Apostille à « la liberté du modèle »

©Paul-Armand Gette, 2002.

Eter SDF, Les Archers de la Nymphe/CONTRIBUTION À L’ÉTUDE DES LIEUX RESTREINTS
Copie d’une page scannée d’un livre de Paul-Armand Gette.

Site de Paul-Armand Gette

Toutes les images reproduites ci-dessous, catalogue :

D’un modèle l’autre

Exposition Raphaël Blum
Paul-Armand Gette
Galerie de la Médiathèque, FORBACH
jusqu’au 5 décembre 2009.

Autres chroniques "regarder infinitif pluriel"
à partir d’œuvres de Paul-Armand Gette :

Un ruban rose à la boutonnière gauche de l’académicien

Table gothique

De la mécanique des fluides et de ses effets et conséquences

Paul les nymphes

Petite philocalie de l’art n°11. Cf. chroniques précédentes
Un œil unique pour trois et Carmen Hacedora se figure figurer l’infigurable modèle.

CYRANO
Laissez un peu que l’on profite…
De cette occasion qui s’offre… de pouvoir
Se parler doucement, sans se voir.

ROXANE
Sans se voir ?

Edmond Rostang, Cyrano de Bergerac, Acte III, scène VII

D’une [1] modèle à l’autre le sens de la vue est efficient au moyen d’un œil unique.

Née vieille demoiselle, fillette ancestrale, vierge chenue de naissance, Grée à la peau ridée, celle qui consigne les faits en changeant l’ordre des événements dans le temps et dans l’espace, n’a pour voir qu’un œil unique qu’elle partage avec Grand Almotasim et Petite Philocalie.
Mais c’est un œil toujours ouvert.
La vision est ainsi continue. Il en est toujours un des trois qui garde l’œil, qui a l’œil, qui a à l’œil l’étrange puissance érotique qui opère à travers la « réalité du modèle » (Paul-Armand Gette).

C’est dans une colonie d’Impatiens que Grand Almotasim touche la main de Petite Philocalie une première fois. Toucheurs touchés par leurs touchements, ils distinguent leurs mains par les distinctions qu’elles montrent : entre le pâle et le bronzé, le ridé et le lisse, le large et le mince, le rêche et le soyeux.

Les Impatiens sont des plantes hybrides qui embellissent et enrichissent les jardins de simples.
Petite Philocalie laisse infuser longtemps les graines de balsamine et fabrique un baume qu’elle s’applique sur le cœur.
L’effet est immédiat. Elle sent une grande main posée sur son sein.

Comme dans un culte à mystères la grande main — une “main de lecture” — déchiffre une tristesse et la transforme en joie.
À chaque toucher quelque chose de plus est révélé sur les secrets d’une triade de divinités.
Plus les longs doigts s’enfoncent dans l’épais parfum de la chevelure noire, plus les yeux du bout des doigts voient la chaleur de la peau.
Quand le majeur arrive dans la grotte des boucles, un éclat noir corbeau annonce à Petite Philocalie qu’elle doit faire un sacrifice.

Petite philocalie le fait

– Pourquoi fais-tu cela ? demande Grand Almotasim.
– Tu vois, dit-elle, je suis ton petit amour de la beauté !

C’est en suivant le fil soigneusement défait d’un écheveau de laine noire que Grand Almotasim, le pied pataud, remonte jusqu’aux bords d’un gros engin minier tout rouillé.

Un wagonnet composé de trois roues, un “speeder”, un “putt-putt”, une draisine, satisfait le génie de l’étiquette de Petite Philocalie.

Elle redonne vie à une ruine industrielle. Elle érige en cérémonie les gestes les plus usuels. Elle redresse d’une main laiteuse une grosse durite endormie, elle réactive d’un coup d’œil vif une bielle qui se la coule douce, elle diminue d’un regard haptique les effets de balourd d’un piston.

– Pourquoi fais-tu cela ? demande Grand Almotasim.
– Si tu t’occupes de savoir pourquoi Petite Philocalie fait les choses, tu n’auras pas de réponse, répond Carmen Hacedora.

C’est avec une dryade que Grand Almotasim traverse la lisière d’un bois.

Quelques indications lumineuses s’insinuent dans une ormaie où la divinité de la forêt monte à cru un tronc d’arbre amoureux d’elle.

Quelque chose s’affole en l’homme. Il ne peut plus détacher son regard, détourner son visage du visage de la femme qui pourtant ne le regarde pas.
Un mouvement, une attraction, une sidération, un pouvoir incessant le pétrifie.
La fascination l’arrache à lui-même.

Il est mort.
Pire que mort, il est une pierre, immobile, bandée, aveugle.

– Pourquoi fais-elle cela ? demande Grand Almotasim.
– Parce que parfois tu te prends pour Persée et que Petite Philocalie n’est pas Méduse, répond Carmen Hacedora.

C’est avec Grand Almotasim que Petite Philocalie fait cela.
Le jeu de leur fascination réciproque opère une sorte de dédoublement.
Il a une passion pour les figues.
Elle a une passion pour les figues.
Elle se livre avec un plaisir infini à leur dépeçage.
Il se livre avec un plaisir infini à leur dépeçage.
Le fond de sa culotte dessine une auréole.
Le fond de sa culotte dessine une auréole.

Petite Philocalie n’est pas Méduse, mais Carmen Hacedora est médusée par le dessin du « suc des nymphes » [2]

En faisant des phrases doubles la chroniqueuse ne voit pas ce-qui-ne-peut-être-vu, mais elle voit deux fois et accepte trois fois mieux l’impossibilité de le voir seul, exclusivement.

Il y a quelque chose d’exclusif à l’usage triple d’un œil.

– Un chiffre peut-être ?
– Trois lettres majuscules brodées sur une serviette de toilette rose où est posé un string rose à étoile de mer ?
– Une figue très mûre ?

– Plus de questions, tu dois regarder ! Regarde.

Catherine Pomparat - 11 novembre 2009

[1Ce n’est pas une faute d’orthographe, c’est le résultat de l’irritation de Paul-Armand Gette devant l’absence de féminin du mot “modèle”.

[2Voir/lire image en-tête de l’article.