Lire dans un village des Pyrénées (1) : Stefan Heym

Lire dans un village des Pyrénées (2) et (3).





             Été 2009. Nuit étoilée, blanche. Les long-courriers du temps présent parcourent le ciel, on ne voit plus les éperviers. Je lis un roman écrit en anglais (États-Unis) par un écrivain d’Allemagne de l’Est. La première version portait la mention « 30 juillet 1963 ». Achevé en 1966, le manuscrit critique la RDA de l’époque et l’auteur, Stefan Heym, ne tente pas de le publier dans le pays où il est revenu vivre en 1952. Des amis le transmettent à Londres, il est refusé par l’éditeur Cassel’s.

             Les Architectes a paru en Allemagne en 2000.
             Il a été traduit de l’allemand et préfacé par Cécile Wajsbrot en 2008 pour les éditions Zulma.

             Le roman transporte son équipage d’êtres humains : Julian et Babette Goltz qui vont mourir dans le Prologue ; Julia leur fille, cinq ans lors de l’arrestation de ses parents par la police stalinienne en 1940 ; Arnold Sundstrom leur ami architecte, en charge du prolongement de la rue de la Paix-dans-le-monde ; Daniel Jakovlevitch Tieck l’ami des précédents, lui aussi architecte, de retour de dix années de relégation dans la taïga sibérienne.
             Il se déroule dans une ville allemande de la zone soviétique en 1956, trois ans après la mort de Staline, au moment du rapport Khrouchtchev qui condamne « le culte de la personnalité » et reconnaît les « abus » et les « injustices » commis par le régime. La déstalinisation en cours déplace les alliances dans les classes dirigeantes, dénoue les solidarités tactiques, dévoile les compromissions.

             Dans le bureau de Tolkening, secrétaire du Parti, une discussion a lieu :

— Camarade Tolkening – Sundstrom avait réussi à donner à sa voix une nuance à la fois obséquieuse et confiante -, toi et moi, nous savons que je construis en observant strictement la ligne de nos convictions politiques. Toi et moi – dans son trouble, il tentait de souligner les points de convergence entre le secrétaire du parti et lui -, toi et moi, nous en avons trop vu pour ignorer que ces directives ne peuvent être considérées que comme la partie d’un tout.
Tolkening secoua imperceptiblement la tête ; ses lèvres esquissèrent un mince sourire :
— Lorsque j’étais là-bas [à Moscou], on parlait de techniques nouvelles, de préfabriqué, de méthodes de construction complexes…
— Les techniques nouvelles ! Lorsqu’il était question de son domaine, Sundstrom disposait de toute une batterie d’arguments : Je ne veux pas te mentir, grâce aux techniques nouvelles, on peut travailler en faisant des économies, surtout si on investit massivement dans des entreprises nouvelles et des nouvelles machines – mais ces techniques nous mènent tout droit au formalisme. Les camarades de Berlin sont-ils prêts à l’accepter ?
Tolkening réfléchit. Il ne s’expliquait pas pourquoi l’utilisation d’éléments préfabriqués conduisait au formalisme mais l’allusion à ce tabou et la position de principe affirmée par Sundstrom le faisaient hésiter.
Sundstrom poussa son avantage.
— Ont-ils exigé quelque chose de défini, à Berlin ? Fixé une nouvelle ligne ? Des principes nouveaux ?

             Communistes, opposants au parti national-socialiste, les Goltz, Sundstrom et Tieck ont quitté l’Allemagne en 1933 et trouvé refuge à Prague puis en URSS. Mais la signature du pacte germano-soviétique en août 1939 et leur exil politique en ont fait des traîtres.
             Julian et Babette Goltz, Daniel Tieck ont été arrêtés, emprisonnés, interrogés, privés de sommeil, battus. Babette Goltz est morte en détention. Julian son mari s’est suicidé afin de ne pas subir à nouveau dans une prison allemande les tortures qu’il venait d’endurer dans une prison russe. Daniel Tieck a été déporté en Sibérie.

             J’entends les sonnailles des vaches et des brebis dans les étables.
             Je lève les yeux du texte.
             Les personnages se tiennent accoudés sur la balustrade en bois qui surplombe le quartier bas du village pyrénéen où je séjourne, là où vivent éleveurs et cultivateurs, tandis que la partie haute, celle où je lis, est le quartier des forestiers et des saisonniers, était.

             Dans le bureau de Tolkening, la conversation prend fin.

Tolkening s’autorisa un bref soupir.
— Nous qui avons vécu la tension des années moscovites, nous mesurons combien notre parti allemand peut s’estimer heureux, combien nos camarades dirigeants ont un caractère loyal pour avoir su empêcher que les événements d’Union soviétique se reproduisent dans notre république. Nous n’avons pas eu d’aveux forcés ni de faux procès ni d’exécutions d’innocents… Il sourit de nouveau : Nous avons bonne conscience.
— Bonne conscience, répéta Sundstrom, tentant de donner à sa voix le simple ton du constat.
Le toi et moi était enfin devenu nous – un grand mot, le plus grand de tous : il suffisait de savoir rester une partie de ce nous, ne pas exagérer ses qualités ni dépeindre ses défauts plus sévèrement que ceux de ses prochains et on continuerait de jouir d’une protection satisfaisante dans la société.
— Toujours est-il que je suis content que tu comprennes la situation, énonça Tolkening, et que tu puisses éclaircir certains points qui me demeuraient obscurs. Après, tout est question de tactique.
Tactique, songeait Sundstrom. Tieck. Julia. Tactique. Les fantômes du passé ne surgissaient ni dans la maison de Tolkening ni dans son bureau. Peut-être qu’ils n’existaient pas ou que Tolkening était de nature trop coriace pour percevoir leur présence.
— Si j’interprète correctement ta pensée – Sundstrom revenait à la question de la tactique – cela signifie qu’un changement dans les structures du pouvoir exige un changement dans les structures architectoniques.
— Je ne l’affirmerais pas de façon aussi directe. Tolkening découvrit ses dents, qu’il se faisait soigner par les meilleurs dentistes. Dans les derniers développements, je vois une preuve supplémentaire de la justesse des conceptions marxistes sur l’art comme reflet de la vie.
Il se leva pour raccompagner Sundstrom jusqu’à la porte en le prenant par les épaules.
— Je suis sûr, camarade Sundstrom, qu’au moment d’apporter des améliorations à ton projet de prolongement de la rue de la Paix-dans-le-monde, tu sauras te souvenir des idées que nous avons évoquées.

             En 1956, Daniel Tieck est de retour en Allemagne où il est accueilli par son ami de jeunesse devenu architecte officiel de la République démocratique.

             Un chien aboie, sans doute après un cerf ou un sanglier surgi à l’orée de la forêt.

             Que sait-il, Daniel Tieck, sur Arnold Sundstrom que celui-ci tait à Julia Goltz, la fille de ses amis d’autrefois, devenue Madame Sundstrom, elle-même architecte et collaboratrice de son mari ? Que va-t-il lui révéler de la mort de ses parents, des circonstances de leur disparition ?
             Face à celui qui revient d’aussi loin, Arnold Sundstrom abandonne peu à peu l’assurance de nanti que lui procurent un appartement confortable et une voiture de fonction. Il craint de perdre Julia si elle apprend le rôle qu’il a joué, par faiblesse, par peur, dans l’arrestation de ses parents, de perdre les privilèges auxquels son poste lui donne droit si un nouveau courant politique s’impose. Il reçoit Daniel Tieck chez lui autant pour garder bonne figure aux yeux de sa jeune épouse auprès de qui il s’est vanté de ses amitiés de jeunesse que pour écouter leurs conversations.
             C’est donc ainsi que certains ont vécu et fait carrière, pense Daniel Tieck en entrant dans le salon élégant des Sundstrom, tandis que d’autres combattaient chaque jour la faim, le froid et l’épuisement ?
             Sundstrom développe une justification de sa vie privée et de sa vie professionnelle à partir des « conditions objectives » de la situation politique. Mêlant le cynisme et la bonhomie, il tente de circonscrire Tieck en lui offrant un poste d’architecte dans son bureau d’étude, « une niche ».

             Je lis leur histoire dans la maison où vécut et travailla Alexandrine la couturière du village.

             Pendant les dix années passées en Sibérie, Daniel Tieck a réfléchi à son art, l’architecture, à sa pratique d’architecte. Dans la blancheur désertique il a imaginé des villes, des rues, des immeubles qui répondraient à des besoins réels.
             C’est avec cet œil formé par la solitude et la lutte pour survivre qu’il examine les plans de Sundstrom, visite les chantiers en cours. Mais les bons matériaux manquent, les cadences imposées par le Plan aux ouvriers et aux contremaîtres rendent les constructions de mauvaise qualité. Cette rue de la Paix-dans-le-monde, rigide, abstraite, qui rappelle les réalisations de l’architecte d’Hitler, Albert Speer, des hommes devront-ils y vivre au nom du socialisme ?
             Tieck qualifie le projet de Sundstrom d’ « hypocrisie en pierre » et dessine un contre-projet.

             Du balcon qui donne sur la balustrade, j’écoute les voix des Architectes débattre des rapports entre l’architecture et la politique, l’art et l’éthique, la responsabilité et le conformisme, la liberté et la servilité.
             Quelque chose a-t-il changé depuis, à l’est, à l’ouest, au sud ? L’architecture s’est-elle mise au service du bien-vivre commun ? Les ambitions carriéristes ont-elles cessé d’habiller de discours esthétiques, sociaux, ou les deux, les plans d’aménagement des territoires, villes, rivages ?

             « En 1999, à la suite d’une opération qui entraîna des complications, écrit Stefan Heym dans l’Avant-propos, je restai huit semaines dans le coma. Grâce à l’amour et au dévouement de ma femme Inge, qui passait chaque jour des heures à mon chevet et me donna la force de vivre, grâce à l’expérience de mon fils Stefan qui décrypta correctement une radiographie de mes poumons, grâce au talent et à l’énergie des médecins de l’hôpital Virchow qui me transportèrent en hélicoptère dans leur unité de soins intensifs, j’échappai à la mort. Je me dis que c’était l’occasion de compléter mon œuvre avant ma sortie définitive, et je traduisis The Architects en allemand puis envoyai cette traduction à mon éditeur de Munich. »

             Entre Ourse et Garonne, la vallée de la Barousse où je finis de lire le roman de Stefan Heym paraît hors du temps. Pourtant dans ce village, il y a vingt ans, il y avait une école, des commerces, un bureau de poste, un café, une couturière. Sur le terre-plein protégé par une balustrade, là où le jour effacera tout à l’heure les silhouettes de Julian et Babette Goltz, Arnold et Julia Sundstrom, Daniel Tieck, s’élevaient une église et son cimetière.
             Aujourd’hui, une fromagerie toute neuve organise la visite des étables et des marches jusqu’à l’estive, il y a un emplacement pour le tri sélectif non loin du nouveau cimetière. Des maisons ont été aménagées en gîtes ruraux. Un jeune couple avec enfant, qui a planté sa yourte dans une clairière, propose du kefir et des gâteaux maison à des randonneurs équipés de GPS. L’aile orange d’un parapente survole quelquefois les toits.
             Lors de leurs tournées en camionnette, le boucher, le boulanger remontent de la plaine les médicaments et l’ordonnance du médecin que leur ont confiés leurs clients et clientes. Si on n’a pas de timbres on enveloppe des pièces dans du papier alu et on les glisse avec sa lettre dans la boîte - « la factrice sait », dit Jeanne.
             Un grand feu de joie s’élève toujours la nuit de la Saint-Jean.

             Stefan Heym se définissait comme un « marxiste critique ». Il est mort « en Israël, en décembre 2001, où il s’était rendu pour participer à un colloque autour du poète Henri Heine, le poète sur lequel il avait autrefois fait sa maîtrise à l’université de Chicago » (Cécile Wajsbrot, préface). Stefan Heym était le pseudonyme qu’il avait choisi afin de protéger sa famille lorsqu’il avait quitté l’Allemagne en 1933, il s’appelait Helmut Flieg [1].

             Une étoile filante traverse le ciel.

             Arnold Sundstrom ne s’est pas suicidé, finalement. J’ai bien fait d’y renoncer, pense-t-il à la fin du roman quand il comprend que le calcul a été celui-ci : il en sait trop pour qu’on l’écarte, le maintenir à son poste c’est le tenir.

             Bebelplatz, à Berlin, sur le côté sud d’Unter den Linden, l’artiste Micha Ullman a conçu un monument en creux, une absence architecturale à l’endroit où les nazis organisèrent un premier autodafé de vingt mille livres le 10 mai 1933. On l’appelle le mémorial de l’Autodafé ou la Bibliothèque engloutie. Un vers de Henri Heine écrit en 1820 est gravé : « Là où on brûle les livres, on finit par brûler les hommes. » On se penche sur une plaque de verre et on distingue un puits profond aux parois couvertes d’étagères vides, on imagine les ouvrages de Bertolt Brecht, Alfred Döblin, Heinrich Mann, Kurt Tucholsky, Franz Werfel, Stefan Zweig…


Stefan Heym sur le site des éditions Zulma.

Chronique du roi David a paru aux éditions Métailié dans une traduction de l’allemand par Françoise Toraille en 1994.

Une semaine en juin a paru aux éditions Lattès en 1990. Ce roman évoque les journées de grève ouvrière en juin 1953 à Berlin.
Lire l’entretien de Stefan Heym avec Claude Prévost.

Ahasver le juif errant a paru aux éditions L’Äge d’homme en 1991, traduit par Jan Dusay.

Lire aussi :
Stefan Heym et Christa Wolf opposants au régime

le résumé (fichier PDF) de l’article de Stéphanie Benoist, Marie-Geneviève Gerrer & Laurent Gautier (Université de Bourgogne, 11 mai 2007 : Contextes, concepts, discours : le cas de la RDA),
« Jeux de constructions narratifs dans Die Architekten de Stefan Heym »

« Deux écrivains aux prises avec l’histoire allemande : Stefan Heym, un socialiste à visage très humain », article de Brigitte Pätzold paru dans Le Monde diplomatique en 1995.

Dominique Dussidour - 31 août 2009

[1En allemand, « voler », « aller en avion ».