Dans les ombres sylvestres

Deuxième roman de Jérôme Lafargue chez Quidam.


On meurt jeune dans la famille Gueudespin. Et souvent de mort violente. Le berceau familial est niché à Cluquet. Il fut bâti à coups de hache, de pieds, de poings, de sang, de colère et de folie par le premier d’entre eux, un dénommé Elébotham qui, le 2 décembre 1905 (il fêtait ses vingt ans), se leva en pleine nuit, s’habilla, chaussa ses brodequins de marche, revêtit la peau de laine du mouton qu’il avait tué la veille et s’en alla, d’un pas alerte et déterminé, en quête d’un havre possible au bout des routes. C’est ainsi qu’il pénétra, après des mois de cavale, dans le Bois du Loup Gris où, surpris, il crut retrouver un chemin qu’il connaissait déjà. Il s’enfonça encore. Un écureuil l’observait. Il vit les pins, les dunes, la mer. Sans hésiter, il décida de s’y installer, se fit bâtir une maison sur la dernière butte de sable, mit de l’ordre dans son identité et prit, très vite, l’ascendant sur les autres habitants du village. Force est d’admettre que pour se faire respecter, le « colosse au visage juvénile » avait quelques sérieux arguments en réserve. Il faisait non seulement peur avec son air d’ogre hirsute et le regard étrange et désaxé qu’il jetait sur tous (il avait un œil noir et l’autre bleu-gris) mais on savait également son psychisme aléatoire et son besoin de trucider sans limites. Cela ne l’empêchait pas d’avoir quelques élans de bonté inattendue et de laisser parfois la vie sauve à certains.

« Des rumeurs folles coururent sur lui. On disait qu’il ne vieillissait pas, qu’il était protégé par des halos de cendres, que ses membres disparaissaient pour reparaître des jours plus tard, qu’il pouvait vivre sous l’eau. »

Si, dans la famille Gueudespin, on tire sa révérence bien avant de décliner, on met aussi un point d’honneur à vivre à cent à l’heure et à aller au bout de ses passions. De plus, chaque homme de la lignée réussit à se marier et à perpétuer le nom. Chaque enfant est unique et de sexe masculin. Tous naissent le deux décembre. Ainsi Osim, le fils d’Elébotham, né en 1917 (mort en 1954), ainsi Jaguen, fils d’Osim, né en 1950 (mort en 1998) et ainsi Audric, fils de Jaguen, né en 1981 et narrateur de ce récit, récupéré tel quel dans la dernière maison encore debout à Cluquet, bâtisse déserte et presque enfouie sous le sable, suite à l’ouragan Klaus qui a déferlé sur la région en début 2009.

Audric, arrière-petit-fils d’Elébotham, l’insurgé, le sauvage, le sorcier capable de marabouter les ombres de ceux qui croisaient sa route, s’avère, à la lecture du texte qu’il lègue, plus fragile que ses prédécesseurs. Il reste en deçà du degré de folie et de témérité de ses ancêtres mais sa capacité à comprendre et à restituer leur parcours va peu à peu devenir son atout majeur. Il va s’y appuyer et ouvrir ainsi sa propre route.

La voie qu’il choisit semble à première vue calme et casanière. Multiplier les virées dans les méandres de la forêt et profiter des bienfaits des vagues en tentant de les dompter au moyen d’une planche sont des occupations qui lui prennent du temps. Il lui en reste néanmoins pour poursuivre ses recherches généalogiques concernant l’aïeul au nom bizarre. Il découvrira bientôt que celui-ci, avant de se poser à Cluquet, a vécu au Dahomey. Où il a pu trucider à grande échelle et mettre en pratique ses dons innés pour la sorcellerie et la diablerie. Du temps, il lui en reste également pour détruire les dernières maisons du hameau et pour aller voir ce qui se passe dans les villes et villages alentour. C’est lors d’une escapade de ce genre qu’il va rencontrer celle (libraire) qui va venir le rejoindre sur la dune. Avant de disparaître avec lui, sans laisser de trace mais après avoir donné naissance, quelques jours plus tôt, au dernier rejeton de la lignée Gueudespin. Un enfant dont on ne connaît pas le prénom. Et encore moins la destinée.

Dans les ombres sylvestres est le manuscrit retrouvé par les autorités au lieu-dit Cluquet, sur la côte landaise, après le passage dévastateur de l’ouragan précité. L’une des dernières apparitions de son auteur se fit le corps vêtu de vieilles peaux de bêtes et le visage recouvert « d’une coiffe en tête de loup, les yeux grands ouverts ». Il courait à cet instant-là dans les bois et paraissait vivre au rythme de l’ouragan qu’il avait sans doute lui-même réussi à déclencher…

Outre ce document unique, ombrageux, écrit entre lyrisme, épopée et narration, Dans les ombres sylvestres, c’est aussi – et surtout – le deuxième roman de Jérôme Lafargue, aussi vif, surprenant, captivant et (malicieusement) déroutant que le précédent, L’Ami Butler.


Jérôme Lafargue : Dans les ombres sylvestres, éditions Quidam.

Jacques Josse - 9 septembre 2009