Ludovic Hary & Cie | Instin cherche Objet

opérette maritime créée le 7 septembre 2008 au festival instin, Anis Gras, Arcueil
Texte : Anne-Chantal Carrière, Ludovic Hary (mars/mai 2008)
Notes de mise en scène : Philippe Régnier

Distribution
Ludovic Hary (le narrateur, le Général Instin)
Anne-Chantal Carrière (la chanteuse, la présentatrice, la journaliste, la nymphe des marées, Blitzor)
Henri Debise (le saxophoniste, Adolphe Schneider, un garde)
Philippe Régnier (le pianiste, Eugène Schneider, un garde)


Pendant que le public s’installe, des chuchotements (« Le Général Instin cherche un objet ») sont diffusés par haut-parleur dans la salle. Le narrateur déclame au pupitre l’ouverture :

Lumière sur pupitre, le reste dans la pénombre

Le Général Instin
Cherche un objet
Ayant appartenu à quelqu’un
Dans l’Histoire
Dans son histoire
Par sa quête animée
Il rassemble une armée
De toutes nationalités :
Énergiques soldats
Chercheurs et non pas fâchés
Chercheurs et non pas guerriers

Pendant le texte, il y a un accompagnement au piano, puis la voix d’une chanteuse (qui se trouve dans le public) et un contrechant de saxophone, caché dans les coulisses. Les deux dernières lignes du texte sont répétées comme une incantation en parlé chanté par le narrateur, rejoint par la chanteuse.

À présent, le narrateur dit (tandis que la présentatrice mime les personnages en milieu de scène) :


Lumière devant la scène

De nombreux candidats se présentent devant le Général et son aide de camp.

Puis, il prend le texte, et énumère les critères de recrutement, sur fond de caisse claire :

Les critères sont :
– avoir été un peu détective, s’y connaître en argile, en marne, en gypse, en divers calcaires, se munir de gants, ça servira lors des fouilles si on fouille, ou pendant les cueillettes, si on cueille
– savoir lire une carte assis, debout, accroupi, allongé
– avoir un corps sain, souvent les recherches et les marches seront longues et harassantes, graviers dans les chaussettes, galettes de boues fouettant les nez
– savoir être discret

L’accompagnement musical s’enrichit d’une contrebasse. Le narrateur poursuit la lecture, rejoint par la présentatrice, qui énonce le nom de chaque personnage :

Trois mille deux cents drapeaux ! Une armée multicolore, mais pacifique, comme il n’y en eut jamais.
Firmin le splendide, venu de la Terre de Feu, l’œil vif et la crinière joyeuse, une balayette à la main.
Kai le placide, à l’œil bleu acier, originaire des steppes à ce qu’il paraît, détective dans le civil. Muni d’une brosse à dents.
Arbro, agriculteur en parcelles intensives, archéologue à temps partiel. Porte toujours des chemises à fleurs.
Mauricette, charmeuse de trèfles à cinq feuilles. Auteure d’une thèse sur Humus et humeur entre la rue de la liberté et l’avenue de la libération.
Maître Capello, représentant en subjonctifs, intraitable sur les conjugaisons.

Silence (la musique se termine en même temps que le texte).
La présentatrice, qui est également journaliste, s’avance vers le public, et déclame :


Mais j’aperçois la silhouette de Blitzorpferd, monture du Général, harnais du particulier ! Peut-être aurais-je la chance de l’interviewer ? On dit que grâce à son museau aimanté, il pourrait être précieux, voire indispensable dans la recherche de l’Objet.

La journaliste s’assoit devant la scène, un bloc-notes et un crayon à la main, prête pour l’interview. Le Général Instin s’assoit derrière la table, face au public, et nous entendons le narrateur en voix off, sur fond sonore « métallique » :

La monture de métal promène tranquillement son museau sur un passage piéton, dont elle bouffe, un à un, les clous.

La journaliste commence l’interview face au public, d’une voix timide :

Lumière sur la journaliste (devant la scène)

– Monsieur Blitzorpferd ! Monsieur Blitzorpferd !
– C’est moi, ouais ! (Blitzor en voix off diffusée sur une seule enceinte, si possible située dans le public)
– Je voudrais vous interroger quelques questions.
– Dites toujours, on verra si je répondras. (Blitzor en voix off)
– Dans quelles circonstances, monsieur Blitzorpferd, avez-vous…
– Appelez-moi Blitzor ! (Blitzor toujours en voix off)
– Comment, Blitzor, avez-vous rencontré le Général ?

La voix off de Blitzor se poursuit, avec des bruitages et un fond musical léger préalablement enregistré, la lumière se fait plus tamisée :

Lumière tamisée sur la journaliste et mise en lumière de la table (flash-back)

– On était… (Il se met à hennir puis tousse, fracas de boulons mal serrés, entrechoquements de ferrailles, etc.). On était fin mars 70. Ça faisait 20 jours, peut-être un peu plus, un peu moins, de grève. Mon maître, Instin, commandait les troupes qui ce jour-là encerclèrent Le Creusot. Il sympathisa avec Eugène et Adolphe Schneider, surtout avec le deuxième, parce qu’il avait le même prénom que lui. Ils dînent ensemble et par la fenêtre, mon maître m’aperçoit, ou du moins aperçoit ce qui allait devenir moi, un amas de poutrelles, de rivets et de tôles :

Pendant la voix off, Adolphe Schneider s’assoit à table à droite du Général, et Eugène Schneider à gauche. La journaliste reste dans l’ombre (présent), la table s’éclaire (flash-back). La musique d’ambiance se poursuit.

Le Général (Adolphe) Instin :

– Adolphe et Eugène, mes amis, l’acier m’intéresse ! À mes quelques heures perdues, et elles sont rares, quand j’ai fini de commander, je me consacre à la cuisson.

Eugène Schneider :
– À la cuisson, Adolphe !?

Le Général (Adolphe) Instin :
– Mes amis, je cuis dans mon haut-fourneau personnel, je fais des beignets de fer, des sauces aux rivets, je sculpte, très chers, je sculpte !! Des objets de toutes sortes : une cuillère à pot, une brosse à dents, un chalutier. Et ces morceaux, là-bas, que je regarde, là, derrière, m’intéressent, je vous les achète ! Combien ?

Adolphe Schneider :
– Nous vous les cédons, ces débris, pour rien du tout, cadeau, Adolphe, cadeau !

L’éclairage de la table s’obscurcit, tandis que la journaliste revient dans la lumière, et que la voix off de Blitzor se poursuit :

Et de ces ferrailles en vrac, mon maître m’agença, moi, crinière et sabots compris ! Moi, cheval-renifleur-aimanté ! Je sais, mon maître me l’a dit, que ma présence sera déterminante dans cette quête ! Mais mon maître m’appelle, je me casse (il hennit et s’enroue, bruits divers de métaux entrechoqués).

(fin du flash-back)

La lumière revient complètement. La journaliste a terminé d’écrire sur son bloc-notes, puis se lève pour rejoindre la scène. Adolphe Schneider et Eugène Schneider ont quitté la table (débarrassée). Le narrateur se dirige vers le pupitre :

Lumière sur le narrateur au pupitre

Trois jours de marche, boue, vent, tout, tant,
Par tous les temps l’armée a cherché
L’Objet perdu, enfui, égaré
Ici, là-bas, aux antipodes.
Mais comment le trouver,
Seul Instin connaît son code !
Les vivres se font rares. Le cuistot désespère. On mange ce qu’on trouve, on trouve ce qu’on a mangé. Sauté de vermisseaux aux racines. Charcuteries en passant. Bof.

Pendant la lecture, le pianiste reprend le thème principal, avec la chanteuse et le contrechant de saxophone.


La scène des marais est introduite par un nouveau thème au piano, avec un fond sonore de « bouillon ». Nous entendons le narrateur en voix off :


Noir sur la scène

Instin a mal digéré le menu de la veille, légumes bouillis au ruisseau, mandragores en béchamel.
Plusieurs de ses hommes et de ses femmes se plaignent du ventre. Des morceaux de bonbons coincés entre quelques dents. L’infirmier s’est enfui avec une charcutière. Le dentiste, avec une canine. L’armée prend ses quartiers de nuit. Ça clapote autour, bulles, océan de tourbe grise où le surintendant vient de perdre sa carte bleue. Les finances sont au plus bas, Instin est phobique des sables mouvants :

La chanteuse, accompagnée du pianiste :

Apparition de la chanteuse (parée d’une couverture) (éclairage scène)

Instin est phobique des sables mouvants, Instin est phobique des sables mouvants
L’armée prend ses quartiers de nuit. Ça clapote autour, bulles,
océan de tourbe grise, océan de tourbe grise...

Le pianiste poursuit sur des accords mystérieux, rejoint par le saxophoniste, le Général Instin se laisse envelopper par le climat sonore, et imagine ce poème :

Apparition du Général Instin (milieu scène)

Une profuse macédoine
Jumelle de mon vomi
Parraine un salami
Épaulé d’une tisane
Un bol de sucre candi
Mes molaires vient pourfendre
Et mes gencives, flétrit
Glucose n’est pas très tendre !
Sa bouffe est une cimaise
Enjolivant ses menus
Mais de ses mayonnaises
Émane souvent du pus.
Il faut, pour déranger
Ne pas être digéré.
Euh, l’inverse.


Le Général chante, accompagné du piano et du saxophone, en cherchant sa voix :

Quel est donc cet objet, euh, (se reprenant) quel est donc cet objet, euh (en toussant)

Le Général chante à présent pleinement accompagné du piano et du saxophone :

Quel est donc cet objet
Que je m’en vas quêter ?

La chanteuse lui répond d’une voix toute lyrique :

Quel est donc cet objet
Que tu t’en vas quêter ? (sur la dernière syllabe, la chanteuse fait quelques ornementations)

Le Général et la chanteuse en duo :

Quel est donc cet objet
Que l’on s’en va quêter ? (sur la dernière syllabe, la chanteuse fait quelques ornementations)
Quel est donc cet objet
Que l’on s’en va quêter ?

La musique se poursuit doucement au piano, tandis que le Général propose :

Et s’il était dans les marais, euh ?
Gardes, accompagnez-moi, Blitzor, amène-toi ! Je vais y voir un peu.

Noir sur la scène

La scène est à présent plongée dans le noir. Une voix off se fait entendre « Nous venons de recevoir un message du quartier général mon Général, le rapport confirme bien le nôtre ! ». Les gardes allument leurs lampes torche.

Le Général :
– Qui parle ? C’est vous, gardes ?!

Les gardes :
– Non mon Général

Le Général :
– Avancez votre lampe torche !

Les gardes :
– Oui mon Général !

Les lampes éclairent la chanteuse, métamorphosée en nymphe des marais. Le pianiste lance un thème latino, la nymphe chante de l’opérette, le saxophoniste improvise, et le Général se met à danser, les deux lampes torche à la main.

La nymphe chante (éclairage scène clignotant) + danse du Général Instin

Têtus têtards, étêtez-vous
Et nénuphars, nommez qui noue
Le sac à sous ?
Le sac à sous souvent soulève
La panade, les faillites et le pouvoir d’achat !
Menue monnaie s’en va, s’achève
Et nous tue bien vite et nous crève !

Soudain, les musiciens font entendre des clusters, suivis d’une « dégringolade », le Général commence à perdre pied... Un accompagnement reggae de jazz organ intervient, tandis que le Général poursuit en parlé/chanté :

Changement d’ambiance (éclairage scène tamisé)

Je m’enlise peu à peu dans des synapses de vase
D’un hippodrome repu où je vais au galop
La marée monte, et les marais maintenant jasent :
Quelle est cette steppe grise et quelle est cette eau ?!
Des contraires qui tous deux vivent en même temps
Là l’inertie et ici le mouvement

Tandis que le Général se laisse tomber de la scène doucement, il poursuit d’un ton « crooner nonchalant », le saxophoniste, lui, intervient en douceur :

J’ignore maintenant j’ai quelle tête.
Du verbe suivre ou bien du verbe être
J’sais plus qui je suis, et ce que chante ce chant !
Je m’enfonce tranquillement…

Solo de saxophone, puis la nymphe chante d’une voix ensorcelante :

Têtus têtards, étêtez-vous
Et nénuphars, nommez qui noue

Au bord du gouffre...

Le bac à poux (le Général), le bac à poux ? (la nymphe)
prégnant pourrit… (le Général)
Le bac à poux prégnant pourrit… (le Général en duo avec la nymphe)

Quelques notes au piano pour détendre l’atmosphère, avant que le Général ne réalise :


Je m’enfonce tranquillement… moi… à moi ! À l’aide !

Le saxophoniste continue de jouer tranquillement...

Noir progressif sur la scène

Voix off 1
Le Général se sent faiblir et Blitzor le réconforte :

Voix off 2
Blix et Clix ! Souviens-toi, maître ! Un sphinx conserve toujours la tête haute, même lorsqu’il patauge dans les marais !

Voix off 1 (avec musique de péplum sur fond de galop et se terminant par des bruits de vis)
Blitzor d’un galop prompt sauve son maître… mais, en route, a perdu quelques vis.


Lumière sur le narrateur au pupitre

Blitzor et Instin sont désormais les meilleurs amis du monde. Le cheval de fer incite son maître à parcourir le pays d’est en ouest, son museau aimanté ayant, semble-t-il, repéré l’Objet dans les parages de la mer. Instin a, depuis, bricolé Blitzor pour le faire amphibie.

Accompagnement au piano, voix soprano et saxophone (thème principal)

Noir sur la scène

Le narrateur en voix off :

Alors le Général Instin
Chevauche sa bête de métal
À l’assaut des crêtes d’étain
Qui roucoulent au cheval

La côte frissonne dans la frisure.

Blitzor montre des signes de fatigue, trébuche, se relève, boit la tasse, demande de l’huile et de l’antirouille à son maître.

Éclairage scène (dialogue entre Blitzor et le Général Instin)

– Mon pouvoir d’achat a fondu, les caisses sont vides, patiente jusqu’au prochain mois !
– Blix et Clix, mes rouages s’oxydent, maître !
– Tais-toi, ma bête ! Je défie les grands vents de la Baltique, et tic et mic ! Tiens, voilà du mica, bientôt tu vaincras ! Et tic et mic. Loin des embarras, vois qui te suivra ! Et crisse et fonce, les embruns sourient.

(Blitzor avale d’un coup les carrés du mica, qu’il adore)

– Et maintenant, penche-toi, Blitzor !
– J’ai de l’arthrose cervicale, mes boulons ont sauté, il me faut de l’huile et de l’antirouille !
– Penche-toi, te dis-je !

On entend un trémolo dans les graves du piano, le saxophone s’ajoute peu à peu, puis Blitzor et la chanteuse ne font plus qu’un :

Eurêka ! (la chanteuse ornemente la dernière syllabe) :

Sous l’arcade majeure flotte un sentiment historique.




Dernier titre paru de Ludovic Hary : Sous la vitesse, éditions Verticales, 2008



7 juillet 2009