Amour en cage

Chantal Raguet
CAGES CASCADE, 2008-2009.
Chaînes, fils, anneaux laiton, acier laitonné, bronze, cerclage fer peint, transformateur électrique, ampoules, câble, 110 x 50 cm.

Toutes images reproduites dans cette chronique
copyright

Chantal Raguet et Galerie Cortex Athletico.

Exposition Chantal Raguet
Projet NNF
New French Fauvism

Titres des œuvres de Chantal Raguet reproduites ci-dessous, de haut en bas :

CINDY, 2007-2009,
Coton, skaï noir, vêtements imprimés cousus, textiles mixtes,
245 x 165 cm.
KENNY, 2007-2009,
Coton, suédine, vêtements imprimés cousus, textiles mixtes,
242 x 162 cm.

JAGUAR n°1, 2003-2004
Papier, crayon, feutres, encres, encadrement chêne, plexi anti UV,
23,5 x 32,5 cm. (Photographie recadrée CP)

TRAINED DOGS (punk), 2004-2007,
Canevas motif berger, chaînes, rubans, passementeries, miniatures Preiser,
28 x 33 cm.

TRAINED DOGS (aveugle et moi), 2004-2007,
Canevas motif berger, chaînes, rubans, passementeries, miniatures Preiser,
34 x 24 cm. (Photographie recadrée, détail CP)

De droite à gauche
FIRST BITE, 2005,
Os de bœuf sculpté, inox, métal argenté et chromé, coffret bois peint, cuir de porc, plexiglass 5 mn, collier diamètre 18 cm, socles 30 x 30 cm.
BITE II, 2007,
Os de bœuf sculpté, inox, métal argenté et chromé, coffret bois peint, cuir de porc, plexiglass 5 mn, collier diamètre 18 cm, socles 30 x 30 cm.
BITE III, 2008,
Os de bœuf sculpté, inox, métal argenté et chromé, coffret bois peint, cuir de porc, plexiglass 5 mn, collier diamètre 18 cm, socles 30 x 30 cm.
(Photographie recadrée, détail CP)

BOUNCING ACT, 2006,
Grilles fer gorgé peint. (Photographie recadrée, détail CP)

INFLUENZA A, 2007-2008,
Balais à gazon, manches en bois, plumes naturelles et teintées, colliers de serrage en poyamide,
230 x 230 cm.(Photographie recadrée CP)

De gauche à droite
INFLUENZA A, 2007-2008,
Balais à gazon, manches en bois, plumes naturelles et teintées, colliers de serrage en poyamide, 240 x 125 cm.
DOLMAN BRANDEBOURG, 2008,
textiles mixtes, métal plaqué or et argent, bronze, laiton, broches, médailles, patchs, écussons, insignes, décorations, crochet latain, cintre, miroir violoné style Louis XV, 70 x 50 x 18 cm.
INFLUENZA A, 2007-2008,
Balais à gazon, manches en bois, plumes naturelles et teintées, colliers de serrage en poyamide, 240 x 125 cm.

DOLMAN BRANDEBOURG, 2008,
textiles mixtes, métal plaqué or et argent, bronze, laiton, broches, médailles, patchs, écussons, insignes, décorations, crochet laiton, cintre, miroir violoné style Louis XV, 70 x 50 x 18 cm. (Détail)

TIGER TRAINER, 2005,
Tirage papier Fuji Crystal réalisé sur Durst lambda, marouflé sur aluminium sous verre, cadre ancien bronzine, 30,5 x 50,5 cm.

Petite philocalie de l’art n°13. Cf. chroniques précédentes
Quand le dompteur Grand Almotasim voile trois miroirs avec trois costumes de cirque, la cage aux fauves est un dispositif spéculaire pour Petite Philocalie.

Un tercer tigre buscaremos. Este
Será como los otros una forma
De mi sueño, un sistema de palabras
Humanas y no el tigre vertebrado
Que, más allà de las mitologías,
Pisa la tierra. Bien lo sé, pero algo
Me impone esta aventura indefinida
Insensata y antigua, y persevero
En buscar por el tiemp de la tarde
El otro tigre, el que no está en el verso.

Nous chercherons un troisième tigre. Celui-ci
Sera comme les précédents une forme
De mon rêve, une suite de mots
Humains et non le tigre vertébré
Qui, au-delà des mythologies,
Foule le sol. Je le sais. Mais quelque chose
Me contraint à cette aventure infinie,
Insensée et ancienne, et je continue
À chercher tout le temps que dure le soir
L’autre tigre, celui qui n’est pas dans le poème.

Jorge Luis Borges
El otro tigre
L’autre tigre
El Hacedor. L’auteur. Gallimard, L’Imaginaire, p. 148-149.

Depuis que Grand Almotasim est dompteur de fauves, il ne reconnaît plus Petite Philocalie. Il est vrai qu’il ne s’attend pas à la voir camouflée deux fois sous une peau de panthère. Pourtant, à l’intérieur de la cage surmontée d’un lustre à cascade où Grand Almotasim dirige ses exercices de domptage, même si elle ne voit pas toutes les couleurs [œuvre d’art impossible n°17 [1] ], Petite Philocalie n’est pas prisonnière de ses peaux.

La reconnaissance est un problème de champ visuel. L’idée même de “champ visuel” paraît à Carmen Hacedora de plus en plus problématique. Elle veut regarder les barreaux de la cage, elle ne voit sur les murs qu’un filet à attraper les ombres. Elle veut voir les panthères rouler à terre, se dresser sur leurs pattes et rugir au moindre coup de fourche, au centre même de La cage aux fauves [2], elle n’entend qu’un moteur d’avion militaire : Jaguar 3GR.A03.

Dans l’Encyclopédie des guerres [3] la Hacedora apprend que le prototype triplace de cet avion est équipé de trois Grands Réacteurs A03 [remplacés, en début d’année prochaine, par le A10, plus puissant et doté d’une post combustion modulée qui peut s’enclencher progressivement dès 80% de la poussée maximale à sec. Œuvre d‘art impossible n°27 [4].]

Dans une autre encyclopédie, elle lit la remarque suivante [observation d’un dompteur célèbre durant la deuxième guerre mondiale [5] ] :
« Il n’y a pas de mots pour décrire la patience qu’il faut pour arriver à dresser un jaguar. C’est la raison pour laquelle on n’en voit jamais incorporés dans les numéros de fauves. Si un zèbre est dix fois plus têtu qu’une mule, un jaguar l’est dix fois plus qu’un zèbre. »

Grand Almotasim parvient pourtant à faire travailler dans la même cage deux femelles appartenant à des familles opposées et vingt fois plus têtues, à elles deux, qu’un jaguar. Mais pas fou, il ne dompte que des léopards, plus précisément il dresse deux panthères de même espèce.
Les applaudissements crépitent chaque fois que l’une fait semblant de lui sauter à la gorge et que l’autre fait mine de le sauver en se jetant sur sa consœur pour étouffer ses velléités sanguinaires.

La présence dans le cirque d’un berger allemand capable de s’adapter à toutes circonstances [chien policier, de déminage, de drogues, d’avalanche, etc., « compagnon idéal de toute la famille »] énerve les panthères.
En un instant, confusion des rôles : elles se jettent de conserve sur le corps moulé dans le costume à paillettes du « mâle dominant ».
Le dompteur rebondit dans ses bottes de cuir d’Argentine et claquant du fouet enfonce fermement le manche dans les fourrures des bêtes [« dressage en férocité »], puis il s’allonge lentement sous elles, tout en appelant doucement chacune par son nom [« dressage par pelotage »].

– Amour, Take your seat, please !
– GRRR…GRRR…
– Amour, be a nice girl, please !
– GRRR…GRRR…

Calmées, les deux rebelles s’aplatissent au sol comme des peaux.
Carmen Hacedora perçoit un unique et même gémissement à l’intérieur des deux grandes gueules :

– GRRR… AAA … AAA … AAA …

Mais un dolman ne suffit pas à se protéger d’une artillerie de griffes. En un clin d’œil de panthère, Grand Almotasim perd le contrôle de ses gestes et toute sa maturité de héros.
Les engins de guerre des femelles fauves peuvent miniaturiser l’homme d’armes le plus puissant.
Le grand corps du dompteur, placé dans la position requise par la situation, rapetisse entre Petite Philocalie doublée de Petite Philocalie, un espace “inframince” à l’intérieur d’une miniature de femme/s.

Réduit à quelques millimètres, mais multiple, divers, identique à lui-même dans un autre toujours différent, Grand Almotasim vaillant-petit-soldat, ermite, policier français, moine franciscain, aveugle, nonne, pèlerin, parachutiste, chef de convoi, punk, carmélite… devient “perle” du collier de chien.
Il n’a plus qu’une issue pour recouvrer sa taille adulte : faire sortir le berger allemand de son canevas et, comme en Grande Garabagne, lâcher les fauves dans les rues, entrer dans leurs gueules, dévorer le paysage à pleines dents...

Point de croix, après points de croix, le chien mord la broderie de laine et, à la force de ses crocs, il transforme les colliers de petits hommes impuissants en trois colliers de dents d’homme puissant,

très efficaces contre les attaques occultes et les sortilèges.

À un certain point de tension et d’ambiguïté, le propre du double est de subsumer ses deux composantes en les mêlant trois fois d’une manière indécidable.
Sous l’effet des colliers magiques, les grilles de la cage s’abaissent et Petite Philocalie disparaît.

Dans un coin de mur, il ne reste plus que trois grilles forgées qui avisent le décorum avec le lustre à trois suspensions.

Après des lustres d’enfermement, Petite Philocalie est libre.

Avec la curiosité désintéressée qu’on lui connaît et sa noblesse d’esprit habituelle, Carmen Hacedora demande à Grand Almotasim où est passée Petite Philocalie. Il lui répond aussitôt :

– Le dieu A. m’a confié Petite Philocalie et je ne la rendrai qu’à Lui !

Amour en cage est sans barreau. La lanterne japonaise de couleur fauve apparaît à l’automne et disparaît le jour de Noël quand une panthère dévore son fruit caché.

– « Sans la grille, il n’y aurait pas eu la cage, sans la cage, il n’y aurait pas eu de dresseur. » [6] dit Carmen d’une voix de prophète.

– Au cirque, l’imprévu rejoint la démesure [voix de Grand Almotasim].

Sous Influence de A., Grand Almotasim arbore une cocarde tricolore.
Maintenant qu’elle est sortie de la cage, Petite Philocalie peut percevoir les couleurs les plus fauves.
La forme de l’intention est ciblée, les couleurs du cœur sont issées.

– Dans le jeu du dompteur, il n’y a pas de normes d’exactitude, précise Grand Almotasim. Je vois Petite Philocalie en la faisant apparaître comme pouvant ne pas être, ou pouvant ne pas être comme elle paraît.

À l’écoute de cette "précision", Carmen Hacedora oublie la Loi du contraste simultané des couleurs et de l’assortiment des objets colorés considéré d’après cette loi dans ses rapports avec la peinture, les tapisseries des Gobelins, les tapisseries de Beauvais pour meubles, les tapis, la mosaïque, les vitraux colorés, l’impression des étoffes, l’imprimerie, l’enluminure, la décoration des édifices, l’habillement et l’horticulture [7] ; et ne cherche plus à savoir si sa vision a des limites.
Elle laisse errer ses yeux dans les plumes de poule, elle trouve l’usage des balais à gazon, elle sent le souffle de deux grands éventails en queue de paon agités autour d’elle par deux esclaves demi-nues.
Elle voit ce que voit Grand Almotasim depuis qu’il est dompteur de fauves :

de gauche à droite, un reflet bleu [G.A.], un reflet blanc [C.H.], un reflet rouge [P.P.].

Carmen n’a plus seulement devant elle la glace sans tain de trois dolmans à brandebourg, trois simulacres de dompteur couverts de médailles, d’écussons, d’insignes, de blasons, de décorations à la gloire des fauves…,

par les yeux de Grand Almotasim, elle est à elle-même visible et voit dans trois miroirs le reflet de son propre dos entre deux autres dos :
« Les fauves attaquent souvent par l’arrière. »

Remplie de gaieté, de plaisir et de gratuité, Petite Philocalie revient de l’autre côté du miroir.

Sans effort apparent, de plus en plus complices et aériens, les trois personnages affranchis de la pesanteur, portés, attirés, aimantés par leur destination commune, inconnue et ultime, transfusent d’un miroir à l’autre.

– Regardez, dit Petite Philocalie, une escadrille de Tigres volants passe dans le ciel.

Catherine Pomparat - 25 décembre 2009

[1« exclure une couleur du champ de la perception humaine » Cf. petite philocalie n°1 : Dora Garcia,
100 œuvres d’art impossibles, 2001.

[2La cage aux fauves, titre du livre du dompteur Alfred Court (éditions de Paris, 1953), fait référence dans l’œuvre de Chantal Raguet. Dans un entretien donné à SPIRIT (#56 du 5 décembre 2009, p. 16), l’artiste cite en particulier un de ses fameux numéros “Mixed Act” (rassemblant diverses espèces de fauves) : La Paix dans la jungle.
Le texte intégral de La cage aux fauves est consultable ici en ligne.

[3La “hacedora” ne jure plus que par cette "encyclopédie" et son auteur Jean-Yves Jouannais d’autant plus plus que l’ensemble de cette œuvre est au commencement des petites philocalies de l’art.

[4« Voler dans les airs ou se déplacer à grande vitesse » Cf. Dora Garcia, note 1.

[5Alfred Court, in La Cage aux fauves, ibid. note 2.

[6Chantal Raguet, in SPIRIT #16, note 2.

[7(Michel Eugène Chevreul)