Sabine Chagnaud | Le mur




Je franchirai pas le mur. Pas plus loin que ce banc mon corps plié dessus, posé. Posé dessus dedans, posés ensemble le banc et moi face au mur. Face au mur qui ne dit rien je ne dis rien non plus. J’écris des phrases sur un carnet, des phrases de désir. Je voudrais dessiner, te laisser une place dans le blanc, un espace que j’offrirais pour franchir le mur. Et comme c’est impossible je déchire la page je la jette à côté. Ce n’est pas encore ça.



Je viens ici tous les jours pour rien. Je ne viens pas te voir, je ne viens pas te saluer, te faire un coucou une bise. Je ne viens pas te déposer un colis des vêtements une lettre. Je ne viens pas te serrer dans mes bras. Je ne viens pas te parler derrière une vitre une grille, te donner des nouvelles du dehors. Je ne viens pas partager ce que tu vis, t’interroger sur les menus et le traitement que tu ne prends pas. Je ne viens pas me renseigner auprès des médecins des gardiens. Je devine des choses et cela suffit à boucher mes yeux.



Je viens pour parler pas penser. Trouver le pont qui fera que. Je viens descendre. Passer dessous les mots. Descendre toute entière dans le filet. Je viens tenter une parole sans air. Je ne suis pas sûre d’y parvenir. Je viens évaluer ma parole. Tomber plus vite. Je viens par colère et par amour essayer de. Je viens par amour pas sûr mais par colère vraiment. Je viens jusqu’au mur en colère. Je lâche l’amour après qui compte moins que ma colère. Je lâche les mots qui comptent plus que mon amour. Je viens frapper le mur de mots. Je viens dire ce que j’en pense que tu sois là enfermé. Je viens dire quelque chose au moins contre le silence. Quelque chose qui ne soit pas une parole. Qui soit un élément de corps et de colère. Un élément blanc à présenter. Je veux qu’ils lisent cette absence. Qu’ils puissent la regarder.



Je ne viens pas voir la réalité en face. C’est si peu possible. Je forme parfois des pensées qui s’arrêtent au pied du mur. Je touche le bois du banc un cahier une page et c’est tout.



Ce qui t’a remplacé est imprononçable. J’empêche les mots de me servir pour ne pas te taire. Faire le compte des pertes de savoir ne te réduit pas. Imaginer ne prouve que ma propre peur et ce besoin d’être plus grand.



Je marche près du mur ce n’est pas ma parole c’est éloigné. Le banc désigne ma place.



Avec la peur l’œil est un mur et aimer un fantôme. Je remets de l’espace dans mes yeux. Comment tenir longtemps ?



Je sais que je n’approcherai pas. Je viens tenir dans la parole sans m’accrocher à rien. Dire par vagues une volonté de nommer qui ne saisit pas. C’est toi quand même dans mon élan. Je sais que je n’approcherai pas.



Vous n’avez pas le droit / votre frère est là c’est grave avez-vous récemment communiqué avec votre frère / vous n’avez pas le droit / je m’y suis rendu il n’était pas ils ne préviennent pas / vous n’avez pas le droit / il nous a écrit on ne comprend pas ce qu’il veut / vous n’avez pas le droit / ils disent que ça durera au moins jusqu’en / vous n’avez pas le droit / est-ce qu’il prend son traitement / vous n’avez pas le droit / est-ce qu’il est conscient c’est la maladie / vous n’avez pas le droit / il n’explique pas son geste pas vraiment il faut attendre / vous n’avez pas le droit / il y a des dossiers à remplir on ne sait rien on a eu des nouvelles on ne sait rien il faut attendre / vous n’avez pas le droit / ils sont injoignables n’a pas voulu répondre et pour l’anniversaire bien sûr on y pense / vous n’avez pas le droit / on préfère ne pas en parler.



Pour qu’ils te voient je veux maintenir mon regard. Quitte à forcer, je veux peser pour ne pas qu’on détourne. Je tiendrai le poids du corps jusqu’à la butée puis je m’écarterai. Je certifierai ta présence par ma présence face. Un regard posé avec ses trous. S’ils te voient je suis vivante aussi.



Je veux te regarder comme il est juste. Sans explication. Même si ça défait notre mémoire.



Expliquer ton absence. Répondre quoi et qu’ils demandent. Ne pas dire que tu es mort quand c’est vite à l’esprit. Ce qui est mort n’est pas toi tout entier. Dire je ne te vois plus et empêcher qu’ils s’en saisissent. Se cogner au réel. Défendre : pieds, ongles, mains. Les raisons comme visage et corps : empêchés, sans accès. Le lieu n’est pas la question. Ne pas dire des mots qui désigneraient une réalité approchante tu n’es pas approché. Dire je ne te vois plus est-ce que c’est ne pas trahir.



Les entendre formuler des explications établir des comparaisons justifier diminuer raboter balayer expulser nier effacer s’effacer. Jusqu’à devenir point minuscule de présence. Rester.



Mais je ne peux fermer mes oreilles d’épouvante. A la radio ce qu’ils jettent qui empêche d’avaler. Je me lève dans la journée chancelante est-ce que j’irai jusqu’à toi avec ce que je sais. Ce que je sais et qu’ils me disent est-ce que je peux le lier à toi sans nous délier ?



Je viens tenir. Je crois tenir. Qu’est-ce qui garantit l’espace ? Je suis sur ce banc à t’écrire une lettre que je ne relis pas tellement c’est plus que séparé plus que blanc ce silence.



J’ai plein de lapsus dans mes mots qui se retiennent. À toi j’aurais voulu. Tu te souviens mon petit f. Ces mots sont un fantôme. Comment faire pour ne pas te rassembler ?



La séparation forme des monologues qui tournent rond entre les murs. Je ferme mes oreilles. Serre plus fort ma tête. Respire entre les doigts.



À marcher si près du mur je trouve des mots qui ne sont pas pour moi. Je deviens rouge et pâle et vide. Je me laisse enfoncer par la honte. Il faudrait me remettre à ma place mais il n’y a personne pour la besogne.



« Si tu parles je meurs, toi et moi c’est pareil. » Sous son regard je suis sans courage. Je deviens une chose molle qui fond qui disparaît. Elle peut toujours recommencer.



Mais tu as fait surgir le mur et je peux me ranger derrière. Et chaque jour je le fais : je me range et puis je vérifie le mur. Je ne fais rien d’autre de tout ce temps.



Parfois je triche. Entre mes doigts légèrement écartés je regarde le vide. Et je vois bien comme les mots tanguent. J’arrête à temps.



Je tiens le mur près de ma langue. Mais je reste de l’autre côté. Je dis une parole que tu n’entends pas j’écris des mots qui ne renversent rien. J’ai peur de continuer le cours des choses.



Pour te parler il me faut une autre langue. Je reprends mon histoire, défais le peu de signes. C’est toute ma peau que je découds. Elle devient souple et près de s’envoler. Ma peau reprend ses droits. Elle joue le tout pour le tout.



Je gagne des espaces, des emplacements de désir. Il n’y aura plus de sacrifice. Le mur a rétabli la Loi.



Le mur ne te sauve pas. C’est pourquoi je ne peux cesser de dire ton nom et son élan. Mais ma parole est incomplète. Il faut que d’autres viennent.



A Yong-Go,
mon petit f

Armand Dupuy - 13 octobre 2009