Hélène Cixous | « Il y a une tête qu’il faut perdre »

Voici quels pourraient être nos vœux : souhaiter à chacun le bonheur de renaître à soi grâce à « l’alchimie télépathique littéraire » dont Hélène Cixous célèbre, à la suite de Derrida, dans Philippines [1] les révélations, et dont elle décrit l’événement « banal et merveilleux », la rencontre, qu’autorise cette télépathie quand, au hasard des « forêts bibliothèques » un livre nous rend, et à notre origine, et à l’évidence de notre destin unique, cette « fatalité » dont il nous apprend à reconnaître et à aimer la nécessité : les livres, écrit Cixous, quoiqu’ils ne le sachent pas eux-mêmes, savent de nous ce que nous ignorons : « il y a donc un livre qui lit dans mes pensées » [2].

Philippines est un livre magnifique, presque tout entier consacré à l’expérience de la lecture, écrit dans les traces d’autres prodigieux lecteurs qui reviennent en boucle, selon la méthode habituelle de l’auteur, sans cesse convoqués par elle à témoigner, au cours d’un dialogue qui n’aura pas de fin : Platon, Proust, Freud, Celan, Derrida…
La lecture, cette « promenade » ininterrompue, les a rendus si consubstantiels que leurs apparitions, leurs retours, en rêve ou dans la veille, sont les manifestations d’autant de gémellités entre eux et elle, comme ces deux fruits au sein de la même amande qui font crier de surprise : Philippine !.
Même surprise, du reste, quand, au cours du travail de l’écrivain que préoccupe le souci du titre futur de l’œuvre en cours, mais qui n’a jamais su « donner le nom » [3], lui est révélé, insoupçonné, le nom de Philippines, comme une énigme dont le livre a charge de déployer les ressources secrètes, éclairant en particulier ses connotations philosophiques, lesquelles, comme toujours, sont amoureuses [4].
Ainsi les livres réactivent le désir, et parlent à l’âme d’une voix plus intime encore que la sienne propre. Et c’est sans doute qu’ils se confondent en elle avec la « voix de source ».
Elle n’est pas, cette voix-là, celle de l’intelligence…
Car toute vraie lecture, sachons-le bien, fait perdre la tête :

Oui il y a une tête qu’il faut perdre, la tête qui sait c’est-à-dire qui croit savoir, trop vite, celle que Proust dénonce et fuit, cette tête à intelligence qui empêche la sensation de trouver son nom et les arbres aux tendres bras tendus en supplication de ressusciter. Car ce sont ceux qui croient savoir qui sont les vrais crédules, les croyants, les arrivés, les immobiles. Alors que ceux qui sont en promenade et ne savent pas, et sont tentés par les sirènes de l’oubli et de la mémoire, et scrutent le morceau de rideau vert tendu devant l’écran de verre brisé en se demandant ce qui leur arrive, ceux-là approchent du point d’apocalypse. Une ivresse leur souffle qu’elle va avoir lieu, elle va avoir lieu... Les temps sont proches. Voici : les prisons s’écroulent. Les grilles ouvrent grand leurs barreaux. [5]

C’est qu’il y a aussi ce « livre secret » - « chacun d’entre nous a un livre secret (…) c’est un livre chéri » - Peter Ibbetson, de George du Maurier.
C’est ce livre dont la présence est toujours opérante comme une grâce efficace ; elle inspire la passion de l’origine, des premiers temps, donne sens et réalité au désir du retour au « Jardin », qui n’est pas une nostalgie, mais quelque chose de beaucoup plus puissant et dynamique qu’une nostalgie, fût-elle « prospective », comme celle que souhaitaient les surréalistes : il s’agit au contraire de cet improbable « enthousiasme de mélancolie ».
Autrement dit d’un certain rapport au temps qui se résume dans la belle formule selon laquelle certaines lectures réactivent la présence de « l’enfant-qui-joue-en-moi-sur-les ruines ».

Il faut lire ce petit livre généreux et inspiré, pour tant de choses qui l’animent, qui animent ses rêves en particulier, pour la si belle soif de lecture qui l’habite et lui donne son souffle, pour cette voix insatiable qu’on sent vibrer derrière les phrases, et qui est unique.
Aussi bien, lire, n’est-ce pas s’étonner :

Ce qui me stupéfie c’est l’arrière-pensée, le murmure de la peine et de l’indignation, le murmure de la pensée derrière la pensée, l’air subtil et confidentiel qui circule dans les phrases. Ce sont les phrases qui recueillent les évènements, le chœur, le chant qui interprète les destins. Et les signes, les détails, tous les signaux chaque fois uniques par lesquels un destin se traduit en réalité.

Voilà qui stupéfie en effet : cette rencontre de l’étranger dans le livre, pourvu qu’on ait appris à garder « la bonne distance », mais aussi la révélation de l’étranger en soi ; qui stupéfie, et qui sans doute aussi pousse à l’écriture, comme Cixous le suggère ici à propos des rapports de Henry James et de George du Maurier :

Les génies littéraires sont ces divinateurs qui agissent involontairement, spontanément, à distance sur les esprits qu’une paresse paralyse en restituant, sans savoir comment, par incitation, dit Proust, par intimations, par promesse prophétique, le désir, l’ivresse, le pouvoir de vouloir aller au-delà de la toile sur laquelle vibre indistinctement le dernier ou premier reflet d’une vision [6].

Qu’une telle ivresse nous accompagne en 2010…

Jean-Marie Barnaud - 15 janvier 2010

[1Philippines, Prédelles est paru en janvier 2009 chez Galilée. Livre écrit pour un colloque international organisé en juin 2008 par Bruno Clément et Marta Segarra sur le thème : « Hélène Cixous. Croire rêver. Arts de pensée ».

[2p. 23.

[3p. 32-33

[4p. 37-40

[5p. 84.

[6p. 47-48.