Lucie Taïeb | Le fil court, quatre poèmes

Lucie Taïeb a traduit des poèmes de Die Wiener Gruppe sur retors.net.

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1.

le fil court et parcourt entre fleurs ouvertes, rouges, vertes, et tiges noires imparfaites spirales sur tissu bleu le fil blanc court et en ses deux extrémités un homme ligoté, une femme sans visage. sur la tenture inoffensive le regard se perd et songeur interroge le lieu où le sang nourrit la fleur, goutte régulière des poignets lacérés par la corde profonde. lorsque la femme sans visage a cessé de respirer l’homme ligoté à l’autre extrémité ressent le dernier soubresaut et le fil entame plus encore la peau blessée de ses poignets. rouges les fleurs rouges les tiges et rouge encore le tissu bleu bientôt ne reste plus que le fil blanc que le regard ne lit plus. et dans l’oubli la belle tenture rouge, traversée d’une seule ligne recouvre vive comme le voile d’une peau l’histoire d’une agonie subtile.


2.

le problème avec les mots, c’est qu’il faut les prononcer. l’effort n’est pas la question mais l’acte seul et ses implications, devenir corps sonore et ce par ma propre bouche non. je m’y refuse et cherche autre chose, un moyen de ne pas faire signe, d’être un arbre noir dans le champ enneigé et de n’être rien d’autre, surtout. il y a au fond du lit ou d’une tombe enfin un autre organe de parole qui se passe de prononciation et dont j’ignore la nature mais non l’existence. il y a sans désir d’expression sans gesticulation ni chant cette voix. le rouge gorge est mort dans le conte d’oscar wilde et quelle larme le réveillera ou de la gorge tranchée le sang chaud qui ranime le prince défunt. une goutte de sang une larme ou gorgée d’orage la première goutte tiède et lourde et le bon lait sorti du sein lourd et tout ce qui suinte ou jaillit de nos corps et s’exprime. alors la voix est silencieuse et mon cœur enfin trouve le repos il parle encore après ma mort avant que de bruisser mon corps atrocement.


3.

elle ne se ravale pas comme un mauvais rêve, comme un poisson vif juste sorti de l’eau. un animal, un compagnon, un ver qui sommeille au creux de son estomac, un lynx, une chose organique non parasitaire, un nouvel organe, foie sur foie spontanément poussé, troisième poumon ou cœur noir. elle ne se ravale pas ni se s’expulse, s’endort parfois sur le seuil, longtemps, grandit, disparaît et revient, elle est là.
il faudrait pouvoir extraire cette matière de ses poumons, pouvoir guérir en d’autres termes de ce qui n’est pas une maladie, mais moi. elle ne guérit jamais de moi. au détour de rien l’animal surgit et mord, ne laisse pas la marque de ses dents, s’évapore. elle ne ronge ni n’endurcit mais croît voluptueusement. et tes mots la distraient mais ne l’atteignent pas.


4.

nous ne reviendrons plus ici nous n’avons plus les clefs c’est aussi bien ce lieu n’était plus adapté à la fatigue croissante. rien ne me manquera sinon ce que je voyais au matin depuis mon lit par la fenêtre mansardée un fragment d’arbre conifère. les lieux nous oublient et nous hantent sans nostalgie ils sont heureux et nous errons de halte en halte à demander « où sont nos morts » à des gens qui ne les ont jamais connus. si je savais qui de mon cœur ou de ma tête me joue ce tour de garder souvenir de ce que mon regard ne pourra plus saisir d’un coup sec et sans remords, je l’arracherais, comme un organe inutile, qui trouble vainement le repos de mon âme, et autres effets indésirables.

15 septembre 2009