Élixir de la mère Rentrée

No Way In My Way, 2009.
Benjamin Chassagne
Exposition « Youpi, c’est la rentrée ! »
5-26 septembre 2009.

Galerie Martine et Thibault de la Châtre

Petite philocalie de l’art n°7. Cf. chroniques précédentes

Quelques petits accompagnements [pédagogiques] traversent une petite exposition de rentrée.

Hamm. ― On n’est pas en train de… de… signifier quelque chose ?
Clow. ― Signifier ? Nous, signifier ? (Rire bref.) Ah elle est bonne !
Samuel Beckett, Fin de partie.
(Exergue au chapitre III « Littéral test – les images d’Ed Ruscha »
Michel Gauthier,
Les Promesses du zéro,
Les Presses du réel, 2009, p. 43.)

Je me contredis ?
Très bien je me contredis.
Walt Whitman,
(Cité par Enrique Vila-Matas.
Préface à Jean-Yves Jouannais,
Artistes sans œuvres, I would prefer not to,
Éditions Verticales, 2009, p. 17.)

Ce matin, en buvant le café, cette phrase surgit de ma tartine de confiture de cassis :

– Je [1] crois, ma chère Carmen, que, pour te lire, de petits accompagnements [pédagogiques] sont nécessaires.

Ainsi, aux hautes heures du petit déjeuner, j’entends un cri de joie :
– « Youpi, c’est la rentrée ! ».

Carmen Hacedora qui passe sa vie à accompagner Petite Philocalie [et par conséquent Grand Almotasim], la rentrée : « ça la fait rire … cet aspect mécanique plaqué sur du vivant » [2].

La Hacedora — qui vient d’avoir entre 17 [parce qu’il y a 17 ans que son père est mort] et 170 ans [parce qu’il y a 170 ans que la photographie est née] — pour éviter ses envies chroniques d’apparition d’elle-même, boit toujours, à cette saison, le matin à jeun, ses trois ou quatre cuillères à café d’Élixir de la mère Rentrée.
La composition exclusive du remède [voisine de l’Orviétan de Rome], à base de travaux de jeunes artistes et de fugue-remake à trois voix, matériau multimédia mathématique & hypnotique, en fait le “déségothérapique” idéal d’une disparition de soi accomplie. [Sans être une véritable panacée, c’est une prévention efficace contre tout excès de pédagogie.]

Ma “fictionneuse” y [3] est plus que jamais sans y [4] être, fuguant sans voix auprès, à côté, aux côtés des voix vibrantes de Grand Almotasim et Petite Philocalie, qui gigotent au rythme de No Way In My Way.

Comme toute maîtresse [d’école] discrète à l’aura imperceptible [ « Œuvre d’art impossible n° 78 : devenir transparente » [5]. ] Carmen Hacedora exerce une influence déterminante sur les bonnes résolutions de rentrée de ses personnages.


 [6]

I would prefer not to jeter mon vieux sac au feu, dit Petite Philocalie.
La pensée prémonitoire d’une bûche ― inévitable : en plein milieu de la galerie ― accapare un instant son attention tout entière. [Cf. prochaine petite philocalie (n°8).]

I would prefer not to renoncer à HAQQ ! dit Grand Almotasim. Je t’appelle par tous mes noms, mon petit amour. “Vérité” est ton nom.

une explosion d’ étoiles traverse les pensées de Carmen en produisant le petit accompagnement suivant :

[L’étendue du vocabulaire esthétique, éthique et érotique de mon personnage masculin — son objet de prédilection est le langage — est telle qu’elle engendre non-stop, quelque soit l’endroit où elle s’étend, des linéaments de philocalie.
Très attentif aux choses qu’il voit, il est en même temps activement distrait et parfaitement capable de s’abstraire du lieu d’exposition où il se trouve présent pour retrouver ailleurs une autre présence et les traces de sa “vérité”.
Indépendamment de l’artiste qui donne une forme à la vie, toute forme vue le renvoie à toute autre forme vécue.
Ainsi, il cultive — il met en œuvre sa grande culture — un décalage entre le texte (ses paroles) et les images (aujourd’hui, les travaux de l’exposition « Youpi c’est la rentrée ! »).
C’est son “incapacité à voir” [7] qui m’intéresse.]


 [8]

Petite Philocalie qui ne rate pas une occasion de toucher Grand Almotasim lui donne des petits coups sur les fesses.

Carmen Hacedora entend un léger gémissement.
C’est plutôt un ravissement, davantage du au souvenir d’une « bonne vieille vraie fessée » (sic) qu’aux élans actuels de la main.
Le châtiment d’un petit garçon qui a lu toute une nuit pour connaître la vengeance d’Achille après la mort de Patrocle.

I would prefer not to me priver des moindres sensations qui donnent accès aux jouissances, dit Grand Almotasim.

Il n’a décidemment plus peur de lui-même le “super-héros” de Petite Philocalie … et elle y est pour quelque chose !

[Aucun comportement amoureux ne peut servir de modèle, les mœurs sont très variées, les manières d’aimer le sont aussi. Pour accompagner à mon tour le lecteur, je remarque, entre les personnages, la place privilégiée occupée par les images.
Je parle des images comme « autres lieux de vérité », sans pour autant les considérer comme des allégories, des icônes, ou des figures. Ce sont des images qui précèdent le “réel” de la fiction. Elles ne sont pas montrées pour avérer l’“exactitude” de ce-qui-a-été, mais l’“invention” de ce-qui-n’est-pas.
Le mot « philocalie » — qui est aussi un nom : Petite Philocalie — est, à sa manière, une “image” autant liée à l’idée d’ “amour de la beauté” qu’à la réalité d’une femme donnée.
À la fois notion abstraite, concept, voire divinité, et corps vivant extrême, la qualité de Petite Philocalie est d’être écrite par Carmen Hacedora.
Des trois personnages constitutifs du récit, c’est à elle(s) que revient la “fama”.
La renommée de Petite Philocalie c’est à la lettre les mots “amour” et “beauté”.]


 [9]

– C’est à peu près une photographie intitulée « Liberta », dit Grand Amotasim pour régler rapidement cette dernière question.

– "À peu près" ? demande sans se le demander vraiment Petite Philocalie.
– L’“à peu près” de l’immaturité, du caractère des choses qui n’atteignent pas une plénitude : « au dessous du niveau de toute valeur » [10].

– C’est un peu lettré pour nous ce que tu me dis là …


 [11]

– Non, c’est un jeu d’enfant qui introduit un peu de jeu entre ma réponse “lettrée” et son sens. Mais il est plus difficile de restreindre le sens que de le promouvoir [12].

[ l’histoire d’une vieille femme qui devient un enfant , les autres la traitent comme un jeu d’enfant.
l’histoire de Carmen Hacedora qui déplace dans les récits de la vie des personnages qu’elle regarde,
des choses que les artistes de l’exposition déplacent dans leurs travaux.]


 [13]

Soudain, Carmen Hacedora entend un nouveau cri.
Celui-ci semble douloureux.

C’est Grand Almotasim qui a mal à sa Petite Philocalie.


 [14]

Un clou d’or transperce la main gauche de la petite maîtresse qui n’exprime aucune douleur, mais la résolution de garder le clou.

I would prefer not to make any change.
I would prefer to be doing something else.

[à suivre [15] ]
Catherine Pomparat - 21 septembre 2009

[1le « je » des “petites philocalies” représente le “narrateur incertain”

[2Le comique selon Bergson, cité par Jean-Yves Jouannais, in L’Idiotie, beaux arts magazine / livres, 2003, p.162.

[3dans la galerie martinethibaultdelachartre

[4dans une expérimentation visuelle et musicale de Benjamin Chassagne intitulée No Way In My Way audible/visible sur le site de l’artiste, dans la
galerie et ici et
ici

[5Dora Garcia, 2001. Cf. Première visite à Félicien Marboeuf.

[6Vlad et Alina Turco, Lady Log, 2009. Bûche (bois), anses de sac (cuir), 40 x 50 x 40 cm.

[7« Pourquoi ne pas reconstruire notre incapacité à voir ? » Question posée par Robert Smithson et reposée par Michel Gauthier dans Les Promesses du zéro, ouvrage cité en exergue, p. 7.

[8Moussa Sarr, Mère patrie, 2009, Vidéo 1’07’’

[9Moussa Sarr, Liberta, 2009, photographie 73 x 100 cm.

[10Gombrowicz, La Pornographie, Préface p.8. Lire Jean-Yves Jouannais, L’Idiotie, ouvrage cité note 2, p.254.

[11Moussa Sarr, Jeu d’enfant, 2009, photogaphie 35 x 100 cm.

[12Lire : Michel Gauthier, Les Promesses du zéro, ouvrage cité, p. 55 et p. 45

[13Moussa Sarr, Le Cri, 2009 ; Vidéo 3’37"

[14Vlad et Alina Turco, Le clou de l’exposition, 2009, or 18 carats.

[15in petite philocalie n°8