Contrat double d’un mariage trine

Lynne Cohen


In Cover, Édition Le Point du jour, 2009.

Ce livre est publié à l’occasion de l’exposition de Lynne Cohen :
« Cover »,
Le Point du jour, Cherbourg-Octeville,
4 juillet- 20 septembre 2009.

À l’occasion du livre et de l’exposition Cover de Lynne Cohen
Samedi 12 septembre, 17h
Jean-Charles Agboton-Jumeau, critique d’art et directeur de l’école supérieure des Beaux-Arts de Cherbourg-Octeville

Site de l’artiste

Reproductions ci-jointes : in Cover page 34, page 44, page 4.
Courtesy de l’artiste.

Autres chroniques à partir de l’œuvre de Lynne Cohen :
« Lynne Cohen, le vide après tout »
« Dans le bleu peint de bleu »
« Dog’s bar »

Petite philocalie de l’art n°5. Cf. chroniques précédentes

Déplacées et outrées, des photographies d’artiste perdent leurs circonstances premières de création et gagnent un nouage inédit de mots et de choses : une « trinité », avec Grand Almotasim, Petite Philocalie et Carmen Hacedora dans les rôles principaux.

Les lecteurs qui ont la chance de lire Carmen Hacedora dans le texte savent que « La Pequeña Filocalia del arte » [1] parle de pratiques artistiques et curatoriales réelles au moyen d’une histoire feinte qui est un “amour de la beauté” vrai.

Pour la lecture courante de ces chroniques, ce qui compte, c’est mon dada, ma marotte, le travail sur moi-même, le dispositif à trois personnages : Petite Philocalie, Grand Almotasim et Carmen Hacedora. Les choses que je me dis entre eux ourdissent l’histoire tri-unitaire des petites philocalies de l’art. Elles disent les “expériences” de trois personnages qui claquemurent leurs rêves et leurs désirs en les faisant flotter sur un radeau bâti de quelques matériaux actuels.

Un « contrat de lecture » s’entrouvre mais s’en trouve malaisé à définir : la construction flottante, à la fois matière [faite des expositions, des œuvres rencontrées au cours du récit] et outil [le moyen de transport] ne connaît pas les bittes d’amarrage conventionnelles.

Le contrat double du mariage de Grand Almotasim prête son secours pour circonscrire le récit.

Première moitié du contrat

« Je vous déclare mari et femme », dit le curé-vertueux-et-sans-intrigue dont le nom n’est pas révélé. Aucune révélation non plus sur les témoins. Encore moins de confidences sur l’identité de la femme épousée.

[Mariage]
Dans la synopsis du mot, la première moitié du contrat induit un petit nombre d’occurrences en fonction de situations de vie convenues : valeurs religieuses, laïques, sacrales, profanes, hétérosexuelles, monogames, avec vœux de procréation, de fidélité éternelle, etc., etc. [ Œuvre d’art impossible n° 19 [2] ]

Le sens revêtu par ce mot peut alors être emprunté, par exemple, à Honoré de Balzac dans « Contrat de mariage » [3]. Un célibataire met en garde un autre célibataire qui a l’intention de changer son état.
Une argumentation par rapport à laquelle « la satire de Boileau contre les femmes est une suite de banalités poétisées » :

– Crois-tu donc qu’il en soit du mariage comme de l’amour, et qu’il suffise à un mari d’être homme pour être aimé ?
Hmm. I’m not so sure.
– Toi qui veux te marier et qui te marieras, as-tu jamais médité sur le Code civil ?
Uh...I don’t know the answer to that.

Un autre exemple, parmi mille autres, extrait de Virginibus Puerisque de Robert Louis Stevenson [4].

– Sais-tu qu’il faut un certain talent à ceux qui ont l’intention de passer leur vie ensemble sans mourir d’ennui ?
No es tan desconocido. Aquí en el placard una fila de altos volứmenes.
– Ne crois-tu pas qu’il est plus important pour une épouse de parler avec agrément des mille et une vétilles du quotidien que de s’exprimer comme les hommes et les anges ?
No me intersan las explicationes de un macho.

– Et tu te marieras ?
Et je me marierai.

– Etc.
Etc.


Ci-dessus la photo du mariage.

Copie d’une copie inversée, chaque figure a en face d’elle un exemplaire de lui-même, un duplicata auquel il s’identifie. Ce jeu de sosie, sous l’apparence d’un couple uni, “merveilleusement” assorti, présente un cas de “fausse gémellité” renforcé par la contrefaite symétrie du décor.

En dépit de la double vision qu’ils engendrent, l’époux, à gauche, et l’épouse à droite — à moins que ce soit l’inverse — sont aussi incomparables que semblables.
Les grilles en fer forgé du mur du fond marquent l’unité dans la différence : « une unité constituante de l’unité formée par l’union de deux moitiés », comme le dit un de mes amis psychanalyste.

La photo de mariage aborde frontalement le problème du choc des origines qui détermine le devenir de chaque membre du couple. Le quadrillage en noir et blanc sur lequel le mariage repose ôte à chacun, dans la ressemblance comme dans la dissemblance, le pouvoir de modifier sa condition.

Deuxième moitié du contrat

Je dis : « je vous déclare mari et femmes ». Carmen Hacedora est le “premier témoin”.


Ci-dessus la photo du mariage.

Le nom de la première femme n’est toujours pas révélé. Mais, au petit matin de cette « quelle nuit ! », Carmencita qui a bu beaucoup de champagne, laisse échapper un cri de bonheur : « ¡ Te quiero Pequeña Filocalia ! »

À cette parole Grand Almotasim [au centre] est tout troublé. La petite table, elle aussi perd pied, elle penche sous la pression de la Carmen [à gauche] qui s’épanche, presque couchée sur le plateau, pour embrasser du bout des lèvres, les lèvres de la jeune mariée [à droite].

Cette photographie présente la "circumincession" des épousés sous un contrat qui « supprime le mot et le concept de “mariage” et le remplace par une “union civile” pseudo-contractuelle, une sorte d’harmonie généralisée, améliorée, raffinée, souple et ajustée entre des partenaires de sexe et nombre non imposé [dans le cas présent il y a trois acteurs] aptes à recueillir les joies, les bénéfices et les bienfaits attachés à l’exercice des fantaisies amoureuses. » (Jacques Charles Derrida-Fourier)

Peinture de genre, scène familière, les tonalités froides des couleurs ne doivent pas tromper le spectateur. Au-delà du design minimaliste, la photographie laisse toute la place aux personnages : peu d’objets, un espace géométrique, une construction simplifiée dont l’éclairage conduit au centre.

Grand Almotasim discrètement auréolé [une tache lumineuse sur le mur], assis entre Petite Philocalie à gauche et Carmen Hacedora à droite — à moins que ce soit l’inverse — est représenté exactement sur la ligne médiane du tableau. Il n’est pas enfermé dans une attitude. Il parle à l’une et la regarde tout en tendant la main ouverte vers l’autre.

L’anamorphose redressée du cercle de la table ronde insère les trois personnages dans une seule et même réalité. Mais cette réalité unique est trine : « femme, femme, femme » [ce mot répété trois fois peut être chanté sur l’air d’une chanson de 1978 interprétée par un chanteur né à Bordeaux.]
Les trois personnes ont exactement le même visage : identiques dans leur nature, différentes dans leurs rôles, mais dans le rôle de chacune, les deux autres figurent aussi.

Il n’y a pas de distinction entre les trois axes de la relation trinitaire, ni dans l’espace, ni dans le temps. Les lignes réelles ou fictives autour des quelles s’effectue une rotation sont consubstantielles à la plénitude du cercle dont les points ― on le sait ― sont toujours en mouvement.

– Je regarde la photographie, je vois “tout”.
Que lo sé muy bien. El hecho se produjo hará unos seis años : al abrir los ojos, vi uno de los puntos del espacio que contienen todos los puntos.

Carmen Hacedora dit « el hecho ».

« Un fait » qu’une autre photographie [5] sans temps ni lieu illustre : la manière dont l’homme est disposé par les deux femmes dans le tri, jeu d’hombre qu’on joue à trois, et où l’on ne garde en carreau que le roi.

Cette image montre comment les deux épouses introduisent l’époux sur un trône sans passé, ni futur, dans l’éternel présent d’une fourrure douce et lustrée en poils de martre où le « déjà accompli » et le « pas encore accompli » se superposent dans les trois reflets d’un paravent en miroir.

En une noche oscura un écran de lumière excité par la possibilité de l’ « “œuvre d’art impossible n°1 ” : vivre sa vie de quelqu’un d’autre » [6], diffuse des rayonnements ultra violets.

Ému, et beaucoup plus encore, celui qui sait voir, entendre et aimer la beauté se souvient d’un poème acerca de la santísima trinidad appris par cœur, par cœur, par cœur, il y a très longtemps :

« como amado en el amante
uno en otro residía
y aquese amor que los une
en lo mismo convenía
con el uno y con el otro
en igualdad y valía
tres personas y un amado
entre todos tres havía
y un amor en todas ellas
un amante las hacía
y el amante es el amado
en que cada qual vivía
que el ser que los tres posseen
cada cual le posseía
y cada qual de ellos ama
a la que este ser tenía
este ser es cada una
y éste solo las unía
en un inefable nudo
que decir no se sabía
por lo cual era infinito
el amor que los unía
porque un solo amor tres tienen
que su esencia se decía
que el amor quanto más uno
tanto más amor hacía »
 [7]

Catherine Pomparat - 31 août 2009

[1Dans la traduction, passage du singulier au pluriel

[2« trouver son double et vivre avec », Dora Garcia, 2001. Voir « Première visite à Félicien Marboeuf ».

[3Honoré de Balzac, Une double famille suivi de Contrat de Mariage et de L’Interdiction, Folio Classique.

[4Robert Louis Stevenson, Virginibus Puerisque, Éditions Allia, 2003.

[5La photographie « en logo » en haut de page.

[6Dora Garcia, 2001. Voir note 2.

[7Jean de la Croix, Nuit obscure, Cantique spirituel, Préface de José Angel Valente. Traduction de Jacques Ancet. Édition bilingue, Poésie/Gallimard, p. 134-137.