Trois noms malléables au travail

Anne-Marie Durou, Flax, 2009, détail.
Lycra, verre, sabot de cerf naturalisé, métal, bois,
41,5 x 99 x 147 cm .
Photographie Isabelle Pellegrin.

Site de l’artiste Anne-Marie Durou

Les œuvres d’Anne-Marie Durou étaient exposées
durant la Foire d’art contemporain SLICK
au 104 à Paris.

et jusqu’au 14 novembre 2009,
dans le cadre de l’exposition "Just Buy Art" à la galerie Tinbox,
76 cours de l’Argonne, Bordeaux.

Anne-Marie Durou, Flax, 2009
Anne-Marie Durou, Vita Nova (verticale), 2009
Anne-Marie Durou, Vita Nova Varia, 2009
Anne-Marie Durou, King Kong, 2009

Toutes photographies des œuvres
copyright Isabelle Pellegrin
sauf troisième photographie dans le texte
© Jonathan Rapezynski

Autres chroniques "regarder infinitif pluriel"
à partir d’œuvres d’Anne-Marie Durou
Trois pages d’un livre en tissu lavable
Une forme corallienne

Petite philocalie de l’art n°10. Cf. chroniques précédentes

Des illusions et des fictions qui naissent autour de formes [les sculptures d’Anne-Marie Durou] et répondent en canon à un récit à trois voix et deux fois trois noms.

Rappelons les noms de ces êtres imaginaires, à la nature d’ange […],
tirés d’un cerveau, brillant d’une lueur émanée d’eux-mêmes.
Lautréamont, Les Chants de Maldoror,
Chant troisième, Gallimard, 2009, p. 129.

Cette œuvre repose la question de la beauté, tout en accomplissant deux définitions toujours neuves du beau qu’elle conjugue :
celle de Baudelaire : « Le beau est toujours bizarre »,
celle de Barthes : « Est beau, tout ce qui est érotiquement surdéterminé ».
Jean-Pierre Moussaron, King Kong (1933) ou la migration du sens,
Modernités n°25, "L’art et la question de la valeur",
Preses Universitaires de Bordeaux, 2007, p. 264.

Le choix des formes et le choix des noms se confondent.

Carmen Hacedora, Petite Philocalie et Grand Almotasim cèdent la place à d’autres corps, des « organismes autonomes », des « élaborations s’apparentant au vivant » (Anne-Marie Durou), des sculptures en acrylique, bois, inox polymiroir, laine, lycra, métal, polyamide, rembourrage, silicone, tricot… , des substances changeant de forme, de nature, de structure, de telle sorte que la chose qui en est l’objet n’est plus reconnaissable et amène à voir ce qui n’est pas dans la chose, des métamorphoses.

Carmen Hacedora, affamée d’amour, dévore son excès de corps elle-même. Boulottée d’ubiquité, elle dérive dans l’hystérie collective d’un spectacle indigent et envahissant.
Le regard tordu par les perspectives dépravées de la foire aux atrocités, ondoyante, rouge, protéiforme, raplapla, démesurée …, tout à coup elle s’arrête.
Chat blessé au ventre, elle défèque par sa plaie ouverte un trop plein de rage.
Des chiens de clochards, également éreintés de courir n’importe où, laminés par tant de remue-ménage, sans savoir ce qu’ils font, la transforment en cerf.

Les dents des chiens dans le corps d’Actéon, les dents des chiens dans le nom de Carmen éperdue de désirs et perdue de se savoir une âme, déchirent la même chair.
C’est une image qui s’incarne, des obsessions, des anomalies, des collisions de matières naturelles et composites, des formes exorbitées sous le choc des affects.
Reste d’un gibier dépecé, une patte de cerf revêtue d’un cache misère en tissu synthétique élastique joue la demi-élégante.

L’“ingénieuse nature” aime le jeu, l’artiste l’aime aussi : lycra, verre, sabot de cerf naturalisé, métal, bois, hyperboles.

En appui léger sur un plan informe un sabot de cerf naturalisé est prêt à bondir.
Un bloc de verre blanc l’en empêche, une grosse calcédoine d’un bleu lin prononcé Flax, flux, fluctuation, flot, fluide, flaque, flottement, petite étendue d’eau rougie de sang, en légère lévitation, l’en distrait.

Flax alias Carmen n’est pas Actéon.

Elle est davantage Artémis. Comme la déesse, elle est grande et imposante, avec de la douceur dans le visage et de longs cheveux noirs marbrant le tissu de ses habits.
Fière de ses formes hybrides, elle en prend grand soin. C’est ainsi qu’elle porte vêtements de pin-up et bijoux : un manteau mango, une verroterie de géante et une fausse calcédoine.
Son corps de créature ne lui suffit pas, elle étend ses humeurs par terre en lignes courbes horizontales. [Aujourd’hui on ne considère plus le sang comme une humeur ou un liquide, mais comme un tissu.]

La géométrie de son col, un début de rails, deux lignes parallèles, ouvre un chemin indéfinissable. Porté fermé, le manteau marque une décence, une force, une indépendance, un esprit libre, une absolue singularité. Nulle bise ne s’engouffre dedans.

Singulière plasticité d’un monstre ?

Elle voit une première fois une fillette de suave plata y de furioso oro : lycra, inox polymiroir, bois, rembourrage. Elle est mince et élancée, avec des traits fins et des yeux gris.
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Elle tombe amoureuse de son air de mystère.
Elle s’appelle Vita Nova, elle l’appelle Filocalia.

L’amour de la beauté n’est pas une abstraction.
La fillette montre « des choses surprenantes, étranges, merveilleuses » — mirabilia — produisant sur la femme qui la regarde un effet de distance entre ce qu’elle voit comme “ordinaire” [ lycra, inox polymiroir, bois, rembourrage ] et ce qui lui apparaît hors de l’ordinaire [ des formes inconnues et pourtant vues ailleurs ].
La vie des formes dépend du lieu où elles existent.
Être “merveilleuse” c’est la façon d’exister de la fillette. Toute merveille est enveloppée d’un récit.

Elle la voit une deuxième fois. Elles échangent un salut, à peine, avec les yeux. Deux fréquences de couleur éclatent côte à côte, un va-et-vient aigu jaune et bleu déplace des pastilles rouges.
Œuvre acquise par anticipation, alternance d’idées, d’impressions, de propos, de sentiments contraires ou contradictoires, étonnement pas nécessairement énoncé, sensation mise en œuvre, les méthodes efficaces ne sont pas des théories mais des moyens d’action.
L’artiste hausse sa créature jusqu’aux réalités les plus divines : Vita Nova, « la langue même de l’Amour ».
Tous mes pensers parlent d’Amour
 [1].

À la troisième rencontre, la fillette se moque d’elle. Celle qui dispense le bonheur grimpe sur un mur pour lui faire voir ses dessous. La lingerie de son jupon frôle à peine la surface verticale tant son geste est léger. Une parure de dentelles noires, l’impression d’une jeunesse victorieuse et de ses joies, agrippe l’ouverture dans un subtil balancement au rythme des variations de lumière.

Les deux ombres de l’histoire, loin d’être “simples” aberrations, rendent raison de son état. Il y a quelque chose de vague entre ces deux espaces blancs qui occupent les confins du temps.
Les ombres demeurent, au-delà de la vague océane — Je te salue vieil Océan ! —, à la frontière de la nuit et du jour, au pays de Pola. [2].
Ceux qui sont fidèles d’Amour voient clairement ce que peuvent résoudre ces formes blanches et obscures [3].

À la quatrième rencontre, l’ingénue se dérobe,
elle est en compagnie d’une grande personne.
La fillette ne regarde même pas la femme.
Dépravation de la vision, privation du désir,
les yeux du cerf ont de l’esprit,
les yeux de Carmen sont sans vie en appui léger sur un plan informe.

Quelques temps encore, et la fillette est morte.
La vie des formes dépend du lieu où elles sont vues et se recréent sous un autre nom.
Il ne s’est rien passé sur la pente verticale des matières synthétiques, sinon le temps de se laisser glisser. La mort dure longtemps.
– « Vita Nova », de gaieté de cœur !
La gaieté du caractère est un trésor inestimable.

Histoire d’une passion malheureuse ?

– Non, dit Petite Philocalie. L’amour qu’est-ce que ça veut dire ?
– Je ne sais pas, répond Carmen Hacedora. C’est un acte de foi.
– Comme le travail acquiesce Grand Almotasim [car c’est lui la grande personne].

Chaque forme est une créature en miroir qui reflète le monde des autres créatures.
Allégorie cosmique, la grande personne est un jeu de reflets universels, un prototype, une constellation de dieux qui laisse agir ses brillances sur la pellicule d’une petite chose.

Grand Almotasim dit qu’il fait comme King Kong et le disant le fait : un entrelacs de formes, de fictions, de mythes de provenances diverses repousse la limite de son corps, Œuvre d’art impossible n° 87 [4]. Sa voix élevée est surhumaine, elle porte à sept cents kilomètres.

– Prends garde !
Prends garde, dit la voix, ferme tes lèvres les unes contres les autres. Oublie le ventre blessé du chat.

Et c’est alors que se révèle la puissance de la fiction,
un monstre de redressement se dresse :
King Kong,
lycra, laine, silicone, tricot, polyamide,
les capacités de ses propres matières sont sans fin.

Un être redoutable dont l’existence est un défi à l’imagination fait migrer les sens dans tous les sens. Son bras posé comme une patte, ses doigts, des rameaux calcinés, sa peau, phoque sur des muscles de sanglier, professent un geste obscène plein de piété.

Rien qu’à la force de son bras, King Kong fait fuir les atrocités qui épuisent Vita Nova. Pour la défendre des montres qui tentent de l’en séparer, il devient le plus puissant d’entre eux.
Son bras de fer tantôt se dresse lisse et luisant et anéantit ses rivaux, tantôt bande son extrémité poilue et caresse sa protégée.
Alors, dédaignant les dangers qui le mitraillent, il prend la petite beauté dans sa main et la contemple pendant qu’elle enlace et chevauche son plus gros doigt.

Quand la cruauté généralisée tend à indifférencier le vivant, la surrection géologique et animale représente un phénomène humain.
Le monstre c’est celui qu’on montre du doigt. Le signe est à lui seul l’image d’un sens plein.

Certains noms ont pour vertu d’assembler des matériaux inconciliables vers des pratiques convergentes.
En appui léger sur un fond mobile sans contenu, ni surface assignable, King Kong est prêt à bondir, sa peau palpite.

C’est alors que la légende transfigurée se matérialise dans la vie.
« Ici commence une vie nouvelle. » [5]

Carmen Hacedora fait et regarde faire Grand Almotasim comme l’artiste fait et regarde faire sa sculpture. L’une et l’autre déploient leurs gestes dans une indifférenciation de formes vivantes entre “monstre” et “ange”, “animal” et “humain”, “sauvage” et “civilisé”.
La haine pactise avec l’amour, la brutalité négocie avec la tendresse, l’ironie transige avec le sérieux, les mots composent avec les choses, la fiction est en inversion constante avec la réalité.

L’artiste et la chroniqueuse, chacune à leur manière, racontent une Love Story sans hiérarchie dans les événements. Constituée de fragments hors-champs et de tous les temps, c’est une histoire qui oscille entre trois noms et un “désir fou”.
Le nom change avec chaque assemblage, le triangle de construction demeure : “arte de hablar”, artifice, apparence.
Le “désir fou” renverse toute prise dans un monde à l’envers de carnaval unissant les contraires de l’ « immense et compliqué palimpseste de la mémoire » [6].

La réactivation des souvenirs est une chasse aux monstres.

Catherine Pomparat - 28 octobre 2009

[1Tutti li miei pensier parlan d’Amore ;
e hanno in loro sì gran varietate,
ch’altro mi fa voler sua potestate,
altro folle ragiona il suo valore,
altro sperando m’aporta dolzore,
altro pianger mi fa spesse fiate ;
e sol s’accordano in cherer pietate,
tremando di paura, che è nel core.
Ond’io non so da qual matera prenda ;
e vorrei dire, e non so ch’io mi dica :
così mi trovo in amorosa erranza.
E se con tutti voi far accordanza,
convenemi chiamar la mia nemica,
madonna la Pietà, che mi difenda.
Vita Nova , XIII.
Dante, Vita Nova, Mille et une nuit, 1995, pp. 29-30.

[2Pola, déesse des transports en commun qui a ouvert son domaine pour en faire des ateliers d’artiste.

[3Vita Nova, Éd. Mille et une nuit, note , p. 33

[4Dora Garcia, 2001. Cf. Première visite à Félicien Marboeuf.

[5Incipit de Vita Nova.
« Dans la partie du livre de ma mémoire avant laquelle il n’y a guère de choses à lire, on trouve une rubrique qui dit ceci :
INCIPIT VITA NOVA
Dessous, je trouve écrites les paroles que je me propose de transcrire dans ce petit livre, sinon toutes, du moins leur sens. »
Dante, Vita Nova, Éd. Mille et une nuits, 1995, p.9.

[6Baudelaire cité par Jean-Pierre Moussaron, in King Kong (1933) ou la migration du sens.