Vincent Tholomé | Ravitaillement de l’armée Kouropatkine Instin

RAVITAILLEMENT DE L’ARMÉE KOUROPATKINE INSTIN
(extrait)

Moi, personnellement, si je devais raconter ça, Ravitaillement de l’armée Kouropatkine Instin, toute l’affaire du ravitaillement de l’armée Kouropatkine Instin, je commencerais par nous, soudain, ravis. Sentant, soudain, l’air salin. Hé on ne serait pas arrivés au bout du voyage ?, diraient-elles, nos garçonnes. Et : Oui on dirait, dirions-nous. Lançant alors, nous autres, toute allure, nos montures, puissantes motos japonaises et convois de camions. Parcourant d’une traite l’espace tout entier, toute l’étendue glacée de steppe, toute la distance nous séparant encore de ça, la mer. Et peut-être toute cette course nous semblerait interminable. Et peut-être elle le serait. Peut-être il nous faudrait des heures pour en finir avec steppe, finir l’étendue gelée de Sibérie. Mais peut-être pas. Peut-être ne nous faudrait-il que quelques minutes, un quart d’heure, pour arriver ailleurs. Quitter la plaine. Atteindre la mer. Autre étendue s’étalant, alors, devant nous, Broyeur, Goitre, Peau d’Iguane, Kouropatkine Instin. Tous les restes de l’armée Kouropatkine Instin. Poussif, Jeune Pousse et nos garçonnes. Nos petites chéries d’amour aux cheveux coupés ras. Jeune Pousse et Broyeur prenant les devants. Couchant déjà leurs motos sur la sable. Laissant tourner les moteurs. Et : Préparez les cannes et les filets, dirait Goitre. Et : Tu sais comment t’y prendre, toi ?, dirait Kouropatkine Instin. Et : Non, nom de nom, dirait Goitre. Tous les autres, alors, partant dans inextinguible fou-rire. Jeune Pousse roulant par terre. Broyeur tenant son ventre. Laissant, nous autres, nos garçonnes clapoter dans l’eau, à cinq centimètres quinze du rivage. Et : On l’a fait, non ?, dirait Kouropatkine Instin. Et : Oui. Oui, on l’a fait, on dirait, nous, tous les autres. Tous les soldats de l’armée. Sillonné steppe d’un bord à l’autre. Depuis les rives du fleuve jusqu’à la mer. D’ouest en est. On dirait. Pleurant, nous autres, dans les bras les uns des autres. Nous donnant virilement l’accolade. Pensant, soudain, aux autres, chers disparus, camarades perdus, quelque part, en cours de route. Tous les Bête Chien, Rognure et Fluide tombés pour la cause. Hé mais vous ne feriez pas tremper vos pieds les gars ?, diraient-elles. Vos orteils sont des sardines en conserve. Marinant dans leur huile depuis combien de temps déjà ?, diraient-elles. S’envoyant au visage l’eau salée de la mer. Et : J’arrive, dirait Jeune Pousse. Et il arriverait, se déchaussant. Ôtant les bottes puantes, les bonnes chaussures de l’armée. Courant, alors, après, toute allure, dans l’eau de la mer. Hé vous venez les gars ?, diraient-elles, les garçonnes. Et : Quoi ? C’est Jeune Pousse maintenant qui doit montrer comment on rejoint des filles ?, diraient-elles. Et : Oui mais lui n’est qu’une jeune pousse, dirait Kouropatkine Instin. Tournant le dos à l’affaire. Aux filles pataugeant dans l’eau claire. À cinq centimètres quinze du bord. Et : Venez gaillards, il dirait. Et : Oui, on dirait. Et on viendrait. Nous dirigeant, nous autres, vers ça. Camions dans le soleil couchant. Et tous les bagages, toutes les affaires, rangés derrière. Déchargeant, alors, nous autres, tout le butin. Toutes les caisses accumulées durant toutes ces années. Invitant, nous, les filles, les garçonnes à venir. À ouvrir enfin les boîtes, les cadeaux ramenés des raids. À tirer d’une tente à l’autre des câbles électriques, une fois que nous dresserions le campement. Notre citadelle de yourtes des familles. En peau de plastique blanc. Érigeant, nous autres, espérerions-nous, le camp pour longtemps, bord de mer. Sortant enfin de leurs boîtes les appareils ménagers, robots cuisiniers, hachoirs fluorescents, radios à galènes, ordinateurs divers, télés numériques, gazinières. Tout le butin accumulé dans la patience, toutes les caisses rangées depuis toujours dans le fin fond des camions. Toute une série de vieilleries dont nous ne nous souviendrions même pas. Femmes se séchant les pieds. Se rhabillant enfin. Cachant leurs seins nus et mouillés. Et : Hé Jeune Pousse tu viens nous aider ?, dirait Goitre. Et : Oui tout à l’heure, dirait-il. Pataugeant bite à l’air avec sa fiancée. Femmes exposant au monde toute la puissance, tous les rêves de la tribu prenant enfin l’air. Nous laissant, nous, muets. Posés devant nos bagages. Ici, au bout du monde. Au bout de steppe immense. Sillonnée par nous depuis tellement d’années. Nous, posant enfin nos valises. Nous reposant méritoirement. Posant et pour toujours nos culs dans nos yourtes. Sur des coussins brocardés. Lâchant nos molosses dans la nature. Nos lévriers. Nos compagnons de chasse. Nous grattant, nous autres, le ventre à l’air. Et tout cela durerait des jours et des jours. Femmes se lavant tous les matins dans l’eau de mer. Et : admirant depuis la mer la presqu’île et sa pinède. Et : nous invitant encore à les rejoindre. À ôter nos hardes. Nos casaques de chiens. Et surtout nos bottes. Nous invitant, comme Jeune Pousse, à revêtir un t-shirt et des sandales. À prendre le rythme d’une vie sédentaire. Et : Oui mais plus tard, dirait-on. Et : Quand tout sera fini. Quand nous serons totalement installés, dirions-nous. Repoussant, nous autres, toujours et toujours l’instant de libérer nos pieds. De les sortir de l’huile. De laisser vivre à l’air nos orteils blancs. Préférant plutôt, nous autres, deviser du bon temps. Assis autour des feux. Nettoyant nos pétoires. Devisant, nous autres, de l’époque où nous parcourrions steppes et toundras. Nous enfonçant régulièrement dans les marécages bitumeux. Y perdant quelques frères. Quelques amis. Partis rejoindre, pour toujours, les carcasses, les dépouilles répugnantes et imbibées des mammouths et des saumons géants.
Vincent Tholomé





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1er novembre 2009