Où s’éprouve la « distance d’âme ».

Quelle belle idée ont eue les éditions Actes sud de publier en un petit livre de 62 pages ce texte de Proust, Sur la lecture, préface à sa traduction de Sésame et les Lys, de Ruskin.
La quatrième de couverture justifie ainsi, et avec raison, ce choix éditorial : « ces pages dépassent de si loin l’ouvrage qu’elles introduisent, elles proposent un si bel éloge de la lecture et préparent avec tant de bonheur à la Recherche, que nous avons voulu, les délivrant de leur condition de préface, les publier dans leur plénitude. »

Vrai que ce texte fonctionne magnifiquement de façon autonome.
Mais ce qui me frappe le plus c’est avec quelle autorité s’affirme dans ces pages de 1905 - Proust a trente-quatre ans - sa conviction que la création, littéraire, artistique, est la seule manière de satisfaire aux exigences de ce qu’il nomme déjà la « vie spirituelle », de lui donner en quelque sorte forme et contenu.

Parallèlement, c’est à l’invention d’un lecteur qu’on assiste, comme celui qui, contre l’idée rebattue selon laquelle la lecture est une conversation avec un ami qui ne déçoit jamais, est conduit au contraire lorsqu’il lit à habiter sa propre solitude, lieu énigmatique, et dont l’exploration, en effet, ne prendra sens que par la création.
Lire me conduit à explorer la distance qui me sépare des autres et sans doute de moi-même ; et je deviens autonome.

Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d’autres mouvements à diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les yeux encore fixés à quelque point qu’on aurait vainement cherché dans la chambre ou dehors, car il n’était situé qu’à une distance d’âme, une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, comme les autres, et qu’il est d’ailleurs impossible de confondre avec elles quand on regarde les yeux “lointains” de ceux qui pensent “à autre chose” [1].

La citation qui précède clôt l’évocation des lectures d’enfance, réveillant plus le souvenir de l’espace qui les abritait ou qui les environnait, le « salon », les « chambres », le « lit », la « charmille », le village, que celui des textes eux-mêmes, en même temps qu’on retrouve à nouveau à cette évocation le plaisir spécifique de goûter sa solitude, plaisir dont le « sortilège » ne cesse de nous travailler.

Cela dit, l’originalité de ces pages réside bien dans la récusation de la thèse de Ruskin, que Proust caractérise par la formule de Descartes selon qui la lecture est une « conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés ».
En vérité, son rôle, dit Proust, est à la fois « essentiel et limité » ; essentiel en ce que « nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs » [2] ; mais limité parce que « le suprême effort de l’écrivain comme de l’artiste n’aboutit qu’à soulever partiellement pour nous le voile de laideur et d’insignifiance qui nous laisse insoucieux devant l’univers. (…) Alors il nous dit “Regarde, apprends à voir !” Et à ce moment il disparaît. Tel est le prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. »

La lecture est donc « au seuil de la vie spirituelle ; elle ne la constitue pas » [3], voilà l’essentiel. Elle tourne « l’âme » distante du côté du travail qu’il lui reste à accomplir, qu’elle est la seule à pouvoir accomplir.
Quasiment à la même époque, Rilke écrit aussi à sa femme Clara que, devant les toiles de Cézanne exposées au Grand Palais, ces toiles qui ne disent pas, des objets qu’elles représentent, « j’aime ces choses », mais « Les voici » (et donc les contempler est bien aussi une éducation du regard), il se sent « devenir un ouvrier », humble devant le travail, l’œuvre, à accomplir.

La désacralisation d’une certaine image de la lecture n’empêche pas Proust a contrario d’en faire l’éloge : et, qu’il parle d’elle en des termes curieusement très freudiens, évoquant ses bienfaits sur « certains cas pour ainsi dire de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte de discipline curative » [4], ou qu’il évoque le « respect fétichiste pour les livres » où sombrent parfois les « Lettrés », avant d’affirmer que « seuls la lecture et le savoir donnent les “belles manières de l’esprit” » [5], son propos est un bel équilibre de gravité et d’humour.

Témoin ce passage qui montre quelle liberté se donne un vrai lecteur de jouer comme il l’entend avec le texte qu’il lit, d’en tirer sa nourriture personnelle et inimitable, bref, de transformer sa lecture en une création originale. Liberté de tout lecteur dégagé des poncifs, des dogmes ou des thèses d’école.
Parlant ici [6] de sa lecture du Capitaine Fracasse, livre qui a enchanté son enfance, et dont il aimait alors par-dessus tout deux ou trois phrases , il écrit : « J’aurais voulu lire d’autres livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que celles-là », et il en cite une en particulier, (...) qui lui donnait « une véritable ivresse » :

Le rire n’est point cruel de sa nature ; il distingue l’homme de la bête, et il est, ainsi qu’il appert en l’Odyssée d’Homerus, poète grégeois, l’apanage des dieux immortels et bienheureux qui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs de l’éternité.

Vrai phrase de Gautier, ou création ?
Pastiche et mélange [7] ?
Voyez ce que dit sans vergogne la note qui suit cette citation :

En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous cette forme, dans le Capitaine Fracasse. Au lieu de “ainsi qu’il appert en l’Odyssée d’Homerus, poète grégeois”, il y a simplement “suivant Homerus”. Mais comme les expressions “il appert d’Homerus”, “il appert de l’Odyssée”, qui se trouvent ailleurs dans le même ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis, pour que l’exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes ces beautés en une, aujourd’hui que je n’ai plus pour elles, à vrai dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le Capitaine Fracasse, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas que cela aussi m’enchantât. Toutefois, je ne suis
plus capable de retrouver avec assez d’exactitude ces joies oubliées pour être assuré que je n’ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en une seule phrase tant de merveilles ! [8]

Même observation [9] pour une note qui suit un long et magnifique passage sur Utrecht et la Hollande qu’introduit cette phrase :

Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de chercher la vérité en lui-même de se dire qu’elle est située hors de lui, aux feuillets d’un in-folio jalousement conservé dans un couvent de Hollande. (...)

Et la note dit :

Je n’ai pas besoin de dire qu’il serait inutile de chercher ce couvent près d’Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination. (...) Ce n’est pas en allant à Utrecht, mais à Vollendam, que j’ai voyagé en coche d’eau, entre les roseaux. Le canal que j’ai placé à Utrecht est à Delft. J’ai vu à l’hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d’un ordre venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que dans le Roger Van der Weyden, mais que dans d’autres tableaux vus en Hollande.

.
Tout va bien : chacun sait qu’il n’y a jamais eu de Chartreuse à Parme.

Jean-Marie Barnaud - 1er novembre 2009

[1p. 24.

[2p.32.

[3p.34.

[4p.34.

[5p.49.

[6p.56.

[7On lira avec plaisir le texte de Philippe Chardin concernant la question de la réécriture chez Proust ici

[8p.56-57.

[9p. 38-40 et p. 58 pour la note.