La descente au paradis ou la course contre la montre

Lire aussi Rodrigo Fresan n’est pas une fiction de François Bon.


« L’homme est venu seul dans la grotte
face à l’océan
Toutes les mains ont la même taille
il était seul

L’homme seul dans la grotte a regardé
dans le bruit
dans le bruit de la mer
l’immensité des choses

Et il a crié »

Les Mains négatives, Marguerite Duras.





             On a aimé lire Mantra et on s’en souvient, l’œil restait fixé à la page par l’arc électrique d’une tension mentale qui empêchait de s’en détacher, se lever, faire autre chose que continuer de lire ce roman qui faisait clignoter des centaines de petites ampoules électriques dans la tête et la réjouissait. La déflagration avait lieu à Mexico : explosion en plein vol, éclair ; dispersion des séquences narratives, éclatement de voix qui atteignaient bien après qu’elles étaient mortes. Une gigantesque partie de bonneteau se jouait sur la carte du temps : maintenant qu’il a disparu sous un des masques habilement posés, soulevés et reposés par la main facétieuse de la Mort sur la face de chaque vivant, où est le monde, où kèti, où kèti ?
             (Demander où il allait « avant » aurait été une question inutile : il allait vers ce roman.)
             Mais tout cela n’était que fiction, aucun monde, surtout le nôtre, ne disparaît en un clin d’œil, quelqu’un avait bien dû accompagner le processus afin de raconter la disjonction du tout, en l’occurrence il s’appelait Martin Mantra, un de ses noms.

             Mantra a été écrit par Rodrigo Fresan entre deux 18 juillet, 2000 et 2001, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon pour les éditions Passage du Nord-Ouest en 2006, avec une préface d’Alan Pauls. Je l’avais lu cette année-là, 2006, à Paris, à partir du 28 novembre, 499 pages, sans noter le jour de décembre où je l’avais fini, j’ai oublié.
             La Vitesse des choses, mêmes excellentes traductrice et maison d’édition, avec une préface d’Enrique Vila-Matas, a été écrit par Rodrigo Fresan entre octobre 1994 et mars 2006, douze années englobant la rédaction de Mantra qui en constitue un maillon interne, une potentialité. Le manuscrit a été transporté et repris, augmenté de Buenos Aires à Guadalajara et Barcelone, le livre de 637 pages publié en 2008 a été déplacé et lu de l’Hérault dans le Gard entre le 22 juillet et le 4 août 2009.

             Mantra était un roman bien qu’aucune précision ne figure sur la couverture ou la page de garde.
             La Vitesse des choses l’est-il ? Autrement dit (cet « autrement » n’en est qu’un parmi d’autres), Rodrigo Fresan se tient-il hors ou dans le texte que nous lisons ? Dit autrement : se dissout-il dans le texte en tant que Rodrigo Fresan ou garde-t-il ne serait-ce qu’un talon en surplomb, ne serait-ce que dans une phrase ?
             « Plus de détails ci-après. »

             INTERMEDE. Les textes qui forment ce qu’on appelle la littérature, tous genres confondus, sont composés à partir des seules vingt-six lettres de l’alphabet (transposition possible dans les autres systèmes graphiques). Les capacités d’agencement de ces lettres en mots, et de ces mots en phrases, sont infinies (on le croit). Toujours en cours d’élaborer le réel, d’actualiser son sens (ou son non-sens, peu importe), ils constituent un tableau d’affichage perpétuellement mobile des départs pour le monde, ininterrompu depuis le premier grognement intentionnel, volontaire ou pas, de l’homo sapiens [1].
             Mais il y a de plus en plus de quais dans la gare du temps. On ose à peine employer le mot « gare », ce ne sont plus que nœuds ferroviaires multipliés aussi loin que porte le regard, mus par leurs propres secousses, eux-mêmes en partance. Et on peine désormais à grimper dans un train, les convois semblent toujours en marche même à l’arrêt. Si on y parvient, inutile de chercher à connaître la destination, il est trop tard pour ce genre d’idéalisme.
             Établir une cartographie ne serait d’aucun secours, les circulations temporelles se chassent-croisent dans toutes les dimensions : le futur est aussi bien devant que derrière nous, le passé en cavale nous poursuit et nous précède, le présent est un vaste terrain vague parcouru par les aiguillages des possibles avec raccourcis qui égarent, niches redoutables, pagaille de gouffres et de culs-de-sac.

             Et la littérature dans tout ça ?
             L’accélération dissimule ses points d’ancrage. Ils étaient innombrables mais la vitesse les a rendus incongrus, invisibles à l’œil nu.

             Écrire à saute-mouton

             Etre ou ne pas être le fils, être ou ne pas être écrivain… ces questions se reconfigurent à toute allure, dans un sens, dans l’autre. Une course de vitesse est engagée entre les choses et les récits. Même celui de la Genèse a sauté par-dessus le bord d’un des navires – le SS Neptuno, le SS Quantum, l’Universal Sailor, le Maid of Palestine – qui sillonnent les océans avec leur cargaison de spécimens humains, dits « les passagers », à la veille du IIIe millénaire. À un moment qu’on ignore on a franchi une ligne de départ sans que quiconque ait l’idée du trajet ni même parlé d’une ligne d’arrivée. Ceux qui concourent à cette course d’acharnement méthodique à l’errance, on les appelle « les écrivains ».
             La mémoire garde trace des histoires, bien sûr. Une Fondation s’est donné pour tâche de les recueillir : celle de l’alien cow-boy et des zones crépusculaires, celle de Diana et Daniel et de leur fille Hilda, celle de Willi et la chambre aux manteaux, celle du disciple de Benjamin Federov, celle de la grand-mère Sonia et de la famille Romanov – des histoires avec des personnages : Ricardito Pampini Rothschild, T.B. Parkinson, The Kubrick déjà nommé, Remus Cartucci, Sandra Talbot, Natascha Bogdanovitch, Helmut von Dorn, Job Sapperstein… la Fondation, qui accepte les histoires sous forme de livres, inventorie les caves – vous en lirez quelques-unes dans La Vitesse des choses, il y a même une Lettre au père…
             N’en attendez pourtant aucune cohérence globale, aucun effet de miroir avec satisfaction narcissique, aucune certitude rassurante : les récits sont partout, ni tout à fait sur « les terres du réel » ni tout à fait dans « les eaux de la fiction » auxquelles Rodrigo Fresan préfère les interstices permettant d’aller et venir entre les deux camps de base du charivari.
             Dans l’univers diffracté de « cette science inexacte qu’on connaît sous le nom de littérature », chaque histoire se déroule ici et ailleurs, prend place maintenant et à une autre époque, se rejoue, se répète à la différence près, celle qui la rend à la fois familière et méconnaissable : la ville de Canciones Tristes, Mexique, déjà présente dans Mantra, s’appelle Sad Songs dans l’Iowa puis en Floride. Les unités narratives en chute libre dans un univers sans fond - la fille dans la piscine, la planète Urkh 24, les baleines et les éléphants dans leurs cimetières, la neige, « un soir d’hiver », les monstres et les fantômes, l’Étranger (parfois un lieu, parfois un narrateur), la modernité (et le modernisme et le post-modernisme, et sans doute l’après-post-modernisme) - circulent d’une histoire à l’autre sous une forme quelquefois identique, quelquefois non. L’écrivain, cousin Pons collectionneur des marques du temps dans une comédie qui ne se dit plus humaine, n’est guère qu’un personnage souvent anonyme reparaissant ici et là avant sa fin annoncée pour bientôt.

             La solution littéraire, une dissolution

             À la vitesse que les choses ont acquise en se chargeant d’énergie et de mémoire d’une histoire à l’autre, d’un millénaire à l’autre, la question n’est plus de savoir quel récit (roman, nouvelle, essai, autobiographie) est le plus apte à les formuler mais comment le roman et la nouvelle et l’essai et l’autobiographie peuvent encore, conjugués dans une série de saisies instantanées, dire quelque chose.
             « Ci-après », nous y sommes.

En fait, le roman/recueil de nouvelles/essai littéraire/autobiographie fictive intitulé The Speed of Things n’est même pas un livre, mais tout juste un petit carnet de cuir rouge sombre couvert jusque dans les marges de brèves annotations ou idées de nouvelles, de vers trop libres, d’obscurs aphorismes et de vignettes de vie [2].

Ainsi, La Vitesse des choses est à considérer comme une collection d’épiphanies (mais attention, des épiphanies au long cours et en Cinémascope), un manuel d’instructions (mais codé), une summa esthétique de thèmes et de formes (des trames qui se déroulent dans des têtes ; une voix uniforme et monologuante qui hante plusieurs narrateurs, tous en synchronie spirituelle et affrontant un moment clé qui les modifie en les améliorant peut-être), une autobiographie (qui traite de la vie non après la mort mais après une autre vie, et énumère les nombreuses petites morts survenant après le Big Pfff)… [3].

             RELANCE DES PARADOXES TERMINAUX. La vitesse (du monde, des choses) peut aussi être lente. La lenteur (des récits de ce monde, de ces choses) peut donc être très rapide.

             « Trop de cris en quête d’une bouche »

             De quel(s) livre(s) des merveilles et des apocalypses un écrivain est-il l’auteur ? Des quelques-uns qu’il écrit, des nombreux qu’il n’aura pas le temps d’écrire (« et c’est sans importance »), de tous ceux auxquels il ne songe même pas mais que, par chance, d’autres écriront.
             Il est aussi l’auteur de sa bibliothèque.
             La Vitesse des choses, dont l’auteur déclaré est Rodrigo Fresan, appartient de plein droit – il dit l’espérer – à la bibliothèque de Tralfamadore, cette civilisation extraterrestre imaginée par Kurt Vonnegut dans Abattoir 5 [4].
             On peut également le classer à proximité des livres de Marguerite Duras, dans la bibliothèque de ceux qui envisagent le possible et l’impossible du réel comme des catégories de la vérité littéraire.

             Moments du monde commun qui traverse Rodrigo Fresan et son lecteur : la filmographie de Stanley Kubrick, les photos de Diane Arbus, « les inévitables variations du chaos », le Zimzum de la pensée hébraïque, le bombardement de Dresde, les romans de Henry James, Herman Melville, James Joyce, Virginia Woolf, Philip Roth, Jane Austen : « La petite sœur de l’Argentin connaissait par cœur tous les romans de Jane Austen. Un jour, elle avait dit à l’Argentin qu’il n’y a pas de moustiques dans les romans de Jane Austen. Toutes ces femmes au grand air sans un seul moustique l’émerveillaient. »

             En quoi un récit éclate-t-il, une fois effacée l’idée que le monde aurait été créé afin que l’être humain ait accès au langage créateur et nomme les choses qui le composent, les représente ?

             Programme provisoire (table) rassemblant quelques éléments d’étude de la vitesse des choses :

             Notes pour une théorie du lecteur
             Preuves irréfutables de vie intelligente sur d’autres planètes
             Signaux captés au cœur d’une fête
             Petit manuel d’étiquette funéraire
             Sans titre : autres digressions sur la vocation littéraire
             Notes pour une théorie de la nouvelle
             Monologue pour salaud avec baleines et petite sœur fantôme
             Les amoureux de l’art : une memoir amnésique
             Dernière visite au cimetière des éléphants
             Histoire avec monstres
             La fille qui est tombée dans la piscine ce soir-là
             Cartes postales envoyées depuis le pays des hôtels
             La substitution des corps
             Chivas Gonçalves Chivas : l’art raffiné d’écrire des nécrologies
             Notes pour une théorie de l’écrivain
             Note finale

             Souvenez-vous, au début du XXe siècle un écrivain partit à la recherche du temps et le retrouva.
             Nous voilà arrivés au début du IIIe millénaire, non pas sains et saufs, il s’en faut de beaucoup, mais notre tour est venu de partir.
             Certains sont déjà en route, Rodrigo Fresan en fait partie. La Vitesse des choses est le récit d’un constat du réel, un vertige des traces et des éclats du registre du monde à un moment x de notre histoire. Lisez-le, accompagnez-le dans son hypothèse hasardeuse que quelques ombres dansent encore dans les salles désertées du Grand Cosmo.

Dominique Dussidour - 18 août 2009

[1L’image qui correspond est celle de la main lançant un os vers le ciel au début de 2001, Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, cinéaste présent sous le nom de personnage de The Kubrick dans La Vitesse des choses.

[2La Vitesse des choses, « Notes pour une théorie de l’écrivain », Carte postale n° 11, p. 586.

[3Ibidem, « Note finale », p. 637.

[4« Billy, bien entendu,ne lisait pas le tralfamadorien mais il pouvait tout de même juger de la typographie des ouvrages : de brefs massifs de symboles séparés par des étoiles. Billy a émis l’opinion que les groupes de caractères étaient peut-être des télégrammes.
"C’est exact, a concédé la voix.
— De vrais télégrammes ?
— Les télégrammes sont inconnus à Tralfamadore. mais vous avez raison : chaque assemblage de signes constitue un message court et impérieux, décrit une situation, une scène. Les messages ne sont enchaînés par aucun lien spécial mais l’auteur les a choisis avec soin afin que, considérés en bloc, ils donnent une image de la vie à la fois belle, surprenante et profonde. Il n’y a ni commencement, ni milieu ni fin. Pas de suspense, de morale, de cause ni d’effet. Ce qui nous séduit dans nos livres c’est le relief de tant de merveilleux moments appréhendés simultanément" » (Kurt Vonnegut, Abattoir 5 ou la croisade des enfants, traduit de l’américain par Lucienne Lotringer, Le Seuil, 1971, Folio, chapitre 5).