Présence de Peter Huchel

L’Atelier La Feugraie a publié en mai dernier Chaussées Chaussées, de Peter Huchel, dans une belle et très limpide traduction de Maryse Jacob et Arnaud Villani.
On connaît mal par ici ce poète (1903-1981) originaire de la Marche de Brandebourg, qui fit, en 1941, la guerre en Russie, où il resta cinq ans prisonnier. Homme de radio, directeur de la prestigieuse revue littéraire Sinn und Form, Huchel eut cependant bien des difficultés avec les autorités de la R.D.A, jusqu’à se voir interdit de publication.
Chaussées Chaussées parut en R.F.A en 1963, où Huchel s’installe en 1971.

Lisant ce livre, je ne peux m’empêcher de penser à Trakl, de seize ans l’aîné de Huchel, tant l’un et l’autre partagent le sentiment inquiet et douloureux de la perte, « Et au plein centre des choses /le deuil », écrit Huchel, tant la mort et les morts réels travaillent leurs poèmes dans des images dont l’étrangeté interroge :

Les morts seuls,
Soustraits à la cloche qui résonne
Heure après heure, au lierre qui gagne,
Voient
l’ombre gelée de la terre
Glisser devant la lune.

Les inspirent aussi l’un et l’autre les thèmes et les formes de l’expressionnisme, si forts à cette époque de bascule qui va conduire à la première guerre mondiale : comme chez Trakl, les oiseaux migrateurs, ceux qui vont « vers les pays, les beaux, les autres » disait Trakl, traversent les ciels de Huchel ; tous deux partagent cette mystique des « lointains », des bois, des ciels aux couleurs violentes.

Quelle différence pourtant entre eux : aucune malédiction ne pèse sur l’enfance de Huchel. Au contraire, elle est douce et calme, lui inspire des évocations tendres, attachantes, souvent nostalgiques … Mais le temps, la guerre et la violence de l’Histoire ont détruit l’univers en ordre de cette enfance heureuse. Et maintenant, « Où suis-je ? »…
Chaussées, Chaussées : le titre renvoie en effet aux errances et aux exodes qui sont le lot de toute guerre, aux horreurs, au spectacle des « morts jetés sur le ballast,/ leur cri étouffé / comme une pierre collée au palais ». [1]
"La chaussée se perd devant Stalingrad, / Elle mène à la chambre des morts, bâtie de neige".
Faut-il penser que toute chaussée, tout chemin de l’Histoire devraient toujours conduire, désespérément, à quelque Stalingrad ?

On sent tout au contraire traverser la poésie de Huchel, et cela non pas comme l’affirmation d’une position idéologique, mais bien plutôt comme l’expérience d’une calme évidence, le sentiment de la présence, que la poésie aurait à charge de nommer, avec le minimum d’effets et de moyens : beaucoup de poèmes se terminent ainsi par une épiphanie simple, comme ici :

Sur les montagnes,
Le grand calme
Foulé aux pieds par l’aube.
Et sur les pierres,
Ecrasée
La blanche hostie des fleurs de pommier.


Telle serait alors la légitimité du poème : dire le malheur du monde, mais dire aussi ce qui résiste du monde, ce qui demeure…
Sortira-t-on jamais de cette contradiction.
Chez cet homme qui écrit : « Sentant la terre par tous les pores de ma peau,/ J’entendais chanter les chardons et les pierres », persiste, il me semble, le sentiment d’appartenir à je ne sais quel ordre du monde.
Celui sans doute que le poème, dans sa fragile avancée, construit.

Voyez plutôt comment, « porté » par les choses de la terre, le ciel en effet persiste en soi : c’est dans le poème, « Maison à Olmitello » ; et je pense à ce vers de Celan, dans Renverse du souffle [2], que Derrida commente longuement dans Béliers [3] : « Die Welt ist fort ich muss dich tragen. »… Le monde est parti, il faut que je te porte.
Oui, peut-être est-ce là la fonction du poème ; faire advenir, contre la mort qui vient toujours, ce qui toujours la nomme, et cependant nomme la vie. Huchel le dit magnifiquement : « La parole est la barque du passeur ».

Haus Bel Olmitello

Niemand sah den Engel der Frühe
Im Mantel salzigen Schaums.
Aber ein duft von Meer und Algen
Trug den Himmel
Und kühlte die heisse Stirn der Boote.
Die Fischer löschten die Lampen.

Niemand sah den Engel der Frühe
Das Schweigen trat aus dem Schatten
Der Pinien und ging durchs Tor :
Dich stürzt kein Tod hinaus.
Im Krug verglomm das Öl.
Aber das weiße Wasser der Felsen
Trug den Himmel.


Maison à Olmitello

Nul n’a vu l’ange du petit matin.
Dans son manteau d’écume salée.
Mais des effluves de mer et d’algues
Portaient le ciel
Et rafraîchissaient le front brûlant des bateaux.
Les pêcheurs ont éteint leurs lamparos.

Nul n’a vu l’ange du petit matin.
Le silence a quitté l’ombre
Des pins et a franchi le seuil :
Nulle mort ne te chassera.
Dans le verre, l’huile s’est consumée lentement.
Mais l’eau pâle des falaises
Portait le ciel.

Jean-Marie Barnaud - 23 juin 2009

[1Cela qu’en 1914 Trakl aussi avait vécu, comme en témoigne son poème « Grodek » : « (...) la nuit embrasse/ Les guerriers mourants, la plainte sauvage/ leurs bouches brisées. »

[2Le Seuil, La librairie du 20ème siècle, p. 113. Traduction de Jean-Pierre Lefebvre.

[3Galilée, 2003.