Eric Hoppenot ⎜ Blanchot et l’écriture fragmentaire

À l’heure même où nous mettions en ligne ce texte d’Éric Hoppenot, Maurice Blanchot décédait - ce texte en prend sur remue.net une autre résonance.

Éric Hoppenot a fondé le site Maurice Blanchot et ses contemporains.





Dans Les Confessions, saint Augustin articulait déjà la question posée par le temps à celle du langage : “Qu’est-ce en effet que le temps ? Qui serait capable de l’expliquer et de le définir brièvement ? Qui peut le concevoir, même en pensée assez nettement pour exprimer par des mots l’idée qu’il s’en fait ? Est-il cependant notion plus familière et plus connue dont nous usions en parlant ? [...] Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, alors je ne le sais plus. ” (Les Confessions, livre XI, chapitre 14). Au cœur de notre existence, au commencement de toute expérience, le temps se manifeste et se dérobe à nous, quelque chose se passe en nous, en dehors du nous, qui échappe au dire.

Dans L’Espace littéraire, Blanchot écrivait “ Écrire, c’est se livrer à la fascination de l’absence de temps. ” Si d’un côté, les récits – en particulier Au moment voulu, Le Dernier homme et L’Attente L’Oubli – révolutionnent notre perception de la temporalité narrative et remettent en cause le principe même de tout événement, d’un autre côté, l’écriture fragmentaire pense, mais aussi met en scène cette épreuve du Temps comme “ absence de temps”. Cette “absence de temps” n’est pas réservée à la seule écriture fictionnelle, en effet, les oeuvres fragmentaires de Blanchot nous conduisent à penser le Temps autrement, et par là, bouleverse notre rapport au monde.

L’Écriture fragmentaire : théories et pratiques a été publié dans les Actes du 1er Colloque international du Groupe de Recherche sur les Écritures Subversives, Barcelone, 21-23 juin 2001. Textes réunis et présentés par Ricard RIPOLL. Éditions Presses Universitaires de Perpignan, 2002, 363 p.

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Maurice Blanchot et l’écriture fragmentaire
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Maurice Blanchot / « Le premier roman de Joyce »
Journal des débats, 18 mai 1944, pp. 2-3.

Le début d’Ulysse est la suite du Portrait. Stephen Dedalus s’y montre tel que nous le proposent les dernières pages de la biographie. Il est l’artiste qu’il a voulu devenir. Ce mot d’artiste, plein d’amphibologies, de sens glissants, comme la plupart des termes maniés par Joyce, est un des mots-clés de l’ouvrage. Il ne fait pas seulement allusion à l’écrivain dont il qualifie le portrait, il désigne l’idéal qu’il a cherché et les lents mouvements par lesquels il en a pris possession. L’artiste n’a rien de commun avec les couleurs faciles et brillantes sous lesquelles le sens vulgaire se le représente. La conquête de l’art est conquête de l’absolu. Elle est négation du monde traditionnel, affirmation d’une liberté qui ne souffre pas de limite, expression d’une existence particulière dans les privilèges qui lui sont indispensables. Elle ne se rapporte pas à une technique, mais à une vision du monde et à la vie que cette vision suppose. Le profond et sérieux Dedalus qui, portrait d’un des écrivains les plus riches en inventions comiques et en cocasseries verbales, ne rit presque jamais, vit profondément tout ce qu’il vit et recherche toujours plus qu’il ne trouve, est avant tout avide d’absolu. La tragédie religieuse qu’il traverse n’est en rien la crise de conscience d’un « séminariste émancipé qui a eu le malheur de perdre la foi entre les bras d’une fille de Dublin », comme l’a cru Louis Grillet [sic] : c’est plutôt tout le contraire ; la fille de Dublin, en lui révélant le péché, lui révèle la signification de la foi ; tous les jours, les semaines qu’il passe ensuite sont voués à une dévotion scrupuleuse qui tend, autant qu’elle le peut, à la perfection. Ce n’est pas entre les fièvres de l’adolescence et une croyance ordonnée et ascétique qu’il choisit finalement, c’est entre deux sagesses, et l’heure décisive pour lui est celle où le directeur de son institution, édifié par sa vie exemplaire, lui propose d’entrer dans l’ordre des Jésuites. A ce moment, Dedalus se sent appelé à une vie libre, étrangère aux ordres sociaux ou religieux, une vie difficile mais orgueilleuse, peut-être marquée à jamais par l’erreur, mais telle que l’esprit peut rêver de s’y exprimer avec une liberté absolue. « Vivre, errer, tomber, triompher, recréer la vie avec la vie ! », dit Stephen dans l’admirable scène du bord de l’eau, lorsque l’image d’une jeune fille lui apparaît comme un ange de jeunesse et de beauté, la messagère des cours splendides de la vie. La liberté est l’âme de l’artiste, et cette liberté est négation perpétuelle, négation au profit d’une avidité que rien ne satisfait, aussi bien que pressentiment de ce qui ne peut jamais être atteint. À la fin du livre, Dedalus dit à son ami Granly : « Je vais te dire ce que je veux faire et ce que je ne veux pas faire. Je ne veux pas servir ce à quoi je ne crois plus, que cela s’appelle mon foyer, ma patrie ou mon église. Je veux essayer de l’exprimer, sous quelque forme d’existence ou d’art, aussi librement et aussi complètement que possible, en usant pour ma défense des seules armes que je m’autorise à employer : le silence, l’exil, la ruse. » C’est là le thème essentiel de Dedalus, et l’existence ainsi que l’œuvre de Joyce n’en sont que la mise en œuvre paradoxale (car l’énigme y est l’équivalent du silence).