Les Aventures de Percival | Senges & De Crécy

Chapitre 1
L’animal entre en scène

Comment raconter notre histoire ? Pour reprendre une formule déjà prononcée ailleurs, dans d’autres circonstances et à d’autres sujets : il existe plusieurs versions de la même fable – certaines limpides, certaine obscures, certaines loufoques, ou emphatiques, ou lestes, gaillardes, austères, lubriques, suaves, ou rimées en alexandrins ; et certaines si éloignées de l’original, en profitant d’une liberté nouvelle, en combinant les alphabets, qu’on y trouve un seul mot d’authentique, un seul, ou bien trois points de suspension – et encore : au mauvais endroit.

Comme il s’agit d’un protocole expérimental, le plus simple est d’imaginer une table et une chaise : sur la table, une machine à écrire, la vieille mécanique de type Remington (ou Underwood, ou Olympia) ; sur la chaise, un primate : un chimpanzé, pan troglodyte pour être précis, appelé Percival.

Plusieurs versions de la même fable – c’est un peu programmatique de la démarche de l’écrivain Senges, démarche longuement questionnée dans ce dossier : plutôt que simplement raconter, partir du principe de ne pas – de ne pas simplement raconter, mais de raconter pluriel. Du parti-pris de commentaire, de méticuleux remplissage de toutes les marges imaginables par de nouvelles histoires qui elles-mêmes sont ouvroirs de questions, fables, potentialités nouvelles.

Redire d’où il part, d’où ils partent, puisqu’ils s’y sont cette fois mis à deux, avec le complice Nicolas De Crécy, immense auteur de bandes dessinées aux traits nervurés, tremblés (dont certains ornent cette page) – d’où partent-ils donc, les traits de l’un et fables de l’autre, pour sinuer et inventer moultes versions neuves de cette histoire ?

De cette expérience vraie-fausse (science de fiction, en même temps que fiction spéculative basculée dans le champ de la science dite exacte) dite expérience du « paradoxe du signe savant » - laquelle est un théorème selon lequel un singe qui tape indéfiniment et au hasard sur le clavier d’une machine à écrire pourra presque sûrement écrire un texte donné. ; de ce paradoxe célébré parfois par la littérature et base de recherches en probabilités, Senges tire une célébration (paradoxale, certes) de littérature, de littérature-s, de raconter-s. Ici il s’agit d’espérer (attendre) l’écriture par le singe (Percival) de la pièce Hamlet en entier, et de ce qu’on fait pour meubler, pour tromper cette attente partie pour être infiniment longue : on en fait des fictions.
Penser, imaginer, écrire.

Et citer en somme car ainsi tout commence, car écrire commence dans lire : la chapitre 3 nous récite la généalogie du singe cobaye de biblique façon, pour ainsi se conclure :

Voilà pour le chimpanzé Percival et sa généalogie (on fera plus ample connaissance au fur et à mesure : lire ses aventures, observer son comportement, déduire son caractère et connaître le fond de son âme, tout ça se fera du même élan).

Littérature entendue comme un tout, englobant la lecture, les lectures d’ores déjà derrière mais autant constituantes (y compris et comptant nenni pour moindres les lectures d’enfance, en tant que premier moyen d’évasion : sortir de soi pour, aussi, sortir quelque chose de soi).

Le singe Percival alors essaie, oscille : c’est selon. Selon différentes versions de la fable – lesquelles versions construisent, font la structure du livre divisé en 61 chapitres pour 99 versions (de la fable) , lesquelles sont au sommaire reprises sous deux autres formes de classement (pour ne rien perdre de la fantaisie scientifique, rigueur délirante qui fonde l’affaire, aussi) : Une table générales des éthogrammes (sous-titres des chapitres, de « L’animal entre en scène » à « L’animal s’escamote », reprise en Classification générale des éthogrammes : comportements d’approche et de négociation, comportements affiliatifs ou sexuels, comportements agonistiques, comportements solitaires et mélancoliques, comportements heuristiques (malins), comportements d’ordre ludique ou paresseux, comportements littéraires, comportements végétatifs, comportements d’adieux. L’apport de nombreuses traductions, qu’on dirait intempestives, de l’anglais, peuvent faire songer au fameux article scientifique parodique de Perec ( à propos du jet de tomates sur cantatrice) ; la force parodique est là, le jeu formel sur les modes de publication scientifique. Délire formel. Oui mais non. C’est selon.
On y revient, l’envie d’aventure domine, et l’envie d’aventure issue de l’enfance et trop enfouie depuis, les fabuleuses possibilités de l’ennui de l’enfant sont ici creusées : l’acte et l’art d’écrire n’en seraient-ils pas la simple et seule prolongation, forcenée :

Chapitre 17 L’animal bâille

Mais écrire n’est pas tout : comme les feuillets ressortent du tambour, l’un après l’autre, et se déroulent par-dessus le ruban rouge et noir, Percival doit s’improviser lecteur après s’être improvisé dactylographe : lire ce qui sort de sa machine, sans exception, juger, apprécier ou ne pas apprécier, se laisser saisir par le suspens, s’il y en a un, froncer les sourcils à force de ne rien comprendre, ou bâiller (il aura bâillé de si nombreuses fois), perdre le fil, oublier le nom des personnages (il y a vraiment des personnages ?), se contrefoutre de leur destin, confondre les prénoms et les lieux, le passé et le présent. Et comme la plupart de ce qui sort du tambour est une infatigable suite de 0 et de 1, toute sa bonne volonté de lecteur s’épuise, en très peu de temps – reste l’espoir qu’un début de récit vienne remplacer l’ennui par le plaisir du conte : ça ne serait pas la première fois qu’un récit délivre le lecteur non seulement de sa lassitude mais de tous les discours oiseux.

Et toutes les possibilités sont exploitées, tous les fils tirés et joyeusement emmêlés, nous disant au passage de bien belles choses de la relation nouée puis, finalement, dénouée (« escamotée ») entre le cobaye et le scientifique, entre l’homme et l’animal, entre deux solitaires tant actifs que mélancoliques ,(c’est selon mais : c’est lié).
On y retrouve aussi le goût et le sens du renversement logique de Senges, dont on a tant causé avec lui à propos de son travail :

Si Samuel MacIntosh se réveille le premier, il trouve au beau milieu de la chambre le paquet de fourrure endormie de son singe : le regardant de loin, il ne devine qu’un tas, en effet, dépourvu de sens comme de direction, croupion et tête ici ou là, peu importe – en regardant de plus près, McIntosh ne peut s’empêcher de penser qu’il y a là, dans cette indétermination, celle d’un coussin, d’un édredon, ou d’une touffe, un je ne sais quoi de pertinent, peut-être le signe ou le contour d’un signe – plus près encore, et McIntosh comprendrait que son chimpanzé Percival ne se borne pas à dormir mais interprète l’endormi, suggère l’endormissement, signifie le sommeil et ne cesse de vouloir dormir en disant je dors à chaque ronflement de ses narines – plus près encore et cette fois McIntosh pourrait s’intéresser au langage des puces. (Le jour où, par malheur, le chimpanzé Percival viendra à mourir, parvenu au bout de ses ressources, usé à force d’entreprendre un Grand Œuvre qui n’aura jamais vu le jour, il sera peut-être devenu assez malin, malin au sens humain du terme, pour ne pas se contenter d’être mort, mais de mimer le cadavre, et d’interpréter le défunt avec tout le savoir faire, toute la culture acquise au terme de longs mois d’écriture – et à force de côtoyer (d’imiter) McIntosh, il aura, d’ici là, le sens du funèbre, comme on apprend l’art de la fête, et le sens de l’humour).

Sens de l’humour ci-inclus, dans le sens du renversement – ça va de pair, c’est selon. Une grande joie en somme, notamment de retrouver Senges louant le devenir végétal.

Et puis, et puis, mise en abyme dans cet éloge du copiste qui rappelle un certain hommage récemment savouré

En attendant de terminer mille versions de La Nuit des rois, toutes semblables à une lettre près, McIntosh accepte son rôle de copiste à la place du copiste, comme on dit simulacre de simulacre (et bouillon de bouillon), faisant preuve de bonne volonté, presque de repentance, s’infligeant des tortures imposées à d’autres avant lui (les tortures du clavier) : il s’oblige à écrire Les Aventures de Percival, toutes les versions d’une même fable, celles qu’il nous a été donné de lire et celles qu’il nous reste à découvrir : deux ou trois versions encore, les dernières, arrivées en retard, écrites avec un reste d’encre – on y découvrira une certaine douceur proche de la résignation, autrement dit sérénité, signe de grand âge, de mort prochaine, d’angoisses apaisées, d’universelles réconciliations de l’auteur, quel qu’il soit, avec le monde et ses innombrables fadaises.


Ce livre est aussi
une occasion de découvrir le travail des éditions Dis Voir.

« Les Aventures de Percival », Pierre Senges, Nicolas De Crécy , 2009, éditions Dis Voir // ISBN : 978-2-914563-48-2

Guénaël Boutouillet - 9 décembre 2009