Guénaël Boutouillet | Troutown (cher disparu)

Apparaître est affaire de géométries, le champ visuel qui s’ouvre s’ouvre et, soudain, s’organise. Points épars puis reliés puis qui font des formes, dessinent une géométrie. La géométrie est d’une ville, la ville j’y ai vécu, vécu intermittent, intermittent mais originaire - l’originaire pèse et leste alors de ce poids l’intermittence, la rareté de mes retours.

Une ville : des lieux, une ville est un tas de lieux. Un monstrueux éparpillement, amas d’endroits, matériaux et nuances de gris-vert, juxtaposition plus ou moins organisée, plus ou moins harmonieuse, plus ou moins designée, plus ou moins ergonomique : toute ville est plus ou moins ville.

Un seul endroit d’une ville, en isoler un seul et circonscrire, le délimiter au plus net. Pour éviter l’effet touristique dépliant déplié impossible à replier et puis bientôt froissé c’est agaçant et ça annule tout effet de concentration. Je plisse alors et replie et comprime, mes yeux mentalement clos pour y parvenir, pour faire de cet endroit, de cette idée d’endroit une minuscule boule, une paillette, un grain de mica.

L’endroit voilà il vient, l’endroit je le saisissais par l’escalier. Par ce même escalier, toujours, vieil escalier aux marches de granit polies cassées repolies, glissantes, au fond de la place à l’église rénovée blanchie, le trajet démarré pareil, toujours, la place avalée un pas dans l’escalier descendre, la descente entamée sitôt surgit la gare et, sitôt s’efface, sitôt resurgit, par intermittences, dans le tressautement le hochement – un œil sur la marche où marcher, un œil vers le bas où bientôt la gare, encore, surgit, par bribes, par blocs, en mosaïque.

L’endroit après, c’est une gare (qui apparaît. Qui apparaît proche, toute proche.)
Indubitable gare, une gare promis juré, une gare absolument gare, une certitude apparue (rapparue), pas besoin de paraphe (comme ailleurs, une autre ville, cet autocollant imbécile immense, losange allongé de trois mètres jaune et bleu, apposé à huit de haut, visible depuis quasi des kilomètres, estampillant : Gare certifiée. C’est une gare on me le certifie me dis-je, quelqu’un l’affirme qui n’a pas de voix, gommer tout doute ou grain de voix, assurons-nous, c’est bien une gare, cet entrepôt-verrière, là où de nos jours, chaque jour, je prends un train, une gare promise jurée certifiée).

Là une gare, quoi. Même sans paraphe, une gare, c’est une gare.

Ce qui surgissait c’est une gare. Alors, après. Il n’y avait aucun doute, il n’y avait rien à certifier, à chaque descente de l’escalier à chaque pas rapide et incertain moins de doute, à chaque marche descendue de l’escalier la possibilité d’un doute s’annulait quand un nouveau bloc de la gare promise, jurée, apparaissait. A chaque marche de chaque descente la gare renaissait à ma vue. Apparaissait brisée, mosaïque, persistant après la descente – il me restait un effet mosaïque pendant la traversée c’est une gare.

A chaque fois, à chaque fois ça fonctionnait pareil, la gare apparaissait pas à pas bloc par bloc.

Sitôt apparue la gare je la traversais, toujours, jamais je n’obliquais, tout droit toujours, la gare faisait partie du trajet. Traverser, ce n’est pas ce qu’on fait des gares, on ne les traverse pas entières, souvent c’est seulement la moitié, au choix, ou : descente de train quitter la gare sans attendre, ou : y entrer, y attendre, embarquer dans un train.
Gare lieu d’usage ; facilité d’accès : chose comme une autre une gare, on y entre plus aisément, dans un geste plus coulé qu’en en sortant. Pressé d’attendre de partir.
Toujours dans un mouvement, entrer filer d’une extrémité de la gare à l’autre où sortir, non. Cette gare, s’il m’arrivait d’y attendre (d’y attendre d’en partir), avant tout je la traversais.

C’est une gare, traversée. Sa traversée commençait dans l’escalier descendu : or qu’en sens inverse elle était close bien avant l’escalier remonté. L’escalier monté n’est pas du même espace, du même endroit de la ville, que l’escalier descendu. Il n’est pas son inverse, il n’est pas son revers, il n’est pas lui-même en rewind.

Ma traversée dans le détail, une forme d’absoluscope, tous sens convoqués, voyons.
Voix off : pas de voix off.
Pas plus de bande sonore, pas de musique en tête – c’était avant aussi les identités sonores, les logos en trois notes qui portent et s’insinuent bien plus que les trains qui chuintent animal métallique, leur bruit les trains s’entend de seulement certains points, et va, puis revient – une écume qui porte et dépose le logo d’identité sonore, sur la crête autocollé le logo dang et dung.

Pas de voix off – ou rien que : alors elle me dit que, c’est à ce moment-là qu’elle lui dit, elle se retourne et lui dit, elle lui dit que, elle se retourne et souriant, elle le regarde alors elle lui dit, souriante, un drôle de sourire elle, à ce moment elle me dit. La voix off joue récit, en morceaux, tournant à contretemps de l’enchaînement des marches.

L’endroit après : une gare. L’endroit avant : indéfini, un hors-lieu, une origine, un départ, l’appartement d’où l’on sort, l’endroit avant c’est l’endroit quitté, l’endroit avant ne compte pas, c’est derrière.

L’endroit dans l’escalier, l’endroit pendant, revenons à l’escalier : l’escalier m’avalant dans la descente, escalier de pierre vieille évasée à chaque marche en son milieu, planté aussi d’une rambarde métal (impression d’importation, d’image rapportée, faux Montmartre, faux typique, déplacé). Au montage on le croirait ajouté mais non, il existe, je l’ai constaté je confirme, vérifié des doigts, de la paume. Sa joliesse abîmée, son typique, en font une verrue, ajout incongru au savant désordre en camaïeu de gris qui est l’urbanisme de ces villes-là, des villes de bord de mer total détruites puis remontées vite fait après guerre, patatras.
L’endroit est à ma droite en descendant, je peux en percevoir la masse, l’endroit est plein mais je ne sais plus, qu’est-ce qu’il contient, l’endroit à droite de l’escalier enclos par : l’école, à gauche, le mur délimitant l’endroit, à droite. À droite, un endroit, les trous dans la ville toujours on les remarque, il y une masse, un point, un lieu constitué, lieu-matière.

Alors.
Alors quoi.
Il y avait.
Alors quoi.

Oblique légère, l’époque vaut même, me voici quatre, cinq ans plus tard, je reviens par là ça m’arrive, je reviens là que j’ai quitté, lieux d’origine, on n’y revient pas, on repasse. Je reviens travailler, mais reviens surtout humer, regarder, constater, vérifier.
Vérifier ce qui a changé – et avant c’était quoi déjà, il y avait quoi dans cet endroit ; vérifier ce qui n’a pas changé – mais avant c’était vraiment comme ça, vraiment ?
Et retrouver : constater l’escalier. Le voir depuis ailleurs, voir de loin, voir de haut.

Panoramique. C’est privilège, ce nouveau point de vue qui m’est offert – salle de réunion au quatrième, cinquième étage, après la gare, panoramique sur les voies vides et de garage et les trains en attente. Je reviens en vainqueur et constate. De derrière, d’au-delà, d’au-dessus là-bas après l’horizon opaque de la gare, de la passerelle-tube et des bâtiments tout carrelage ; le constater depuis cette salle de travail au sein des bâtiments carrelés, depuis là d’où je vois l’escalier, posté dedans tourné vers ici regarder ici et : l’escalier : dans la longue vitre à laquelle je fais face il est placé au centre, un fait exprès, c’est lui qu’on voit, serpentant serré entre les deux bâtiments, dont un flambant rouge vif se rêvant arts déco, l’escalier comme fil à plomb tient l’ensemble, le haut bien au-dessus du bas, c’est lui qui préside lui qui trône au parfait centre (si je serre assez bien droit les jambes pour ajuster). Il ne fut pas inséré au montage, il n’est pas incrustation numérique, il est chose vérifiée, il est escalier utile. Qu’on monte, qu’on descend. Je reviens en vainqueur mais il me manque un bout.

L’escalier je le descends (je le revis mais j’invente, je m’invente le descendant de joie frétillant, tout de fraîche vivacité, une idée arrangée de la jeunesse, dès qu’on se tourne vers derrière soi), l’escalier rarement je le monte – comme l’envers du cliché du rêve, où nous monterions incessant, toutes sortes d’escaliers : mon escalier je le descends le descends le descends, pleine énergie, vitalité. Une descente envolée. Saut à ski. Mes redescentes mentales, actives à descendre pieds, à remonter bloc de gare, redescendre, re-pieds, remonter, re-bouts de gare – dans ma descente mentale toute joie tout schuss je me tiens droit et net, la tête ne vire pas, ni droite ni gauche, ou peu, ou juste, une fois, un clignement de tête de 45° droite, furtif, pour voir.

Voir quoi.

Voir vérifier, ça a changé, quoi a changé – et avant c’était quoi déjà ?

Il manque un bout.

Voir quoi – là manque.
Voir là qui manque, je m’y efforce.

Ce qu’alors je voyais disparapparaître. Dans ma descente, quand je clignais de tête à droite, ça disparapparaissait là, en masse surgissant furtive, imprimée par répétition du furtif, mais c’était quoi là, qu’il n’y a plus.

Ça manque.
Ça manque et c’est bouché.
Il y a un trou il est bouché.
Il y a trou on l’a bouché le trou il reste.

Au lieu de ça-qu’il-n’y-a-plus-qui-pourtant-était-là, on a posé cet immeuble bloc néo arts déco prune, legoland, grand neuf. De cette synthèse, du style jolie-city qui s’appose ici et ailleurs, qui partout s’impose en estampille de réfection, soignée, jolie, du neuf portant patrimoine fictif nos paysages en ville s’acharnent à devenir les vues de présentation archicad. Jolie-city s’impose, jolie-city recouvre, jolie-city bouche.

Je regarde, je ne vois pas.
Je regarde et vois : un trou qui manque.
Un manque de trou.
Il y avait quoi.

De derrière la vitre, dans la salle de réunion au quatrième dans les archives de la médiathèque où quatre cinq ans après j’anime une formation, de là, derrière la gare, derrière le lieu, de là où voir caché de loin je regarde.
Tendu piquet, au garde-à-vous, tenue tension jambes serrées que j’écarte, souple compas, je leur demande. Hésite. Bientôt nous irons déjeuner, ils écrivent à allure descendante, toujours suspendre en un flou pour la pause de midi (et reprendre ensuite aussi sec, brutal, tout schuss).
Alors reprendre parole peu à peu, c’est le moment de leur lancer, cette idée fort mal assurée. D’abord n’articule pas, yavéquoavanla, mmf. Puis reprend, à faible volume, je leur demande, à ceux d’ici qui m’accompagnent : il y avait quoi là, avant, je ne sais plus ça va si vite la ville les travaux en ville c’est Beyrouth, c’est Sarajevo. Les travaux. C’est indistinct, je n’attends pas de réponse, n’ai pas mis de point d’interrogation, ni la moindre ponctuation. J’ai bredouillé pas une phrase, lancé mon idée comme un machin.

Non. Je n’ai pas parlé, en fait.
D’avoir émis des sons comme on fait pour dire un truc, en convenance, d’avoir voulu, tenté ; mais d’avoir, dans cette intention, émis le bruit pensé surgissant, important, tremblant, hors convenance ; a rendu nécessaire de couper court, tout annuler. Ça n’allait pas, cette petite production de doute, ça infirmait la fonction qu’avait parler, à cet instant, en convenance.

Les trous ne savent pas nous servir.
Les trous ne nous sont, socialement, guère utiles.

Rien d’irréparable, il a suffi de bredouiller, de jurer-siffler Mfmmmff, de lancer des sons dont l’agencement suggérait le suspens, Yavéquoilahavant enfin ouais dites donc, marrant de voir la gare de cet endroit, non ?,
Toujours bon de changer de point de vue,

il a suffi de faire mine qu’il y ait tant à dire, d’entendu, on sait ce que c’est n’est-ce pas. Gommer. Gommer ce que je cherche.

Ce que je cherche : un trou. La terre qu’on a ôtée pour creuser ce trou sitôt comblé, terre amassée dont l’agrégat faisait un tout, l’indivisait. La terre manquante, partie ailleurs, rassemblée ailleurs, plus la même, plus celle qui constitua le trou - le trou : ce qui ne se trouve ni ne partage ni encore moins ne sert.

Les trous ne nous servent.
Ne nous servent qu’à peut-être chercher ce qu’il y avait avant, à nous le rendre cher. Cher disparu.

J’aurais pu dire j’ai un trou, s’il s’était agi vraiment de donner une information – mais elle n’aurait jamais suffi, il aurait fallu compléter, compléter ce qui manquait. Mais ce qui manquait manquait, demeurait absolu, manquant.

Me reviennent les temps d’attente, en gares, ailleurs, tant de temps d’attente, qui mis bout à bout font du temps. Du temps qui aggloméré fait : un tas. Un tas envahissant, un tas qui jamais rien ne bouche. Me reviennent par la voix off, elle se retourne et lui dit que, alors eh bien, alors elle m’a dit. Et alors. Tu…
Voix off en dedans et repart, ça attend en moi et traverse encore, retraverse, retraverse toujours dans le même sens, toujours le trajet aller, toujours l’escalier descendu, jamais l’escalier remonté.

Si quelque chose manque et que personne ne s’en souvient que moi, que je suis le seul à savoir, détiens-je dès lors un secret ?
Qu’y avait-il. Je, n’en sais rien – le coup du secret dans les contes, savoir qu’en fait il n’y a aucun secret, c’est le secret.

J’ai attendu ici, et là, j’ai attendu en deux endroits : la café d’en face et le café dedans (qui n’a de café que le nom, attesté par ce que j’y ai bu).
Tu sais, dit-elle.

Je sais.
Je n’en sais rien, je sais.
Je sais.

Ce qu’il y avait avant.
Ce qu’il y avait avant c’est quoi.

C’est quoi.


Ce texte a été lu lors de la nuit remue troisième édition, il est à écouter ici.
Guénaël Boutouillet.

Boutouillet Guénaël



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4 janvier 2010