Point de contact révélé secret

Alexandre Delay,
LE MUR & SON RÉCIT polyptyques — la couleur de l’herbe
(photo de gauche : Emmanuel Hocquard)
impression numérique colorisée, peinture à l’huile et contreplaqué,
103 x 206 cm, 2009. (Détail).

Toutes reproductions ci-dessous, de haut en bas :
copyright http://www.alexandredelay.com/


Alexandre Delay

LE MUR & SON RÉCIT polyptyques — l’hystérique — impression numérique colorisée, peinture à l’huile et contreplaqué, 103,5 x 306 cm. 2009.

LE MUR & SON RÉCIT polyptyques — Elise et l’hydrangea — (photo d’Elise : Emmanuel Hocquard), impression numérique colorisée, peinture à l’huile et contreplaqué, 76 x 199,5 cm. 2009

LE MUR & SON RÉCIT polyptyques — les 3 figures — (la petite statue : Mattéo Delay) impression numérique colorisée et peinture à l’huile sur contreplaqué, 76,5 x 262,5 cm. 2009.

LE MUR & SON RÉCIT polyptyques — le bouquet et la petite danseuse — impression numérique colorisée et peinture à l’huile sur contreplaqué, 103,5 x 263 cm. 2009.

LE MUR & SON RÉCIT polyptyques — Mephisto et Maylis — impression numérique colorisée et peinture à l’huile sur contreplaqué, 103,5 x 247,5 cm. 2009.

LE MUR & SON RÉCIT polyptyques — la table du peintre et son modèle — impression numérique colorisée et peinture à l’huile sur contreplaqué, 103,5 x 253 cm. 2009.

Petite philocalie de l’art n°12. Cf. chroniques précédentes

Plus Carmen Hacedora regarde la succession des tableaux, plus elle entend ce que Petite Philocalie essaie de dire à Grand Almotasim, moins elle y voit clair, plus Grand Almotasim touche Petite Philocalie.

[À l’intérieur de la chronique, les mots en italiques sont des citations et des transcriptions des textes d’Alexandre Delay publiés sur
le site d’Alexandre Delay et de mots extraits de
Méditations photographiques sur l’idée simple de nudité d’Emmanuel Hocquard, P.O.L., 2009.]

[…] La question est posée :
comment et où la peinture touche-t-elle la photo ?
La touche-t-elle ?

la rivière est la rivière les poissons les poissons
jamais ils ne se rencontrent
une fine pellicule gluante
les sépare recouvre les écailles
ou mon visage au petit déjeuner

Emmanuel Hocquard ou Juliette Valéry
in
L’année du goujon, éd. À Passages / Le coupable, 1996.

Petite Philocalie se présente de face devant Carmen Hacedora,
moins comme un visage que comme un masque de Gorgone.
Elle dit dans un style indirect qu’elle porte « la mort dans les yeux »
parce que Grand Almotasim n’est pas là
qu’elle l’appelle et qu’il ne répond pas.

Elle se tord les mains, elle ne le touche pas.

Elle dit qu’elle a mal à ses "images", que l’anecdote [la mythologie] lui fait un point de côté [un point de montage, un point de moulage]. Elle souffre de l’extrême visibilité qui détache sa nudité de son visage aux yeux fixes et écarquillés. Son corps et sa tête ne s’enchaînent pas. [La concaténation des figures ne suffit pas.]

Carmen Hacedora n’est pas médusée par la tête à la chevelure hérissée, pas plus que par les mouvements convulsifs des jambes et des bras. Les photographies ne bougent pas.
C’est le vide entre deux images et la besogne du mot "blanc" qui détourne les formes dans les fonds qui lui font un effet exorbitant.

Entre les images rien d’utile pour la fiction. Et pourtant
Carmen Hacedora dit dans un style direct à Petite Philocalie :

– Il est là. Regarde. Regarde la fleur.
Ce sont bien tes mains qui touchent la fleur ?

Ces petites incertitudes là contaminent la vie et parfois la fleurissent.
Une belle grimpante s’accroche toute seule sur la peau nue.
Hydrangea est bien un hortensia mais il ne touche pas le ventre de Petite Philocalie. La fleur fleurit où elle ne l’attend plus :

devant un souvenir-écran, derrière un pot de capucines défraîchies.
Petite Philocalie ne peut pas se mettre à l‘ombre du mûrier-platane sur le mur-écran. Avec la lumière très vive du soleil, elle entre dans le souvenir. L’ombre ne sort pas de l’écran, elle recouvre [camoufle] la surface blanche. [Elise est sans accent.]

Carmen Hacedora élève la hauteur de sa voix.
Son accent révèle la Argentina. « El Otro », dit la voix :
« El encuentro fue real, pero el otro conversó conmigo en un sueño. »
[Retranscription : dans un rêve l’autre ne me touche pas.]

Le dessin de nu abuse la ligne entre la photographie et la peinture, entre LE MUR & SON RÉCIT. Ce n’est pas un décor que laisse transparaître le fond peint en blanc, ni opaque, ni transparent, c’est une réverbération.

– Tu ne me touches pas, dit Petite Philocalie à Grand Almotasim.
Je t’abuse. Parle-moi, je t’entends.


Reson de Carmen Hacedora

– Je m’abuse

et c’est ainsi que Petite Philocalie est en rêve et que l’Hydrangea est sans pourquoi.

Grand Almotasim, le peintre [car Grand Almotasim est un peintre
Cf. « La première rencontre dans l’atelier du maître charmant »] ne se contente pas de regarder les quatre affects qui définissent sa-vie-son-œuvre : la peinture, la gravure, la photographie et les femmes nues. Il est dans une dette pour ce qui est de la peinture — quant à son nom —. À l’égard de la photographie, il est plutôt en cheville [tige de bois, tenon, servant à ajuster l’encadrement d’un châssis].
Grand Almotasim regarde les œuvres des autres. Il étudie leurs méthodes, leurs techniques, leurs styles, leurs dissonances, leurs harmonies, leurs points de vue, leurs modèles. Il réfléchit [à] la lumière en résonance.

Il regarde une Danaé [tableau d’un peintre dit Mabuse].

Petite Philocalie, le modèle [car Petite Philocalie est un modèle
Cf. « La première rencontre dans l’atelier du maître charmant »], assise au centre d’une chambre circulaire à colonnes, n’a rien de juste. Les jambes sont trop petites, la tête est trop grosse, elle ne tient pas. Le sein déshabillé excite le désir et détourne le dessein du peintre.

– Mon modèle m’abuse, dit Grand Almotasim qui ne se prend pas pour une pluie d’or.

La photographie contamine la peinture quand elle est en état d’érection. Une statue primitive en bois se dresse. Un décalage entre une voix d’enfant et son écho reconstruit l’espace du tableau : polyptyque [tableau peint sur plusieurs volets].

Aucune chronologie, mais l’histoire reprend. La nudité est une histoire. Une pensée ouvre les volets : il y a tous les jours de l’année un atelier dans lequel Grand Almotasim expose un modèle nu.
Un instant de joie : « le privilège royal de poser le modèle ».
L’instant de la photographie, la plus petite mesure du temps [codicille discret : qu’il soit possible de considérer], en pleine lumière de midi [excès de lumière : ne pas voir ce qui reste de la personne], la photographie est "convenante", un simulacre de corps nu, surtout pas celui d’une femme. Trois figures érigées de la même façon. La verticalité supprime les prénoms, la peinture blanche supprime l’instant de la prise de vue. Le recouvrement de ce qui entoure dénude.
La nudité de Petite Philocalie est sans histoire.

– Ma nudité te comprend, dit Petite Philocalie.

Elle parle sans point d’exclamation. C’est une pose très "classique",
un énoncé simple dans le langage, un faire voir, une fiction parfaite, un noyau d’énergie pure.
La fille semble floue, devant. Ce n’est qu’une impression de ça-voir dans la manière de voir de Carmen Hacedora.
Grand Almotasim, lui, il voit derrière l’"immunité de l’apparence".

Carmen Hacedora parle avec point d’exclamation.

– Quel joli petit cul !

Le polyptyque la met hors d’elle. Elle n’a pas l’esprit très clair pour parler de ce qu’elle croit voir mais elle a un excès de blanc dans les yeux [comme la mousse du savon sur un enfant quand sa mère le baigne].

– Comment fais-tu, Grand Almotasim, pour avoir ces “beaux yeux” là ? [Elle veut dire des yeux qui voient “belle/s”.]

Grand Almotasim a le privilège de « poser le modèle “nud” » [maintenant qu’elle a vu la peinture de près, elle l’écrit comme ça, cette manière d’être déshabillé/es [1] .
Et aussi parce que c’est l’idée simple de nudité dans le poème.]

Le gesso des fonds blancs a un parfum de mimosa [2]
Le bois de la séparation dessine des cernes, des halos, des auréoles, des traces solides et liquides, une aura [des formes lointaines et proches à la fois].

À part ça, chacun joue seul de son côté et se fiche autant du commencement que de la fin de du polyptyque [du synopsis].
Plan 1  : des branches de marronnier en bourgeons dansent dans un vase sur une table de jardin.
Plan 2  : Petite Philocalie danse comme jamais La Petite Danseuse.
Arrière-plan 1  : un écran posé sur un mur dont Carmen Hacedora ne voit pas la couleur.
Avant-plan 0 & 2  : un espace absolument autre, un panneau de contreplaqué constitué de plusieurs feuilles de placage déroulées, disposées autour d’un pli central appelé "âme" (souvent en bois tendre), collées les unes sur les autres en croisant le sens du fil du bois.
Arrière-avant plan 3  : [au fig.] « Projet élaboré, comportant une suite ordonnée d’opérations, en vue de réaliser une action ou une série d’actions » [3] : rendre visible le support en le badigeonnant.

– Action ! [le verbe "silencer" n’existe pas dit le poème]

Grand Almotasim croise les plis des deux danses et donne aux panneaux sans figure une figuration sans limite [silence].
Carmen Hacedora déplie les panneaux : châtaigner, chêne, noyer, hêtre, merisier, poirier, bouleau, charme, bois précieux [atelier de menuiserie].
Petite Philocalie plie les pas de resserrement d’une Petite danseuse de quatorze ans [Edgard Degas].

« Blanchie-touchée par un bouclier-miroir, la petite ! »
Le récit des clartés, dansant et clignotant, où on ne les attend pas. [4]


La tentation de Carmen.

Carmen Hacedora résiste à la narration, elle ne résiste pas aux tentations du récit. Elle raconte Les Tentations de saint Antoine, avec un vrai petit cochon noir qui renverse des marionnettes sur une scène de théâtre durant une Foire aux plaisirs [à Bordeaux [5].]
Antoine donne un coup de tau au cochon.
L’ami mort aussi avait un tau. Lui, il préférait les canards [6]
Il y a toujours des animaux dans les histoires.
Maintenant que l’ami est mort, Grand Almotasim met le tau à la peinture quand Petite Philocalie marche sur la tête [renversement, monde à l’envers de Carnaval].
Le plus Méphisto n’est pas celui qu’Antoine croit.

La méthode est efficace pour re-joindre la Table [avec un Tau comme Tableau]. La somme de méditations, d’analyses, de comparaisons, d’adorations et de détestations que Grand Almotasim amoncelle dans ses pots à pinceaux porte la vie dans les yeux.
Sur l’horizontalité de la table vient au monde un modèle vertical. Grand Almotasim va à sa table comme à sa mère [elle était bonne]. C’est sa consolatrice, son plateau d’appui.
La table engendre la nudité du modèle. Il est droit comme un Christ en croix.

Grand Almotasim fait deux images jointes, deux peintures conjointes.

Les yeux de Petite Philocalie sont hors champ.

Tu es vu/e autant que tu vois. [Qui parle ?]

Temps de —

parole [établi de paroles]

Pronom personnel sans sujet, "je" veut dire "petit amour de la beauté".
[Il n’y a pas de figure nue dans la peinture chinoise parce qu’il n’y a pas de verbe « être ». Le sujet est intéressant [7] ].

Carmen Hacedora tourne autour de l’établi un nombre incalculable de fois. Elle l’épuise, elle l’oublie un instant. Elle est à l’intérieur de l’atelier.

Petite Philocalie “nudite” sans fin la même pose.
Grand Almotasim répète sans fin le même tableau.
La répétition tient lieu de définition.

Carmen Hacedora se tient à distance des amants.

Au dernier panneau de contreplaqué regardé [comme on dit au dernier coup de minuit] la peinture touche la photographie.

Dans les nues, Petite Philocalie dit [dans un style direct] :

– Grand Almotasim me touche.

Catherine Pomparat - 5 décembre 2009

[1Procès-verbaux de l’Académie, t.VIII, 1776, art. 1, p. 236. In L’Académie mise à nu. L’École du modèle à l’Académie royale de Peinture et de Sculpture, les éditions Beaux-arts de Paris, 2009, p.24.

[2« XLVI Parfum de mimosa. Pour dire le parfum d’une fleur, c’est de la fleur qu’on parle, pas du parfum. De la même façon, pour dire la nudité, on ne parle pas de nudité mais d’un corps nu. » Emmanuel Hocquard, Méditations photographiques sur l’idée simple de nudité, P.O.L., 2009, p. 56.

[3Entrée « action »/ atilf

[4Récit versus narration. Le Retour des Lucioles.

[5deux fois par an, au moment de la Foire aux plaisirs, sur la Place des Quinconces, la famille Guérin laisse le castelet du Jardin Public et donne Les Tentations de saint Antoine

[6In Marie Borel, Priorité aux canards. Éditions de l’attente, 2008.
Remerciements à Catherine Gilloire pour sa générosité et sa confiance.

[7François Jullien, De l’essence ou du nu, Seuil, 2000.