la pupille, il s’arrête avant, on ne sait où,
que sais-je, au diaphragme, à la poitrine, ou quelque part dans leur tête. Je ne sais pas comment vous voyez,
mais votre regard se voit tellement.
Vous êtes totalement là, au bord de vos yeux. »
Daniele del Giudice, Dans le Musée de Reims,
La Librairie du XXI e siècle / Seuil, 2003, p. 38

Je peux enfin dire comment, le fait est, ce samedi de printemps Cavalier Pensant perd la vue et voit tout sensiblement comme un vrai enfant. Tout d’abord le mouvement dialectique du regard double du “chevalier à l’âme double” rebondit sans cesse d’un tableau à un autre. Une infinité de valeurs de gris résonne dans le rire et le pleur d’une nymphe à la robe incarnat cueillant du gui dans un arbre décharné. Le Cavalier au bois [Cavalier au bois 1850-1855, 39 x 30 cm, National Gallery, Londres.] sous des étoiles timbrées d’un contrepoint vert et blanc s’engage dans la constellation éperdue d’un fourré. Jouant simultanément plusieurs lignes, tous les états du rythme et de la tonalité percent d’une lueur les feuillages. Deux petites figures féminines piquées comme des fleurs sur le bord d’un chemin rentrent dans le paysage et y sont avalées au même degré que les arbres.
Transporté par une abstraction musicale, le visiteur au retour de l’exposition retrace la pluralité mobile des valeurs de la peinture : « souvenirs et variations ». Ses regards ne sont pas prisonniers de l’espace pictural. Dans son atelier le peintre se souvient d’un ciel qu’il n’avait pas vu si rose, si profond, si transparent, quand il l’avait devant les yeux. [Corot représente des sites réels embellis dans son atelier par sa mémoire.] Dans sa rêverie Cavalier Pensant regarde la valeur du temps qui donne lieu à sa forme de vie. L’image d’une troublante Dame Bleue [La Dame Bleue, 1874, 80 x 50,5 cm, Louvre] lui rappelle la sensualité du contraste entre la chair d’un bras nu et la délicatesse d’une étoffe rose vif. Comme les lucioles, les yeux du cavalier n[e s’]’éclairent que pour aimer.

Le cavalier traverse l’espace diffus d’un bouquet d’arbres. Dans une forêt de chênes, charmes, ormes, cormiers et arbres appelés du fou, deux femmes côte à côte marchent sur un chemin sous les arbres au printemps [Un Chemin sous les arbres au printemps. Marissel. vers 1867. 55 x 43 cm. Musée de Reims.] Leurs paroles font frissonner d’émotion les feuilles. Des branchages vibrent dans un ruisseau. Avec une attention d’amoureux, même une “âme de bois” ou un chevalier à l’armure vide atteint les profondeurs visuelles d’une extrême tension. Voilà il cavaliere inesistente del museo di Reims touché d’un coup de baguette magique ou plutôt d’un Coup de vent. [Le coup de vent, 1870, 47,2 x 58 cm. Musée de Reims.] C’est le souffle d’une fée bleue qui passe. Au cœur de l’instant, portée par la force du mouvement d’un paysage tout en demi-teinte — et en plein vent— , la belle dame aux yeux très bleus unit son regard aux yeux errants du chevalier.
Elle dit doucement :
– « On ne peut jamais voir d’où vient la lumière. »
La tonalité inattendue de la voix est immédiatement complice du regard cavalier et affecte la perception du tableau. Mais quelque chose empêche de voir le vent. Cavalier Pensant doit se défendre encore de son imagination qui détache les feuilles les unes des autres. Une collection de feuilles ne fait pas un feuillage. Voir la vibration du mouvement des limbes qui tremblotent tous différemment correspond parfaitement à la valeur du suffixe « age » [par exemple dans « paysage » : l’appréhension globale d’un ensemble de choses de la nature]. Suffit alors le mot « feuillage ». Les feuilles des arbres penchés sont invisibles dans le vent. C’est justement cette invisibilité qui fait voir le vent. De toute façon une fée voit des choses invisibles.

Chaque musée a son parcours ; le parcours de Cavalier Pensant pour se rendre sur le lieu du Coup de vent passe par un pèlerinage en Champagne. Toute donnée au culte fleuri du Blanc de Noirs la montagne douce sait les gestes qui se soutiennent de l’amour. Un vent majestueux se lève. La ligne mélodique des vignes suscite le désir d’habiter la demeure du vent. Malgré la terre trempée, le sol est léger et l’effervescence champenoise fait dresser un solide cep en bourgeons. L’effort pour avancer contre l’air vif prend à la gorge et accélère la respiration. Le temps est frais, les couleurs du tableau sont chaudes. Les plis du pays ouvrent les yeux plus encore que le paysage. Le feuillage s’harmonise par anticipation aux paroles dites devant Le Coup de vent. La nature ne reçoit ses déterminations que de l’art. Au-delà des choses visibles et surtout même à travers celles qui ne se voient pas c’est un moment de lumière qui apparaît à la vue de Cavalier Pensant. Le désir de voir ce qui ne peut être vu sans l’œuvre du peintre qui « interprète avec le cœur plus qu’avec l’œil » délivre la marionnette de toutes les raideurs articulées d’un regard pseudo-savant. La poésie de la montée vers le ciel gris d’une branche née d’un tronc fortement enraciné dans le trou profond d’une futaie humide anime une lueur réservée en attente d’un ultime événement.
La lumière ne vient de nulle part. Elle est là, tout entière, autonome, engendrée par l’ombre d’un arbre puissant.

C’est pour cette lumière qui n’a pas atteint un plein éclat, qui ne connaît pas sa plus grande intensité, mais qui est durable, que la Dame bleue unit ses yeux aux yeux de Cavalier Pensant contre Le Coup de vent. Pour sentir l’oscillation entre l’empâtement apparent de la terre du chemin et la transparence du vent, l’épaisseur d’un terrain trempé et l’enchaînement fugitif de branches de plus en plus altérées par les nuages, il faut être tout contre. Les quatre yeux regardent le tableau une dernière fois comme Le Chevalier inexistant regardera la maison de la fée avant de la quitter. Ainsi ils voient clairement ce que le désir peut produire.
Nel Museo di Reims, la durée d’un instant qui suspend le temps le pantin est ce que les yeux très bleus veulent qu’il soit : une paysanne qui marche opiniâtrement contre le vent. La forte femme à l’épaisse robe flottante et la frêle fée toute drapée de voiles de mariée contemplent la peinture à l’intérieur de la peinture. Leur vue est une sensation tactile. Leurs mains se touchent, leurs corps en déséquilibre s’abandonnent l’un à l’autre dans la confiance sans limite du désir.
– « Arrives-tu à lire ce qui est écrit sur Le Coup de vent ? demande la Dame Bleue d’une voix à peine audible. »
Au cœur d’un instant, pour regarder le vent, Cavalier Pensant est, ne serait-ce que durant la plus petite partie du temps, un vrai être vivant.

Ce n’est pas la nature que peint Corot, c’est son amour pour elle. Ce n’est pas la peinture que voit Cavalier Pensant c’est son amour pour elle. Au milieu de toutes ces merveilles qui se succèdent le “burattino” en bois de Riga pense à l’atelier qui l’a vu naître :
– « E il mio babbo do’è ? »
La fée aux yeux bleus, toute belle et souriante, lui donne un baiser et lui dit :
– « Pour cet instant, oh ! mon cher cavalier, oh ! mon fiancé, je te pardonne tes friponneries et je te donne la vraie vie. »
Au-delà des chevauchées et surtout même à travers elles, justement, plus de marionnette, mais l’image vive d’un enfant aux yeux très bleus, gai comme un pinson parmi les fleurs blanches d’un palmier, dialoguant sur une terrasse avec les valeurs d’une cathédrale aux diverses heures du jour.
Tandis que le vero babbo GP est en train de sculpter pour le vero ragazzo CP un beau cadre en bois de Riga agrémenté de feuillage et de fleurs de palmier pour encadrer une reproduction du Coup de vent, Cavalier Pensant n’en a pas plus de corps pour autant. Il demeure un personnage inachevé. Son œuvre à lui c’est cet inachèvement-là : l’inaccompli est sa vie et trois mots pour la dire.

« Oui. Rien que trois mots », répond le vrai enfant et sa voix a une couleur chaude et brillante, étincelante de tendresse.
Trois mots à perte de vue.

Catherine Pomparat - 27 mai 2009