Jan Karski de Yannick Haenel

Mais qu’en est-il de l’écrivain quand il écrit l’impossible ?

Jan Karski est un livre d’écrivain. C’est un livre, de ceux qui travaillent la littérature là où elle doit être : dans l’Histoire et dans nos âmes.

« Ce qui me parle dans la nuit blanche, et qui certains jours s’exprime en cours, c’est exactement ça : l’histoire mondiale de nos âmes. »

Yannick Haenel écrit un livre en trois parties : un film, un livre, une fiction. Trois parties différentes dans le rythme et la voix, trois parties qui se complètent, nous sont nécessaires à nous lecteurs, et font part d’une fiction : celle du cheminement possible de l’écrivain.

La première partie décrit un extrait du film de Claude Lanzmann, Shoah. Il s’agit de Jan Karski, messager de la Résistance polonaise auprès de l’Angleterre et des États-Unis en 1942, jeune homme alors, ce qu’il raconte, comment il le raconte. Et si le spectateur ne s’exprime pas à la première personne, il est fortement présent : un écrivain regarde un témoignage, il sent, ressent et montre la scène en écrivant. Tout écrivain sait ce qu’il en est de travailler avec les documents, les témoignages. Quand ceux-ci concernent notre Histoire proche, celle des années 1940 et des horreurs des camps d’extermination en Europe, l’écrivain touche à la fois à l’humanité en lui et à l’humanité tout entière. On ne sort pas indemne d’une plongée dans ce travail de voir, sentir, comprendre (mais s’agit-il de comprendre ?).

« Maintenant, le langage n’a plus de vie, il ne cherche plus à convaincre ni à expliquer, il ne pourra secourir personne. »

Pourtant l’écrivain prend le relais. Il sait que les mots sont pauvres, que le terme d’« enfer » est imprécis, impuissant à rendre compte de ce que vit Jan Karski dans le ghetto de Varsovie, il entend cette impossibilité de dire l’horreur, il sent le trouble, le chagrin, la colère, le gouffre dans lequel le souvenir emmène l’homme trente-cinq ans plus tard devant une caméra. L’écrivain observe le langage de Jan Karski : des phrases longues, puis des phrases courtes, sans souffle, sur le point de s’éteindre devant ce qui n’est plus de l’humanité.
Mais l’écrivain a encore foi en l’humanité puisqu’il écrit. Ni le « je » ni le « il » ne prennent le pas dans la première partie. C’est la souffrance à devoir se souvenir que nous sentons « devant » les images que nous écrit l’écrivain. Le texte sait nous donner cette brûlure, une espèce de honte, de blessure indélébile à l’âme quand il faut prononcer les mots qui montrent l’horreur.

La deuxième partie nous raconte le livre de Jan Karski, Story of a secret state, paru en 1944 aux États-Unis, puis plus tard en français : Mon témoignage devant le monde. On suit le périple de l’homme, son incroyable destin, sa mission, sa stupeur de ne pas être entendu.
L’écrivain Yannick Haenel est-il traducteur, rapporteur, fait-il travail de synthèse ou d’analyse, ou simplement de narration d’une narration ?

« Jan Karski raconte (…) »

« Là, Jan Karski rompt la chronologie (…) »

À nouveau, il est le témoin du témoin. La où se place Haenel, l’écrivain est nécessaire. Écrire le livre d’un livre qui témoigne, est-ce à nouveau un témoignage ? Est-ce un travail d’historien ? Quand on lit ce livre, on ne se pose pas ces questions, on sait gré à l’auteur de nous faire connaître ce que l’on ne savait pas ou mal. C’est ensuite que l’on peut s’interroger : qu’ai-je lu ? La réponse est peut-être : un écrivain au travail, non pas dans le labeur, mais dans la production harmonieuse d’une recherche. Et ce mot « harmonieux », impossible dans le contexte, nous vient en pensant à ce livre comme pour envelopper le personnage de Jan Karski, tenter une consolation, la sienne la nôtre, en vain.

La troisième partie est la fiction qui permet à Haenel d’entrer en Jan Karski et de nous donner les pages que l’on retient pour longtemps.

« L’insomnie protège la mémoire. J’ai longtemps eu peur, en m’endormant, d’oublier le message. »

« Car il est impossible de vivre au cœur de l’abandon, un tel deuil n’est pas concevable : sans doute est-il impossible de faire le deuil de l’extermination, comme il est impossible, sur un autre plan de faire le deuil de Dieu, ou celui de son absence. »

« Je pense que seuls les abandonnés sont capables d’escorter les abandonnés. »

« En faisant de moi leur émissaire, ils m’ont transmis leur solitude, et c’est elle que face à Claude Lanzmann, je voulais faire entendre. »

Tous ces mots : deuil, abandon, solitude prennent dans la voix du personnage une dimension immense. Osera-t-on ensuite les dire dans un autre contexte ? Mais peut-être ces sensations, sentiments de solitude et d’abandon que nous avons en nos vies maintenant, en nos corps malades, sont ils les résurgences des horreurs imprononçables de l’humanité.

Le parti pris de cette troisième partie est le « je ». Le lecteur entre d’emblée dans ce « roman ». Il connaît le contexte, il a pris part aux recherches de l’écrivain même s’il conçoit que celles-ci sont elles-mêmes mises en scènes dans les deux parties précédentes. C’est pour écrire le roman, c’est pour que le lecteur sache d’où « je » parle que le livre tente ces trois parties. C’est pour explorer plusieurs façons d’écrire l’innommable que la littérature nous donne à lire ces trois textes.

Il suffit de changer un mot pour un autre : « contre » devient « par », et le langage nous positionne autrement, et le langage remue l’Histoire et défait les certitudes imposées.

« Car l’extermination des Juifs d’Europe n’est pas un crime contre l’humanité, c’est un crime commis par l’humanité. »

Ce que le personnage de Jan Karski dit dans le roman est d’une intensité forte.
Il porte en lui « le message » pour toujours. Il nous le confie, comme il l’a confié à l’écrivain. La façon dont s’y prend Haenel nous paraît convenir parfaitement parce que nous cheminons de stupeur en blessures ouvertes à nouveau dès que l’on touche à cette période de nos généalogies dans les trois supports du film, du livre qui témoigne et de la fiction. Jan Karski, personnage, est légitime pour dire ce qu’il dit :

« Il ne faut pas croire qu’en 1945 on a libéré les camps, dis-je, il ne faut pas croire qu’en 1945 on a gagné la guerre : en 1945 on a enterré les dossiers, en 1945 on a effacé les traces, en 1945 on a lancé la bombe atomique. »

Le travail de l’écrivain est d’imaginer. Et son imagination lui donne le réel. Elle est produite par l’expérience de la vie, les témoignages, les documents ; aussi par le langage, tout ce qu’il lit et entend ; aussi par le désir de faire de tout cela œuvre et dans le meilleur des cas ce désir se niche dans une colère intime et immense qu’il faut maîtriser comme une bête sauvage et magnifique en travaillant patiemment telle une dentellière devant le mouvement du monde, à l’intérieur du mouvement du monde.
C’est ce que ce livre, Jan Karski, sa structure, sa force de vie, nous disent.

Cathie Barreau


Jan Karski, Yannick Haenel, Gallimard, ISBN 978-2-07-012311-7

Bibliographie de Yannick Haenel

Les Petits Soldats, roman, La Table ronde, 1996 (repris dans La Petite Vermillon, 2004).

Introduction à la mort française, roman, Gallimard, coll. L’Infini, 2001.

Évoluer parmi les avalanches, roman, Gallimard, coll. L’Infini, 2003.

À mon seul désir, Argol, 2005.

Ligne de risque, sous la direction de Yannick Haenel et François Meyronnis, Gallimard, coll. L’Infini, 2005.

Poker, Entretiens de la revue Ligne de risque avec Philippe Sollers, Gallimard, coll. L’Infini, 2005.

Cercle, roman, Gallimard, coll. L’Infini (prix Décembre 2007, prix Roger Nimier 2008).

Prélude à la délivrance, avec François Meyronnis, Gallimard, coll. L’Infini, 2009.

7 novembre 2009