BW | Un homme deux lettres.

Ce livre de Lydie Salvayre est nommé BW - BW tel un code - BW c’est un code, qui, selon wikipedia, est l’abréviation :

Du Botswana, selon la liste des Internet TLD (Top level domain) : .bw / du gène brown’, un gène de la drosophile / de Big Window dans Air max BW.
(utilisée en médecine) / de « réaction de Bordet et Wassermann » (dépistage de la syphilis)/ de la province belge du Brabant Wallon, comprenant notamment le sud de l’agglomération bruxelloise / de business warehouse sous SAP (progiciel) / de Brood War, l’extension du célèbre jeu StarCraft réalisé par Blizzard Entertainment / du Länder Allemand Bade-Wurtemberg.

Ce livre de Lydie Salvayre est nommé BW - BW tel un code, mais le code est tôt cassé : il s’agit des initiales de celui qui n’est ni narrateur, ni auteur, ni héros du livre – simple témoin de sa propre vie qu’il raconte puisqu’il le faut et qu’elle, Lydie Salvayre, puisqu’il le faut, restitue (donc : transforme).

« Le 15 mai 2008, BW perd brutalement l’usage de son œil droit. L’inquiétude est immense. D’autant que la vision de son œil gauche est très diminuée.

BW consulte un spécialiste. Un décollement de rétine est diagnostiqué, puis opéré. Mais des complications surviennent et, pendant une quinzaine de jours, BW se demande s’il ne va pas devenir définitivement aveugle. C’est dans ce laps que naît ce livre.

En attendant une nouvelle intervention chirurgicale sur l’œil aveugle, BW qui ne peut se déplacer, ni lire, ni regarder la télé, me raconte dans une sorte d’urgence la somme des départs qui ont marqué sa vie. Je note ce qu’il me dit.

Mon cœur est une gare. »

J’avais je dois l’avouer quelque peur de ce livre, avant de le lire, peur de règlements de compte, d’effluves de linge sale , de peccadilles internes et propres à tout (petit) milieu – petits, les milieux l’étant par essence. Pas envie de ça – peur illico dissipée et tant mieux, c’est ici tout autre chose qui se passe.

Car le BWqu’on écoute ici narré, s’il existe

(Tentant d’écrire cette notice, J’écoute BW parler de Jacques Kerouac, c’était tard le soir à la radio mais la technologie nous le rendant accessible c’est maintenant même, la voix minérale raconte Kerouac et la pluie dégoulinant sur la vitre du train devient fictive, cinématographique, générique.
Je l’écoute : c’est donc que BW existe. )

BW, donc, existe et fut jusqu’à il y a peu éditeur, et pas n’importe quel éditeur. ne règle aucun compte ; ce livre n’est pas un roman à clés, d’ailleurs quelques amis écrivains, les plus chers, sont nommés : Michon, Raulet, Guyotat. Ce lire, au-delà de la déception, de l’amertume, d’une défaite (qui serait alors collective), joue plus loin, va voir ailleurs, au-delà :

« BW a aimé l’édition corps et âme. Il a rompu avec elle à peine a-t-il compris qu’il devrait désormais spéculer, négocier, marchander, opter pour des choix raisonnables, autrement dit qui rapportent, en langue d’édition(les opérations pécuniaires l’ayant jusqu’ici assez peu occupé).
Il a rompu avec elle pour ne pas obtempérer aux impératifs susnommés (qu’on aurait autrefois regardés comme vulgaires).
Il a rompu avec elle avant que ne commence le dégoût de lui-même.
L’une des raisons de ce livre est de dire la rupture de BW avec l’édition , et l’entrelacs compliqué de ses causes.
Car la rupture de BW avec l’édition qu’il a aimée par-dessus tout m’apparaît parfois comme un raccourci violent de notre histoire contemporaine. »

La peur m’a quitté à la lecture, la peur est convertie en force. En goût de la fuite, la fuite envisagée comme un geste d’allant, comme un je vais voir ailleurs si j’y suis (plus) – comme une fugue.

Ce BW, que nous offre Lydie Salvayre, s’il prête voix à l’éditeur au moment où, d’épuisement, il choisit le silence, ce livre, pour se tailler (pour nous tailler) la route, choisit le mode de la fable. C’est une fable qui nous est contée ici, plus qu’un récit de vie. Et la distance s’avère être bonne – jamais ne nous laisse gêné dans l’embrasure. La distance est la bonne, et le livre, tour de force, ne cache RIEN , mais ne dévoile pas plus.

Au résultat, un hommage, oui, certainement, un juste hommage, jamais compassé. La colère est vive et justement rendue :

« Puis : Longtemps j’ai refusé de lâcher prise. J’ai été, tu le sais, obstiné. Je me suis appliqué à ce métier d’éditeur de toute mon âme. J’y ai passé mes jours et mes nuits. J’ai travaillé d’arrache-pied, et souvent la colère au ventre. J’ai rencontré une flopée de journalistes dont bien peu avaient lu Lezama Lima ou Gadda, mes admirés, mais je faisais mon âne, et quelquefois ça m’amusait. J’ai écrit des centaines de lettres aux libraires pour les amener à défendre ce que la littérature avait de meilleur. (BW s’échauffe en parlant.) Je me suis crevé le cul, j’ai encaissé des coups, j’ai supporté des tiraillements et des contradictions, j’ai fermé ma gueule devant des chicanes absurdes, j’ai essayé de concilier l’inconciliable, je veux dire ma passion pour les livres et les contraintes économiques auxquelles je devais me plier. J’ai essayé, follement persuadé que la beauté de certains textes aurait, au final, raison de tout le reste. Une forme de candeur, qu’on pourrait très bien appeler connerie, m’a amené à croire que je trouverais au sein du système des failles où me glisser. Idiot que j’étais. Je me suis obstiné contre toute logique. Et pour rien.

Si vous saviez que de feu j’ai brûlé

Que de vie j’ai gaspillé pour rien. »

Et là on sait que Non pas pour rien, s’apprêtant à lister, comptant sur les doigts pour l’exemple, sachant qu’on n’aura vite plus assez de mains et que ce sera fort démonstratif, ce manque de doigts tant d’auteurs et de livres il y a eu, vers lesquels il nous aiguilla.

« Tu vas m’objecter, dit BW qu’on ne peut plus arrêter, que certains écrivains publiés par mes soins ont obtenu quelque succès. Petites victoires avant la déroute à venir, dit BW, décidément fort pessimiste. Mais ceux que le public s’entête à ignorer ? Mais les cinglés, mais les rétifs, mais ceux qui vont trop loin, ou à rebrousse-poil, ou contre, ou qui se montrent insoucieux par orgueil ou révolte (deux traits qui souvent, paraît-il, se combinent), qui se montrent insoucieux de l’opinion commune et de l’esprit du temps ? »

Eh bien à notre humble (mais résistante) échelle, on sera là pour. Et pas tout seuls. Les endroits de notre fuite existent, existeront, ici, ou (entre autres).


« BW » de Lydie Salvayre - Seuil - ISBN : 9782020997119

Guénaël Boutouillet - 7 septembre 2009