Philippe Longchamp | Compressions, Concrétions et Coulures

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             Nous pas venus pour ça, et pas de si loin, par le mince aqueduc – avec clocheton sonnant les heures. Après, le plateau ! Si les frontières désarment un instant, on peut s’intercaler, passer dans le parc aux très sournoises anamorphoses, enfin s’égarer avec des inconnues bouleversantes. Ou dégoûtantes. Ou creuses. Cette Italienne est vaste, la quarantaine trapézoïdale et caoutchoutée mais sans étui de voyage, elle marche comme une escadre, robe noire au-dessus du genou et profond col en V sur seins à la chute. Sa poubelle est bien en vue sur son bureau que sa souris visite assidûment. Bien sûr, elle est ralentie, si on veut et qu’on sait coder. Bien sûr, elle est natale, peut-être saline au fond, si elle a pu passer tous les ponceaux. Alors, ça vous piège. Pas venus pour ça, mais sur le plateau on est forcément sans défenses. Et dès qu’on voit la mer, comme c’est le cas depuis là-haut, on saisit que les livres aussi sont une chair et font cheminer le désir. Même si c’est parfois sur un canevas médiocre, quel fracas ! Quels tremblements !.. Après, on a du mal à se reconnaître. On se demande comment c’est arrivé, pourquoi on a encore une fois cédé. Nous sommes bifides, certes. Et très alvéolaires. Et tous colonisés par le négoce. Mais vraiment ça n’explique pas tout, c’est clair.

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             Au chaud dans les armoires, ils repeuplent, et ensuite, ça pullule sur les quais. Après quelques collisions jazzy, les voilettes et les hauts-de-forme sortis étoilés des Premières se baisottent les superstructures et se tripotent dans les soubassements. Les ramasseuses de goémon, c’est clair, ça les précipite, et on peut aisément repérer leurs mailles trop lâches, leurs rêves zébrés, et leur énorme bougie vanillée. La musique jazzy, pour elles, c’est du tord boyau. Réellement ! Elles ont une panse, comme tout le monde, mais ce n’est pas celle qu’il faut pour. Espéranza est fille de ramasseuse, mais, comme elle est rousse avec des taches de son et des yeux verts sans opercule – un legs de son père -, elle fait des merveilles dans les sous-bois, selon la saison arrosant ou fauchant les vieilles institutrices agenouillées là pour leur quotidienne dévotion à l’accent circonflexe. Beaucoup croient qu’elle est trop sucrée, mais elle sait vivre, elle sait aussi menacer, et elle est capable de jouer en trombe dans la vigne vierge. Quand même, ça rassure !

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             Ça se voit ! En tout cas, moi, je le vois. La dédicataire, la grande rousse bleu lavande, là, elle a ses lèvres tendues et une mollesse déhanchée sous sa chemise qui flotte. On peut parier qu’elle va encore tomber. Chez elle, c’est kyrielle et artichaut. Au royaume des lumières tamisées qui friment, tous les pollens l’obsèdent. Je peux vous dire qu’elle en a cueilli, des montgolfières, et même avant qu’elles s’ouvrent. C’est très mal vu et plutôt dangereux, elle le sait, mais elle en a tellement marre depuis toujours du grand cirque, de la saisonnière bataille contre les staphylocoques dorés, des tournesols à perte de vue, si monotones. Elle voudrait simplement être à s’aimer, avec quelqu’un ; et aussi un logement pour l’hiver. Tout ça ne regonfle pas ses accus, au contraire. Ça lui tracasse la voûte. Et ça creuse dans ses plaies qu’on débride. Ça ne serait pas la première fois qu’elle va en prison. Pour quelques tours, selon sabot et carte. Ce qui est très cruel, finalement, parce qu’au fond, qu’est-ce qu’elle fait de mal ? Elle soliloque peut-être un peu trop à vif, elle rabiboche, parfois elle poudroie, souvent elle tombe. Et alors ?.. En vérité, souffler l’homme n’est pas plus que la dame jouer, n’en déplaise aux vierges qui processionnent. Et heureusement ! Sinon, on se demande bien jusqu’où tout ça pourrait aller.

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             Ceux qui taillent dans le vif en pleine rue et vont, dès qu’il tombe trois gouttes, s’abriter dans un Photomaton, on peut se demander comment ils réagiraient si on les ouvrait pour voir. Cependant, il ne faut pas s’y tromper, ils ont tous fait des enfants comme il convient, à la marche ou crève pour les garçons, à chaux et à sable pour les filles, et ils sont fiers de leurs aînées, des funambules transmissibles en cycliste puce et débardeur corail plus colifichets de saison, des grandes qui dépassent toutes le mètre quatre-vingt-dix. Ça vous nettoie l’œil. Seulement, il y a déjà longtemps qu’ils s’imaginent qu’imaginer est mortel. À force, les synapses, ça se racornit. Alice ne veut plus traverser leur miroir, ça griffe trop. Et ça fracasserait ses poèmes qui sont en verre et bleus, et quelquefois verts. D’ailleurs, leurs aînées piaffent déjà, c’est sûr qu’elles vont plonger bientôt, et eux, ça va leur clouer méchamment le bec. Evidemment , ils l’ont bien cherché, mais quand même, à nous, quand on va se faire tirer le portrait, ça nous fiche le trac.

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             Ils n’ont pas de rires du tout. Ils ont un gros soleil rond avec un froid très vif, efflanqué, mordant à plein, vraiment rapide. Ils regardent tous loin sur ma gauche. Vers celle qui psalmodie sans fin Des houles, des boules, des meules, mais c’est tout à fait hors champ, du coup rien ne cuit plus et ils ont faim. Ils portent tous une minerve qu’on ne voit pas même à la nuque. Ils sont couverts d’épais manteaux, écharpes, bonnets. Ils ne masquent pas, ou très imparfaitement. Faut dire que ça coince. Les civières ne sont pas en état, même si eux sont tous à la fois corsetés et désinvoltes : quidam à lunettes, quidam au crâne chauve, quidam aux rouflaquettes et joues d’enfant, et quidames féminines, celle qui applaudit, celle au grand béret rouge, celle aux cheveux raides. A tous, des médecins assermentés ont tranché l’auricule gauche, selon leur demande, ils sont des fous du peintre d’Arles, fous dérangés, à vous décapiter le réel d’un coup et hop, à la décharge ! Ils ont demandé des toiles, des chevalets et des tubes. Ils disent tous qu’ils veulent faire de la peinture au couteau. On va leur donner ça. Après, on ferme le portail. À clé.

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             On a voyagé. On avait envie de voir. On est partis à quelques-uns, pas plus. Le marbre est trop sérieux, on a choisi plaines et collines, avec asphodèles par petites colonies sur les bords. On n’est pas spécialement verts (la main et tout ça), mais on a du sentiment. On a pris la route. Au bout, il y a la mer, toujours. On avait laissé les femmes sur le trottoir sous l’averse et leurs espoirs au fond du couloir entre le silence et les cristaux. C’est surtout rapport aux couleurs. Sinon, ça risque à chaque fois de percuter. Peut-être on n’aurait pas dû avoir tant de suspicion, mais les polochons causent quand on les arrose avec de l’argent assez frais, surtout en été… Nous, on voulait un raccourci, aller voir sans trop tarder les bobines des autochtones, boire un coup de leur vin avec eux. On a fait quand même attention : parfois, les autochtones puent. Pas là ! C’était tous des nécromants, des spirites et des médiums. Gentils. Apparemment ! Mais lorsqu’on est allés shooter leurs pigeons sur leur place puis leurs mouettes sur leur ponton, ils ont poussé les hauts cris et nous ont intensément lapidés, nos sentiments avec. Quand tout ça perce, faut bien reconnaître que la confiance s’amenuise. Et, finalement, ça en dit long sur l’espèce.

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             Lui seul mais elle avec tulipes en bord de falaises sans frapper entre. Marche sous le toit de zinc, légère, duvet d’oiseau ; infime souffle de mains plein de courbes et de grâce. Peut-on découvrir où jouissent les émerveillés ? Dans des fonds proches, ça fourgonne étouffé : l’observatrice-à-l’œil-prompt, le fasciné-des-peaux-sombres, la petite-nouvelle (et sa mère est très très russe), le cheminot-furtif, les autres. Mais elle, brûlure penchée instantanément comprise, sait comme on efface. Lui s’émeut. Ça le ferraille feutré, il régule. Lui, lèvres en attente, voudrait réguler. Mais boucan. Boucan abominable ! Grosses pièces tout en bas dans la cour et les fondeurs par deux à la masse à briser les moules. À briser grosse gangue sur gros bronze boucan de nul reflux, boucan l’espace entier, ramdam du diable, à croire qu’on vous trépane à vif au ciseau à bois pour des heures. Elle et lui en attente montent le feu sous la lessiveuse remplie à ras bord d’une poix de résine et goudron. Ça va bouillir vite. Et la fenêtre est ouverte. Les voisins sont là, avec des gâteaux et du vin, pour après.


Parmi les dernières publications de Philippe Longchamp : Soleil pas d’équerre, Cheyne éditeur, 2008, et Des saisons plutôt claires,L’Idée Bleue, 2009, anthologie préparée par Antoine Emaz.

[1Image originale de Nélida Médina