« Qu’au moins le travail innocente la page »

Le 72e prix Guillaume Apollinaire, dont le jury est présidé par Charles Dobrynski, vient d’être décerné à notre ami Jean-Marie Barnaud pour son recueil Fragments d’un corps incertain paru aux éditions Cheyne.

Toute la rédaction de remue.net s’en réjouit.


Bookmark and Share


Fragments d’un corps incertain de Jean-Marie Barnaud
vient de paraître, cet été 2009, chez Cheyne éditeur qui a publié Où chaque soleil qui vient est un soleil rieur avec des images de Laurence Jeannest en 2008.

Lecture d’Antoine Emaz sur poezibao.

Philippe Rahmy y consacrera une de ses prochaines chroniques.

Jean-Marie Barnaud fait partie du comité de rédaction du site remue.net dont il est un des membres fondateurs, il tient la chronique Déstabilisation de M. Jourdain. Il codirige la collection Grands fonds des éditions Cheyne avec Jean-Pierre Siméon


             À un moment, dit un poème, une « érosion » a traversé le corps. La main a éloigné la feuille où elle écrivait, « le poids indécidable de la perte » s’est abattue sur les objets familiers.
             On ne reconnaît plus les mots, « on ferme le cahier ».
             On lève les yeux, qu’en a-t-il été, qu’en est-il maintenant de soi, du monde, du monde et de soi ?

             La mer, la métropole, les travaux du jour, la maison, le jardin, écrire, on fait le tour des horizons proches et lointains.
             Que signifie « tourner la page » ?

             Chaque poème se tient au croisement de celui qui écrit et du monde, l’un ne va pas sans l’autre, leur contact réciproque les frotte parfois rudement aussi bien qu’il les éveille.
             Le renoncement opéré, qu’en est-il ?
             Un élan spiral repasse alors, à la latérale, par des peines, des risques, des promesses, des interrogations qui sont autant de possibilités à la fois ancrées dans le temps et neuves : la musique, les voix, les visages aimés.

             Il n’y a pas de point final au dernier poème :

Et le temps court devant

qui porte l’enfant d’Héraclite

À lui la royauté

***

             Chacune des parties de Fragments d’un corps incertain a pour titre le premier vers du premier poème :
             I. C’est dit, on ne parlera plus d’elle…
             II. Voyez-le replié sur sa peine…
             III. Pour avoir couru aux limites…
             IV. Alors tu t’étais perdue…

             Nous vous proposons de lire un poème de chaque partie.


Dehors est sévère

Il effraie les gagne-petit

Qui donc tient ensemble tous ces fils

demandent les naïfs

Qui porte les rumeurs la douleur

la joie

Suffit qu’on cesse d’écouter

cavaler la langue

comme elle peine à dire

pour entendre résonner du vide

***

Voyez-le replié sur sa peine

Sentez-vous lui peser aux épaules

la contention de la rigueur

Afficher sa blessure

suffit-il à fonder la justice

Tant de contorsions de doutes

de palinodies

alors qu’on pousse la carriole

Faut-il à nouveau convoquer le spectre

de la nécessité

***

À quoi rions-nous

mes amis

quand nous avons levé les yeux

des livres

Au silence qui nous abrite

À l’irréprochable

Et de joie

les yeux posés sur rien

c’est aux larmes

que nous rions

***

De l’oiseau sur le toit

je ne vois dans l’herbe

que l’ombre

comme sur ton visage

la passante inflexible qu’il accueille

et qui demeure au loin

Dehors est sans haine

sans compassion

rompu en soi

Dehors guérit de la fatigue




Merci à Jean-Marie Barnaud et à son éditeur de nous avoir autorisés à publier ces quatre poèmes.


Image : œuvre originale de Martine Mellinette pour l’un des 20 exemplaires sur vergé de Rives de Fragments d’un corps incertain.

Dominique Dussidour - 24 septembre 2010