« Lichens » de Jacques Dupin

Note : Paul Auster est né en 1947 dans le New Jersey et vit à Brooklin. Poète, romancier et traducteur (Mallarmé, Blanchot, Sartre, Dupin, du Bouchet, Jaccottet, Bonnefoy), homme d’opinion, son oeuvre romanesque traduite est principalement parue chez Actes Sud. L’ouvrage Disparitions (éd. Unes / Actes Sud 1994), regroupant l’intégralité de ses poèmes, a été préfacé par Jacques Dupin.

La version bilingue de « Lichens » est tirée du site Wake Forest University • Winston-Salem, North Carolina. PhR

Image : Stan Gaz, « WTC2, Ash Series », 2004.


Lichens

1
Même si la montagne se consume, même si les suivants s’entretuent... Dors, berger. N’importe où. Je te trouverai. Mon sommeil est l’égal du tien. Sur le versant clair paissent nos troupeaux. Sur le versant abrupt paissant nos troupeaux.
Lichens

1
Even if the mountain is consumed, even if the survivors kill each other ... Sleep, shepherd. It doesn’t matter where. I will find you. My sleep is the equal of yours. On the bright slope our flocks are grazing. On the abrupt slope our flocks are grazing.

2
Dehors, les charniers occupent le lit des fleuves perdus sous la terre. La roche qui se délite est la sœur du ciel qui se fend. L’événement devance les présages, et l’oiseau attaque l’oiseau. Dedans, sous terre, mes mains broient des couleurs à peine commencés.

2
Outside, charnel-houses fill the beds of rivers lost beneath the earth. The rock, stripped of its foliage, is sister of the cleaving sky. Event precedes prediction, bird attacks bird. Inside, under the earth, my hands are grinding colors that have hardly begun.

3
Ce que je vois et que tais m’épouvante. Ce dont je parle, et que j’ignore, me délivre. Ne me délivre pas. Toutes mes nuits suffiront-elles à décomposer cet éclair ? O visage aperçu, inexorable et martelé par l’air aveugle et blanc !

3
That which I see, and do not speak of, frightens men. What I speak of, and do not know, delivers me. Does not deliver me. Will all my nights be enough to decompose this bursting light ? O inexorable seen face, hammered by the blind white air !

4
Les gerbes refusent mes liens. Dans cette infinie dissonance unanime, chaque épi, chaque goutte de sang parle sa langue et va son chemin. La torche, qui éclaire et ferme le gouffre, est elle-même un gouffre.

4
The sheaves refuse my bonds. In this infinite, unanimous dissonance, each ear of corn, each drop of blood, speaks its language and goes its way. The torch, which lights the abyss, which seals it up, is itself an abyss.

5
Ivre, ayant renversé ta charrue, tu as pris le soc pour un astre, et la terre t’a donné raison.

L’herbe est si haute à présent que je ne sais plus si je marche, que je ne sais plus si je suis vivant.

La lampe éteinte est-elle plus légère ?

5
Drunk, having overturned your plow, you took the plowshare for a star, and the earth agreed with you.

The grass is so high now I no longer know if I am walking, I know longer know if I am alive.

Does the darkened lamp weigh any less ?

6
Les champs de pierre s’étendent à perte de vue, comme ce bonheur insupportable qui nous lie, et qui ne nous ressemble pas. Je t’appartiens. Tu me comprends. La chaleur nous aveugle ...

La nuit qui nous attend et qui nous comble, il fait encore décevoir son attente pour qu’elle soit la nuit.

6
The stone fields stretch on out of sight, like this unbearable happiness that binds us, that does not resemble us. I belong to you. You understand me. The warmth blinds us ...

The night awaits us, fills us, again we must disappoint its waiting, in order that it becomes the night.

7
Quand marcher devient impossible, c’est le pied qui éclate, non le chemin. On vous a trompés. La lumière est simple. Et les collines proches. Si par mégarde cette nuit je heurte votre porte, n’ouvres pas. N’ouvres pas encore. Votre absence de visage est ma seule obscurité.

7
When walking becomes impossible, it is the foot that shatters, not the path. You were deceived. The light is simple. And the hills near. If, by mistake, I knock at your door tonight, do not open it. Do not open it yet. The absence of your face is my only darkness.

8
Te gravir et, t’ayant gravie - quand la lumière ne prend plus appui sur les mots, et croule et dévale, - te gravir encore. Autre cime, autre gisement.

Depuis que ma peur est adulte, la montagne a besoin de moi. De mes abîmes, de mes liens, de mon pas.

8
To climb you, and having climbed you - when the light is no longer supported by words, when it totters and crashes down - climb you again. Another crest, another lode.

Ever since my fears came of age, the mountain has needed me. Has needed my chasms, my bonds, my step.

9
Vigiles sur le promontoire. Ne pas descendre. Ne plus se taire. Ni possession, ni passion. Allées et venues à la vue de tous, dans l’espace étroit, et qui suffit. Vigiles sur le promontoire où je n’ai pas accès. Mais d’où, depuis toujours, mes regards plongent. Et tirent. Bonheur. Indestructible bonheur.

9
Vigils on the promontory. Not to go down. To be silent no longer. Neither passion nor possession. Comings and goings in full view, within the narrow space, which is sufficient. Vigils on the promontory to which I have no access. But from which I have looked down, always. And drawn. Happiness. Indestructible happiness.

Jacques Dupin, traduction Paul Auster
19 janvier 2005