Littérature, terrain d’action / HEAD de Genève

J’ai eu l’occasion de rencontrer à plusieurs reprises Hervé Laurent, professeur à la Haute école d’art et de design (HEAD) de Genève. Il y a ouvert un atelier d’écriture pour les étudiants de l’école, ce qui a aussitôt suscité une grande curiosité chez moi.

À la lecture des textes produits et édités par les éditions Héros-limite, dont le remarquable Döner-Kebab de Sébastien Dicenaire, [1] j’ai voulu connaître plus précisément les enjeux d’un tel atelier.
Les trois derniers livres de la collection seront présentés à la Fureur de lire de Genève, le samedi 26 septembre.

Fabienne Swiatly : Comment ont débuté ces ateliers ?

Hervé Laurent : J’ai proposé d’ouvrir un atelier d’écriture à l’école des Beaux-Arts de
Genève il y a une dizaine d’années. Je ne suis pas écrivain mais critique d’art,
pourtant j’ai toujours eu le sentiment, lorsque j’écrivais des textes critiques,
d’être confronté à des problèmes qui, sans être les mêmes, n’étaient pas si différents de ceux auxquels
s’affrontent les écrivains. Et puis, et surtout, j’ai la passion des textes, et
plutôt ceux des autres que les miens...! La première année j’ai eu deux puis
une étudiante. J’ai dit au directeur d’alors, Bernard Zumthor, qu’il valait mieux fermer cet atelier bien peu populaire. Il a refusé
tout net, et il avait raison. Dès l’année suivante, les étudiants ont commencé à
fréquenter l’atelier. Aujourd’hui, ils sont une quinzaine, qui tous, d’une
manière ou d’une autre, expérimentent l’écriture. Depuis cinq ans, l’atelier a gagné en visibilité grâce aux partenariats qu’il entretient. En
interne d’abord avec l’atelier d’édition et sa production de « livres d’artistes »
dont beaucoup commencent à exister en atelier d’écriture. À l’extérieur de
l’école, avec le Mamco (Musée d’art moderne et contemporain de Genève) qui
accueille les lectures publiques des artistes et écrivains invités à intervenir
dans l’atelier. Enfin avec les éditions Héros-Limite qui coéditent depuis cinq
ans la collection « Courts Lettrages » consacrée à la publication de textes écrits
dans l’atelier. Nous arrivons à dix titres cet automne, ce qui n’est
pas rien compte tenu de la spécificité de notre situation.
À ces collaborations régulières s’en ajoutent d’autres, plus ponctuelles
comme, en mars dernier, la belle et riche aventure avec la Maison de la poésie
transjurassienne et le Musée de l’Abbaye de Saint-Claude qui a donné lieu
d’une part à des ateliers d’écriture animés par des étudiantes avec des classes
du primaire et des collégiens, et d’autre part à une exposition au musée
d’œuvres faisant intervenir ou issues de textes écrits par ces mêmes
étudiantes. Cet automne, l’invitation de La Fureur de Lire, à laquelle tu es
associée, nous permet également d’informer un public plus large des activités
que nous poursuivons au sein de l’atelier. Pour résumer, je dirai que, dès
le début, l’atelier s’est affirmé comme un lieu expérimental dans lequel le
travail sur le texte n’était pas fixé d’avance. Il s’agissait plutôt d’étudier toutes
les formes inusuelles d’écriture et de mise en situation de l’écrit explorées
autant par les artistes que les écrivains et d’en proposer d’autres. À ce titre,
nous intéressent tout autant des entreprises singulières, comme le Grand
graphe
de Hubert Lucot, que l’usage du langage dans les travaux conceptuels
des années 70, ou encore la réinvention de l’autobiographie sous forme
d’autofiction par Serge Doubrovsky, et tout le parti qu’ont pu en tirer des
artistes comme Sophie Calle, Valérie Mréjen et Édouard Levé. Ce qu’il ne faut jamais perdre de vue, je crois, c’est l’inscription de cet
atelier dans le contexte d’une école d’art. À ce titre, il n’a rien à voir avec
l’atelier d’écriture qui s’est mis en place à Berne et Bienne, à l’Institut
Littéraire, et qui propose un Bachelor d’écriture entièrement consacré à cette
pratique alors qu’à Genève l’atelier d’écriture reste une option dans un cursus
dédié aux arts visuels — que certains étudiants, après l’école, aient fait le
choix d’aller plutôt vers la littérature n’y change rien. Cet ancrage nous
permet de garder une liberté de manœuvre la plus grande possible quant aux
rapports que nous entretenons (ou plutôt que nous essayons de construire)
avec le texte, sa production, son caractère littéraire ou non, ses destinataires,
les supports et les conditions de son inscription, ses modes de diffusion, etc.

FS : Faire écrire des étudiants, c’est les amener à la littérature ou proposer l’écriture comme outil de réflexion sur leur démarche plastique ?

Hervé Laurent : Je dirais que c’est l’un et l’autre ou peut-être bien ni l’un ni l’autre. Pardon de cette réponse qui ressemble à une esquive, le caractère très ouvert de l’atelier d’écriture que j’anime m’empêche d’être plus précis. Pour essayer malgré tout d’être moins flou, je reprendrai les termes de ta question. L’atelier n’existe pas pour « faire écrire les étudiants », viennent y travailler celles et ceux qui d’une manière ou d’une autre ont affaire avec l’écriture, la nuance est de taille, me semble-t-il. Aussi bien il peut s’agir d’occuper l’espace d’une palissade dans le contexte d’un projet d’art public que d’affiner un texte destiné à être dit en performance ou en voix off d’une vidéo. Et puis, il peut s’agir également de l’écriture d’un poème, d’une nouvelle ou de tout autre texte dont l’inscription générique
n’est pas clairement définie, en tout cas à l’origine.

L’atelier d’écriture ne s’inscrit pas comme un passage obligé dans le cursus des étudiant-e-s, il constitue une option libre, ce qui explique qu’il ne développe pas un programme spécifique avec sa batterie d’exercices comme on les connaît dans beaucoup d’ateliers d’écriture dont la finalité est justement de « faire écrire ». J’ajoute que j’ai toujours nourri des doutes sérieux à l’égard de cette expression « faire écrire », comme si « écrire » était une finalité en soi et qu’il ne soit pas vraiment nécessaire de préciser quel type de résultat « écrire » devait produire. C’est tout de même bizarre parce qu’on ne fait pas la même chose quand on écrit une lettre de réclamation, une demande d’emploi, une pièce de théâtre ou une dissertation philosophique. Du coup, tu pointes une ambiguïté dans l’intitulé « atelier d’écriture » que j’ai pourtant fini par adopter. Je crois que je l’ai fait parce que je voulais garder un maximum d’ouverture et signaler que toute pratique d’écriture, pourvu qu’elle soit clairement énoncée, pouvait trouver à se développer dans le cadre de cet atelier. Cette remarque m’amène à l’autre point difficile que soulève ta question, à savoir la présence de la littérature dans l’atelier d’écriture. Au départ, lorsque j’ai créé l’atelier, il existait déjà dans l’école un atelier d’écriture théâtrale dirigé par Myriam Devos, très vivant, très actif. Je ne voulais pas faire double emploi,d’autant que ce qui m’intéressait — et m’intéresse toujours — c’était de regarder ce que les artistes ont fait à la littérature. La littérature était donc visée comme domaine dans lequel des artistes décidaient de s’impliquer sans que pour autant d’ailleurs ils y aient été spécialement préparés par leur formation ou même par leurs goûts personnels.

Avec la disparition des ateliers strictement dédiés à un médium particulier, les artistes-enseignants qui les animent et leurs étudiants sont devenus des chercheurs polyvalents qui n’hésitent pas à investir tous les champs du savoir et de la culture. La littérature ne pouvait y échapper. Aujourd’hui, s’il existe toujours dans l’école un atelier Peinture-Dessin, il n’est pas rare d’y rencontrer des étudiants qui font tout autre chose, et pas mal qui écrivent, précisément. Donc, la motivation de départ a été la suivante : puisqu’on est dans une école d’art on va commencer par regarder d’un peu plus près comment les artistes se sont impliqués dans la pratique littéraire. Les premières années, les invités de l’atelier étaient des artistes qui avaient une pratique d’écriture intégrée ou parallèle à leur travail plastique:Valérie Mréjen, Édouard Levé, Dominique Angel... Ça continue aujourd’hui puisqu’en 2009-2010 nous recevons Béatrice Cussol, Christophe Rey et Carla Demierre, qui a suivi, il y quelques années, l’atelier d’écriture... Mais on ne pouvait pas s’en tenir là : regarder du côté de la littérature à partir des écrits d’artistes seulement. J’ai donc commencé à inviter des écrivains qui faisaient le chemin inverse, qui louchaient du côté des arts visuels. Un des premiers à venir à l’école a été Jean-Pierre Ostende qui avouait qu’il s’inspirait autant, pour écrire ses romans, des pratiques des artistes contemporains que des œuvres de ses confrères. Il nous est apparu assez vite que les plus grandes similitudes existaient entre pratiques poétiques et pratiques plastiques. Dans les domaines de la poésie et de l’art contemporains on constate un même foisonnement et des procédures de recherche très semblables. Qu’on songe, par exemple, à la technique du ready-made, à la passion de la collection ou encore au mixage. Tout ceci, rapidement évoqué, pour dire qu’aujourd’hui dans l’atelier d’écriture, la littérature est présente dans la mesure où elle est devenue un terrain d’action pour pas mal d’artistes tandis que les modes de pensée propres à l’art contemporain sont présents directement ou indirectement dans beaucoup de travaux littéraires. Pratiquement, j’ajouterai que la littérature est présente de deux façons dans l’atelier.
Un : tous les mardi soirs j’anime un séminaire de lecture dans lequel sont proposées des lectures critiques. Le séminaire s’organise autour d’une question — cette année nous nous demandons « Qu’est-ce qu’une écriture poétique ? » — qui est un peu un prétexte pour lire ensemble et essayer de commenter quelques textes littéraires.
Deux : nous avons pris cette habitude d’inviter artistes et écrivains, qui viennent lire leurs textes au Mamco (Musée d’art moderne et contemporain de Genève), et qui rencontrent ensuite les étudiants à l’école et critiquent leur travail d’écriture ou animent des workshop d’écriture.

Dernier point soulevé par ta question : l’écriture offre-t-elle aux étudiants « un outil de réflexion sur leur démarche plastique ? » J’espère que oui, mais je dirai, pour faire court, que ce n’est pas le but principal de l’atelier d’écriture pour une bonne raison qui est que les étudiants doivent, au cours de leur cursus, produire deux mémoires dits « théoriques » l’un au niveau Bachelor (équivalent à votre DNAP), l’autre au niveau Master (soit votre DNSEP) dans
lesquels ce travail de réflexion leur est demandé. Je m’occupe aussi d’un groupe d’étudiants-Bachelor, mais séparément,car cette pratique écrite à finalité clairement définie et avec un cahier des charges très précis n’a pas grand-chose à
voir avec l’esprit d’aventure et d’expérimentation que j’essaie de conserver dans l’atelier d’écriture.

FS : Comment fonctionne la collaboration avec les éditions Héros-Limite ? Est- ce important que ce soit un éditeur indépendant ?

HL : Oui, c’est même capital pour sortir du « cercle pédagogique » qui est un cercle vertueux à condition d’être brisé une fois qu’on en a fait le tour. Dans le cadre de l’atelier d’écriture j’essaie de faire en sorte d’accompagner le travail de recherche des étudiants en veillant à ce que ce soit bien leur projet et pas ce que j’aimerais qu’ils y mettent qu’on trouve au final. Ainsi, je me suis fait une règle de ne jamais être prescriptif — sans doute le suis-je quand même,
parfois, j’en ai peur, mais le moins possible. Il m’arrive souvent de faire des
suggestions, mais pas d’imposer quelque solution que ce soit sous prétexte
de convenance ou de correction, j’aurais trop peur d’être normatif, de ramener
en terrain connu une expérience d’écriture dont je n’aurais pas su voir la
radicalité. Par exemple, on me soumet un texte qui présente une ponctuation
erratique, lacunaire, fautive. Je ne vais pas corriger, mais essayer de discuter
avec son auteur des raisons qui l’ont amené à procéder ainsi. Nous irons
chercher des exemples de ponctuation hétérodoxe en essayant d’en
comprendre les enjeux. Du coup, nous ne pourrons faire l’économie d’un
rappel des principes de base tels que l’école les inculque encore, etc. A aucun
moment, il n’aura été question d’imposer une règle, de corriger une erreur. Il
n’y a guère que l’orthographe qui fasse l’objet de corrections, in fine, lorsqu’il
s’agit de présenter un texte... Et encore je fais régulièrement lire dans le
séminaire des textes de Valère Novarina, de Katalin Molnár, de Jacques Sivan
ou du Guyotat de Prostitution, histoire de montrer que l’orthographe, pas plus
que le reste, n’est intangible, n’échappe au travail de redéploiement de la
langue qu’opère l’écriture, qu’elle peut même en être la condition sine qua
non. La collaboration avec un éditeur indépendant est précieuse, parce qu’elle
entraîne un changement de dimension, elle permet de sortir du cadre
pédagogique dont j’ai essayé brièvement d’indiquer la déontologie qui, en ce
qui me concerne, doit nécessairement l’inspirer.
Avec un éditeur, les relations sont radicalement différentes, ne serait-ce
que parce qu’il participe à la création d’un objet littéraire sur lequel va figurer
son nom (ou celui de sa maison d’édition) à côté de celui de l’auteur.
S’instaure donc un partenariat d’une toute autre nature que le travail poursuivi
dans l’atelier où il n’est pas question de travailler dans un but aussi clairement
défini que d’écrire un livre — même si ça peut être une des raisons qui
poussent certains étudiants à s’y inscrire. Au risque de me répéter, l’atelier est un
laboratoire, on vient y travailler le texte, mais on a très peu d’idées
préconçues sur ce que sera sa forme, son support, sa taille, et même si ce
sera forcément un texte. De temps en temps, il arrive qu’il résulte d’une
recherche un texte dont on peut penser qu’il serait important de le donner à
lire à un lectorat plus nombreux que celui constitué par les étudiants de
l’atelier, quelques enseignants et les écrivains invités qui ont rencontré son
auteur. L’idée a donc germé qu’il fallait essayer de sortir de l’école. J’ai eu
cette chance magnifique d’être appuyé dans cette démarche par le directeur
de l’école, Jean-Pierre Greff, qui a accepté l’implication financière que
représentait cette démarche mais a aussi tenu, par intérêt personnel, à s’y
associer en participant au comité de lecture. Le choix mutuel qui s’est opéré
avec Alain Berset et les éditions Héros-Limite a aussi été une véritable chance.
Alain Berset poursuit, à Genève, un travail d’édition d’une grand rigueur. Il a
inscrit à son catalogue des poètes contemporains difficiles mais passionnants
(Bénédicte Vilgrain, David Lespiau...), parallèlement, il poursuit un travail
d’archives sonores (Valère Novarina, Jacques Demierre...) et de traductions de
« monuments » comme Eugen Gomringer, John Cage ou David Antin. La
collection « Courts Lettrages », dont nous publions trois nouveaux titres à
l’automne 2009, se devait d’être à la hauteur. Pour l’éditeur, comme pour
l’école qui co-édite, il s’agit de publier des textes qui interrogent la pratique
actuelle de l’écriture. En témoigne leur difficile inscription générique : roman ?
nouvelle ? essai ? poème ? témoignage ? autobiographie ? cut up ?... un texte peut
échapper à toutes ces étiquettes ou bien passer de l’une à l’autre.
Pour en revenir à la collaboration avec un éditeur professionnel, je crois
qu’il est important de marquer ce moment de rupture auquel elle conduit.
Dans un premier temps, je demande à Alain de lire un texte, dont j’ai suivi le
travail d’écriture dans le cadre de l’atelier, pensant qu’il pourrait être édité. S’il
est intéressé, le texte circule ensuite dans le comité de lecture. Une fois la
décision prise d’aller de l’avant, je ne suis plus l’interlocuteur privilégié. Un
dialogue s’établit directement entre l’éditeur et l’auteur dans lequel j’essaie de
ne pas interférer, à moins qu’on me le demande. L’éditeur à d’autres
exigences que celles que j’ai pu avoir, parce qu’il poursuit, avec l’auteur, un
autre but que celui que nous poursuivions dans l’atelier. Alain peut demander
que soient récrites certaines parties du texte, ce que je ne ferai jamais. A ce
stade, on n’est plus dans le cercle pédagogique que j’évoquais tout à l’heure, on
passe dans la dimension professionnelle de la négociation. L’éditeur adresse
des demandes précises à l’auteur car il ne raisonne plus dans l’absolu mais
relativement à une équation complexe ; il se préoccupe de la cohérence de la
collection, il doit gérer des contraintes commerciales et résoudre des
problèmes techniques : format des livres, longueur du texte, mise en place sur
les rayons des librairies, etc., etc., toutes préoccupations qui n’étaient pas
inscrites dans le processus de recherche de l’atelier, ou alors de manière très
périphérique, et qui maintenant deviennent beaucoup plus centrales. Pour les
jeunes auteurs, dont nous espérons toujours qu’ils entament là une carrière
qui va se poursuivre ailleurs, c’est une nécessité incontournable de se frotter
à la realpolitik de l’édition.

FS : Y a-t-il un profil type ou des points communs entre les étudiants qui viennent à l’atelier d’écriture ?

HL : Beaucoup de filles ! De plus en plus, mais, sinon non, des profils très
différents. on vient ici travailler les textes qu’on dira ensuite en performance,
s’essayer à une écriture poétique plus personnelle, se lancer dans l’écriture
d’un roman, poursuivre des expériences formelles proches des constructions
oulipiennes, travailler la matière sonore du langage pour la ramener du côté
de la musique, mixer des textes ready-made, construire la bande son en voix
off d’une vidéo... Le point commun, c’est que, d’une manière ou d’une autre,
du texte intervient dans le projet, et que ce texte fait l’objet d’une attention
toute particulière, ce qui pourrait, dans un autre contexte, ne pas être
forcément le cas.

FS : Les autres étudiants ont-il de la curiosité pour ce qui s’y trame ou ressens-tu
une coupure entre ceux qui écrivent et ceux qui n’écrivent pas (en dehors de
leur mémoire) ?

Parce qu’ils ne sont pas uniquement littéraires mais entrent dans bien d’autres
catégories, les travaux ourdis dans l’atelier d’écriture sont très souvent
présentés ailleurs, dans d’autres ateliers, à l’occasion de jurys, ils sont
exposés, diffusés, etc., si bien que — le voudraient-ils — les autres étudiants
ne peuvent pas ignorer complètement, ce que fabriquent ici leurs camarades.
Du coup, il m’arrive de faire un peu l’écrivain public, c’est-à-dire que des
étudiants que je n’ai jamais vus dans l’atelier viennent me demander de relire
un texte qu’ils vont introduire dans une présentation, un film, afficher sur un
mur... ils savent qu’il y a dans l’école un Monsieur Texte, qu’on consulte en
principe à la dernière minute, quand on a un doute, et qui pourra toujours
donner un conseil ou proposer une correction. Mais de là à dire que tout le
monde (étudiants et enseignants) est concerné par ce qui se passe dans
l’atelier d’écriture, il y a un pas que je ne franchis pas. Disons que tout le
monde connaît notre existence et que c’est un peu une singularité
remarquable de l’école, et revendiquée comme telle, qu’y existe un atelier
d’écriture. Plus pour longtemps si on en juge par la floraison, en Suisse
comme en France, d’ateliers d’écriture dans les écoles d’art. Il faudrait se
demander pourquoi là plutôt que dans les universités, comme c’est le cas
dans les pays anglo-saxons. Peut-être parce que ce qui s’y fait n’a pas grand-
chose de commun avec les fameux ateliers de creative writing dans lesquels
un écrivain renommé essaie d’apprendre à ses élèves à devenir, à leur tour,
des écrivains renommés. Mettons de côté l’épineuse question de la renommée,
la vraie différence tient à ce que, pour leur part, mes étudiants ne savent pas
toujours exactement à quoi ils travaillent... bien sûr, il y a de l’écriture dans ce
qu’ils font, mais cette écriture est-elle poétique, littéraire, est-elle produite
pour elle-même ou non, autant de questions qui restent ouvertes, que j’essaie avec eux de maintenir ouvertes le plus longtemps possible afin qu’elles
constituent le centre même de leurs investigations. Tant d’incertitudes,
d’approches tâtonnantes, sont peut-être plus facilement acceptables dans une
école d’art que dans une université. Du moins pour le moment.

Fabienne Swiatly - 16 septembre 2009

[1Depuis il a également publié Personnologue aux édition Le clou dans le fer,