Martine Drai | Des chaussures /2

Lire aussi « Pourquoi j’ai peint avec obstination mes chaussures et celles de quelques autres »

et le dossier consacré à Martine Drai ainsi que sa chronique De Paris.


Permettez-moi maintenant, vous qui vous chaussez trop étroit, de me détourner de vous… Car il s’agit – il s’agit toujours – d’éviter de faire des jaloux… Aussi je parlerai maintenant de ceux qui se chaussent trop large… Trop large ou trop grand. Vous me direz : ça n’est pas la même chose. Eh bien je le sais, figurez-vous, que ce n’est pas la même chose. Pas toujours. Mais souvent. Dans la durée, je veux dire, ça finit par revenir au même, et donc sur ce distinguo je ne m’étendrai pas, libre à vous de le faire, je ne vais pas commencer à m’effrayer de tout ce que vous pourrez toujours faire dans mon dos à partir de ce que je livre, ou bien alors où irions-nous, ça n’en finirait pas, bref je reprends : si vous êtes de ce genre-là, des chaussés trop large ou trop grand, eh bien je vous ferai observer que vous avez, avec ceux qui se chaussent trop étroit, ceci en commun que, au moins pour la plupart, VOUS NE LE FAITES PAS EXPRES !
Dans le magasin, devant les yeux bienveillants, quoiqu’un peu pressés, de la vendeuse ou du vendeur, tout va bien. Tout va d’autant mieux que, connaissant votre défaut, vous avez d’entrée de jeu pris soin de l’énoncer : Je viens tard, vous voyez, on sait qu’il vaut mieux s’en tenir à la fin de journée pour l’acquisition de nouvelles chaussures, mais attention !... j’ai tendance à me chausser trop large, il faut en tenir compte !... et donc, je vous demanderai d’être vigilante à ma place !… Par exemple, là, d’après vous, c’est bon ou pas… ? Qu’est-ce que vous en pensez ?... Alors, la vendeuse ou le vendeur avance trois doigts professionnels vers le bout du pied, tâte l’espace entre le bout de la chaussure et le bout des orteils… puis il ou elle tente d’introduire ces mêmes trois doigts sur le côté, entre le bord interne du pied et le cuir de la chaussure… et il se trouve, et c’est bon signe, qu’il ou elle n’y parvient pas… mais pour plus de sûreté, il ou elle vous demande de vous mettre debout et de faire lentement quelques pas… Ce que vous faites… Et il ou elle observe que non, vraiment, non, on voit bien qu’à l’arrière nul espace douteux ne semble se dégager malgré le glissé du pied vers l’avant induit par cette modeste marche en magasin…
— Mais marchez encore un peu, dit-elle ou dit-il…
Et vous marchez, et décidément oui, oui, ça va, le pied semble parfaitement chaussé, tenu, maintenu à sa place, ça va, ça ira…
Alors, rassuré et reconnaissant, ayant passé et repassé, comme le vendeur ou la vendeuse vous y invitait, trois doigts à bâbord puis à tribord entre le cuir et le pied - rassuré, donc, disais-je, vous achetez la paire. Qui, peu après, non pas le soir même, ni le lendemain matin, mais deux ou trois jours plus tard, histoire que définitivement vous ne puissiez plus l’échanger, se révèle trop large. Ou trop grande. Enfin : le pied y glisse. Et là, vous vous demandez ce qu’il en est, ce qu’il a pu en être, au moment où vous les avez essayées, de cette défection de l’estimation professionnelle chez le vendeur ou la vendeuse… Admettons d’ailleurs qu’il s’agit d’un vendeur. Les femmes en ont assez vu depuis cinquante siècles, faisons-leur des vacances pour l’occase, ce sera toujours ça de pris… Vous vous demandez donc ce qu’il a pu en être, et vous supputez… Soit le vendeur, fin connaisseur de la nature humaine, a détecté chez vous le besoin vital de vous chausser trop grand – car il n’est pas rare que le vendeur de chaussures, et en général de tout ce qui tient au corps, possède, sur les besoins protéiformes des hommes, des lumières qui, pour n’être qu’empiriques, ne le cèdent en rien aux thérapeutes patentés de tout poil - je n’entrerai pas dans le détail, vous m’avez comprise… Enfin ce vendeur-ci a deviné votre besoin de vous chausser trop grand et il s’est dit : pourquoi ne pas donner à ce pauvre être ce à quoi il aspire ?... Ce serait me priver pour l’avenir de sa clientèle… Alors pourquoi ?... Pourquoi me priver de lui, pourquoi le priver de moi ?
C’était notre premier cas de figure. Le vendeur qui voit, sait, prévoit.

Deuxième cas : l’inverse. Celui qui ne voit, ne sait, ne prévoit rien. Mais, au bout du compte, ça ne change rien. Car vous ne vous donnerez pas le ridicule – du moins pas immédiatement - d’aller lui claironner : Vous voyez ! vous aviez tort ! cette chaussure était destinée à devenir trop grande à peine passé trois jours !... Vous auriez dû savoir que ce cuir donnerait ! donnerait beaucoup ! donnerait excessivement !…
Non, vous ne le direz pas. Pas tout de suite. Vous ne le direz que dans six mois. Car vous retournerez dans le même magasin, avec l’espoir de retrouver le même vendeur - vous êtes par nature très fidèle à vos pourvoyeurs de trop grandes – et à ce même vendeur vous déclarerez d’une voix douce que les précédentes chaussures achetées ici même se sont révélées d’une exceptionnelle qualité, de l’increvable autant dire, et que, bien qu’un peu trop grandes dès le début, car le cuir avait donné, donné dès le début, ce qui vous a contraint à y ajouter des semelles… mais vous vous y êtes fait, d’autant que vous en avez l’habitude… - et, bref, vous souhaiteriez en racheter d’autres, de la même marque… ou du même esprit…
— Y a pas d’souci ! dira le vendeur, qui, et on ne peut lui en vouloir, parlera tout à fait le langage de son temps. Y a pas d’souci ! on va vous trouver ça !
— Mais cette fois, soufflerez-vous, peut-être pourrions-nous imaginer un cuir peut-être un peu moins… un peu moins souple, vous voyez ce que je veux dire ?...
— Ah mais !… dira le vendeur. C’est que… ce devait être de l’agneau, non ?
Et là vous ne saurez plus. Vous ne saurez plus car au fond peu vous chaut. Vous vous êtes réellement très bien habitué à la sensation que fait, dans les chaussures un peu trop larges, le rajout de la semelle. De crêpe, de feutre, ou autre. La semelle n’est pas désagréable, du moins en chaussure fermée. Dans la sandale c’est plus difficile. Car dans la sandale c’est visible, et pas du meilleur effet... Dans la sandale, donc, il faut rondement et sans autre accepter que le pied glisse vers l’avant… Mais si vous êtes une femme, vous pouvez retirer, de cette glissade du pied vers l’avant, une délicieuse anamnèse : vous revoilà, soudain, au temps où petite fille, très très petite fille (ces choses-là nous viennent vraiment tôt), vous glissiez vos très très petits pieds dans les chaussures à talons de votre mère, et alliez ainsi, quelques pas, vos très très petits pieds remplissant à peine le tiers avant de la chaussure maternelle, et réellement c’était exquis, si exquis parfois que vous en veniez à courir, à danser, avec la certitude de pouvoir vous envoler… jusqu’au moment où vous tombiez. Et comme c’était bon de vous relever sans pleurer !... Car vous appreniez là que les plaisirs extrêmes ne sont jamais sans danger, et se paient, et que peu importe le prix pourvu que le plaisir soit venu… Et cet apprentissage, vous le deviniez fondateur. En conséquence de quoi, il ne fallait pas pleurer. Mais recommencer, au contraire, recommencer, recommencer...
J’ai levé les yeux un instant et cherché à me rappeler quand je me suis arrêtée de le faire. Il me semble que ça a été très tôt. Je suis sûre aussi, je ne sais pourquoi, que pour les autres femmes c’était pareil. Très tôt on se retire des chaussures de la mère. Longtemps, je crois, avant que le très très petit pied atteigne les deux tiers de la trop grande chaussure... Il y a là de quoi nous laisser songeuses, non, a postériori ?... Si tôt s’écarter d’un plaisir alors qu’il est encore, techniquement du moins, abordable ?...
Et autre chose m’étonne encore : pourquoi ne voit-on jamais les petits garçons enfiler les grandes tatanes du papa pour redécouvrir d’un œil neuf, si je puis dire, toute la vastitude de l’habitacle familial ?
Personnellement je n’ai pas d’opinion là-dessus. Aussi, j’offre généreusement cette observation aux psychanalystes qui me liront, je suis sûre qu’il y a là matière à se faire les griffes… Et j’ose espérer qu’ils m’en sauront gré…
Mais revenons un peu en arrière. Objection récente d’une amie à qui je racontais les grandes lignes de ce texte en cours d’élaboration : Moi, je me chausse trop large pour avoir les doigts de pied en éventail dans la chaussure. Moi, je le fais exprès !…
À prendre en compte. C’est vrai – et j’en fais partie, et j’allais l’oublier - il y a tous ceux qui le font exprès. Observons-les. Il s’agit, d’une manière générale, et même systématique, de pouvoir se mettre les doigts de pied en éventail aussi souvent que possible. Mais j’ajouterai, pour affiner, qu’il s’agit de pouvoir le faire de préférence dans les situations embarrassantes de la vie – chez le dentiste, chez le percepteur, chez le psychanalyste, en face de son patron quand on a quelque chose à lui demander ou quelque chose à se reprocher, ou bien encore en face de celui ou celle qu’on désire plus qu’il ou elle ne vous désire… Bref, il s’agit de vous mettre les doigts de pied en éventail dans vos godasses précisément dans ces moments où, en réalité, vous vous sentiriez plutôt amoindri par le pouvoir d’un autre, désagréablement amoindri, ou encore, et comme le dit admirablement la langue française, désagréablement dans vos petits souliers
Face à quiconque détient sur vous un pouvoir, et dans tel moment où ce pouvoir ne vous réjouit pas, on gagne beaucoup en effet à se les mettre en éventail. Mais ça ne suffit pas. Le mieux c’est de les bouger, de les bouger beaucoup. Cause toujours, mon vieux, si tu savais la liberté que prennent mes orteils… Malgré toi et tout ton pouvoir… Quelle gigue effrénée, si tu voyais ça !... Et comme elle témoigne bien que par là je t’échappe, et toujours t’échapperai !… Car le pied, c’est à ça que ça sert... D’abord on bouge subrepticement ses orteils dans des chaussures prévues trop larges à cet effet… Pendant vingt ans, mettons, on se contente de bouger subrepticement ses orteils devant le psy, le percepteur, le patron, le dentiste, celui ou celle qu’on désire plus qu’il ou elle ne vous désire… Et puis un jour, fort de cet échauffement préalable, on se lève et on fuit. À pleins gaz, à toute vibure.
Ce qu’on ne ferait pas si facilement, il faut bien le dire, si on appartenait au clan de ceux qui se chaussent trop étroit.

Maintenant, et pour ne pas simplifier à l’excès, il y a les transfuges. On peut commencer sa vie dans le camp de ceux qui se chaussent trop étroit et la poursuivre dans le camp de ceux qui se chaussent trop large. Là comme ailleurs, le transfuge existe et survit. J’en atteste.
Il est toujours préférable, on le sait, de se situer clairement par rapport au champ observé. Aussi, je confesserai que, longtemps, j’ai fait partie du premier camp, de ceux qui se chaussent trop étroit... Et je dois mon changement à une désastreuse soirée passée avec un individu de sexe opposé qui ne m’était pas exactement destiné… Je portais de ravissants escarpins imprimés léopard, à talon raisonnable pourtant… Nous avions erré de rue en rue à la recherche d’un restaurant qui nous convînt à tous les deux, lui regardant la carte, moi passant une tête dans l’intérieur de l’établissement pour vérifier la hauteur en décibels de la rumeur ambiante, et la conversation entre nous s’effilochait désastreusement de halte en halte… Après une bonne heure de marche mes pieds avaient enflé et je savais enfin avec certitude que je ne désirais pas cet individu, mais cet éclaircissement quant à mes intentions, ou plus précisément quant à celles de ma libido, n’empêcha pas mes pieds d’enfler encore pendant le dîner, ce qui me contraignit à prétexter une effroyable migraine pour qu’on me commande un taxi et pouvoir planter là cet homme qui lisait in extenso les menus de restaurant.
C’est à la suite de cette soirée que je basculai dans le camp de ceux qui se chaussent trop large. Comme quoi. Certains soirs qu’on croirait anodins sont appelés en fait à se graver en notre mémoire de façon inoubliable, au point qu’on devrait même les commémorer. Ceux qui ont vécu mon expérience, ou tout autre similaire, sauront de quoi je parle. Et je compte sérieusement mettre au point une petite cérémonie secrète pour saluer ce soir qui fut à l’origine, ce soir qui précéda le matin où je rassemblai toutes les trop étroites dans un grand sac poubelle que je portai ensuite au relais Croix-Rouge le plus proche. Ce qui n’alla pas sans un pincement au cœur. Car s’être rêvé longtemps le pied petit vous marque une femme à jamais… un homme aussi sans doute, je veux bien le croire…
Or, cela est un vestige des temps passés. Le grand pied n’a jamais eu bonne presse. Ne serait-ce que dans nos contrées, ici en Occident, voyez toute la littérature, au moins du douzième au vingtième siècle, avec sa débauche de petits pieds charmants, et quoi pour les grands ? Rien. Nib de nib. Ils n’avaient qu’à aller mourir.
Une pensée rapide, je ne peux m’en empêcher, pour les pieds rapetissés des pauvres femmes chinoises. Il m’est arrivé d’en rêver – vous savez qu’on cassait le pied de manière à pouvoir l’enrouler sur lui-même en le recourbant vers l’arrière, cela avant de le bander… ?... J’ai eu tort d’en parler, pardon. Il faut nous détourner de cette grosse saleté, détournons-nous, là, vite, ah, ouf, c’est fait. Plus vite que dans les rêves. Mais ici nous ne rêvons pas. Ici nous passons vite.
Et je vous livre vite, autre vestige, la confession d’une lectrice. Après avoir pris connaissance de la première partie de ce texte, voici ce qu’elle me confia : elle ne pouvait pas, ne pouvait absolument pas, aller ouvrir quand on sonnait à sa porte alors qu’elle n’était pas encore chaussée. Elle criait : J’arrive ! et vite cherchait ses chaussures… Ce qui me surprend. Moi je vais très facilement ouvrir nu-pieds. J’en déduis que la pudeur se loge là pour elle. Et je n’en reviens pas. Pourquoi ? Parce que montrer son pied n’est pas montrer son sein ni son cul. Seulement voilà : nous avons là une résurgence du temps où le pied révélé pouvait faire triquer, à son propre dam, le plus honnête homme, le plus préalablement dépourvu d’intentions de ce type… Donc, de quoi m’étonné-je ? Cette femme a conservé en elle ce vestige des siècles passés. Nous tous conservons en nous ces vestiges, et ils surgissent quand on les attend le moins…
Bien. J’ai parlé de ceux qui se chaussent trop étroit, et de ceux qui se chaussent trop large. Je devrais maintenant parler de ceux qui se chaussent juste, à la bonne pointure, celle qui leur convient, celle qui ne produit nulle douleur et n’exige aucunement le port de la semelle… Je devrais mais je ne peux pas. Pourquoi ? … Parce que de la normalité je ne vois pas quoi dire. Que tous ces braves gens m’excusent, ceci ne parle que de moi, et comment !... Et encore une fois passons vite…
J’en ai bientôt fini.
Mais je voudrais, avant de vous quitter, citer un mot connu, peut-être pas de tous – aussi vaut-il la peine de le rappeler ici.
On venait de demander, au grand acteur américain John Wayne : Au quotidien, quel est le moment le plus heureux de votre vie ?
Et il répondit : C’est celui où j’enlève mes pompes…
Longtemps plus tard, je racontai la chose à la kinésithérapeute assez forte qui me secouait les vertèbres deux fois par semaine… Elle en rit de bon cœur et me fit : Ben moi, voyez, madame Drai, moi c’est le soir, quand j’enlève mon soutien-gorge… quel bonheur, quel bonheur…
On ne dira jamais assez combien sont proches, dans l’ordinaire de nos vies, la contrainte et le bonheur.
Mais pour ce qui me concerne, je ne le dirai pas davantage...


Peintures de Martine Drai ©

10 janvier 2010